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Lettre d’Octobre 1999

Octobre

vendredi 1er octobre 1999, par Alain


LA LETTRE d’ OCTOBRE 99
No : 47

Sommaire :

- Editorial : Téléphone et sociétés

- Rencontre CSDPTT - SONAPOST

- Mission CSDPTT au Burkina

- Visite du Président de l’ADDPPTT

- Le Botswana : au coeur de l’Afrique australe une réussite atypique

- RECTIFICATIF Le taux de pénétration par habitant en Afrique n’est pas de
 1,85 lignes par habitant comme c’était écrit dans l’éditorial du n°45
du
 mois d’août mais de 0,45 pour 100 habitants (UIT 1998).

- SRT au Mali

- Internet en Inde

- Etude "La Parole du téléphone " de M. André Nyamba


Téléphone et sociétés
L’Afrique a plusieurs vitesses s’équipe, se métamorphose sous la pression
des investisseurs opérateurs internationaux épaulés par le FMI et la Banque
Mondiale et des dirigeants locaux aux appétits souvent féroces. Mais ce
développement, "forcé", géré au sens le plus stricte des intérêts
des
grandes multinationales sur des régions économiques repérées comme porteuses
à court ou moyen terme, par leur insertion dans une communauté économique
régionale dynamique, par leur poids en terme d’exportateurs significatifs de
matières premières ou par l’existence de classes moyennes à même d’adhérer
au modèle consumériste des pays riches, laisse totalement en dehors de cette
course effrénée aux équipements d’interconnexion au "village planétaire"
des
régions à densité de population faible. Mais à la ville comme à la
campagne,
les communautés apparemment figées dans la tradition bougent, mutent face à
la société de l’information et ses puissants vecteurs que sont la radio et
la télé. Et l’uniformisation gagne en terme de consommation et génère par-là
autant d’us et de moeurs nouvelles dans des sociétés qui éclatent en
mosaïque aux clivages divers de revenus, d’âge, d’hommes et de femmes.
"La voix du téléphone "chez les Sanan s’inscrit dans ce nouvel état
du monde
et elle nous permet de découvrir des aspects de leur société d’aujourd’hui
qui demain forgeront leurs réalités.
Félix Belrose


Rencontre CSDPTT - SONAPOST
Une délégation de CSDPTT composée de Thierry L., Joël P. et Bruno J. ont
rencontré M. Daouda Traoré et Paul Nomba Ouedraogo respectivement DG et
Directeur du développement et de la coopération de la SONAPOST, la Poste
Burkinabé.
Un large échange de vue a porté sur notre positionnement et notre volonté
de travailler en partenariat avec des associations et les directions des
opérateurs postes ou télécoms nationaux sans pour autant porter atteinte à
la légitimiter des dirigeants de ces opérateurs. CSDPTT a pris acte du refus
de la SONAPOST qu’une coopération s’établisse entre CSDPTT et la MUTAPOST,
la SONAPOST considérant qu’il n’est pas du ressort de cette dernière d’avoir
une activité de coopération. Les problèmes qui avaient affecté nos relations
réciproques ont été abordés avec franchise et résolu d’un commun accord. Il
a été décidé que 3 bicyclettes financées par CSDPTT seraient affectées à
des
nouveaux courriers cyclistes et la quatrième à Laurent Siré Kinta, du
village de Sérékéni, dont le vélo est hors d’état du fait des pistes
difficiles, qui nous a régulièrement informés de son activité.


Mission CSDPTT au Burkina
Emile Q. et Daniel S. de CSDPTT Nice ont pris l’avion jeudi 23 septembre
pour une mission d’environ 3 semaines au Burkina Faso. Ils doivent commencer
l’installation de téléphones collectifs dans 4 villages burkinabé en
collaboration avec des agents de l’ONATEL qui seront formés à cet effet. Des
problèmes de dernières minutes risquent cependant de perturber la mission.
Ils devraient par ailleurs prendre de nouveaux contacts pour d’éventuels
nouveaux projets futurs.


Visite du Président de l’ADDPPTT
Bréhima SIDIBE Chef Centre de Transmission SOTELMA et Président actif de
l’ADPPTT (Association pour le Développement et la Promotion des Postes et
Télécommunications de Tombouctou) a eu plusieurs rencontres avec des membres
de CSDPTT durant le séjour prolongé qu’il a passé en Ile de France durant le
mois de septembre. Plusieurs discussions ont permis de mieux appréhender les
collaborations futures. Il a été procédé à une étude approfondie du besoin
exprimé de matériel radio longue distance. CSDPTT lui a remis des fers 
à
souder, des postes d’essai, et du petit matériel conformément à la demande
de L’ADPPTT, et un micro ordinateur portable à destination de l’Association
des Volontaires pour le Développement des PTT de la région de MOPTI (AVDPTT
). Une adhérente lui a remis une somme d’argent pour l’achat de sac de
couchage iso-thermique.


Le Botswana  : au coeur de l’Afrique australe une réussite
atypique
Au coeur de l’Afrique australe et du développement économique intense de la
région, le Botswana avec ses 1,5 millions d’habitants, sa densité de
population de 3 hab./km², ses 570 000 km², sa capitale Gaborone à 200 km de
Pretoria, le Botswana est le plus petit pays membre de la communauté de
développement des pays d’Afrique australe (SADC) qui compte 130 millions
d’âmes.
Il fascine par ses résultats économiques mais fait douter de ses
perspectives à moyen terme.
Reconnu internationalement pour sa bonne santé économique et sa stabilité
politique, sa taille moyenne comparable à la France (549.000 km²) ou à
Madagascar (586.000 km²) en font un petit pays à la seule exception du
Zimbawe (390 000 km²) eu égard à ses grands voisins : Afrique du Sud,
Angola, Namibie, Zambie et Mozambique.
En dépit de tout, le Botswana a une économie fleurissante , fondée sur
une
importante production domestique, qui croît au taux de 8,3 % (Chiffres 1998)
et a eu la plus forte croissance économique du monde en 1996/1997 (Source
Banque Mondiale).
Reconnu comme la 3ème nation la plus compétitive d’un groupe de 23 pays
africains lors d’un forum économique mondial, la bonne santé économique du
Botswana lui a permis d’augmenter, les revenus par tête d’habitants, la
demande intérieure en biens manufacturés importés, concurremment avec la
maîtrise des pressions inflationnistes et des taux d’intérêts et du contrôle
du crédit à la consommation.
La richesse du pays, traditionnellement tirée de l’exploitation des mines de
diamant, a fondu avec la baisse continue des cours depuis 1998 ce qui
n’était jamais arrivé depuis 15 ans. La diversification, vitale pour
l’économie du Botswana se fait donc par les communications, le transport, et
les services. Et les experts tablent désormais, pour les 5 années à venir,
sur une croissance de 5 % l’an.
Le défi du gouvernement est donc maintenant de mettre en oeuvre la
diversification de l’économie en attirant l’investissement direct privé
étranger dans ces nouveaux secteurs économiques et d’infléchir le cours des
dépenses publiques et de l’inflation.
C’est sur ces bases que le programme de développement économique du
Président Mogaes a été bâti jusqu’à l’horizon 2016 : avec 2 axes majeurs :
la mise en place de dispositions encourageant le développement des petites
et moyennes entreprises et la poursuite des privatisations de sociétés
publics ou para-publics pour améliorer la productivité et réduire les
dépenses publics.
Une Agence de privatisation et d’enregistrement des entreprises publics
(PEMPA) a été créée en 1998 pour contrôler la performance des entreprises
publics, ouvrir les marchés publics à la concurrence hors secteur public et
promouvoir la privatisation des entreprises publics.
La suppression du contrôle des changes en 1998 devrait rendre possible une
croissance stable et rendre favorable les investissements étrangers au
Botswana.
Mais le Président Mogaes, qui a débuté son mandat en mars 1998, pourra-t-il
tenir ses promesses électorales faites d’augmentation des dépenses sociales
et d’éducation ainsi que du revenu par tête d’habitant en maintenant un
déficit budgétaire équilibré ? .
En novembre 1999 des élections auront lieu pour le renouvellement de 45
sièges de l’Assemblée nationale le Président Mogaes aura alors le premier
test sérieux d’adhésion à sa politique économique et sociale
Dans le secteur des télécommunications, la taille du pays, sa faible densité
de population sont autant de freins au développement et à
l’investissement
étranger.
Le tableau suivant donne une idée du niveau d’équipement du Botswana en
téléphonie. Source ITU, BTC.


Le Botswana a l’un des réseaux de télécommunications le plus moderne
d’Afrique australe et le potentiel de développement pour plus tard du
secteur est bon. Les investissements étrangers commencent à prendre forme et
l’intégration de l’économie du Botswana dans celle de ses voisins augmente
la taille du marché potentiel pour les opérateurs basés au Botswana qui le
voit comme un tremplin pour un développement sur les pays voisins.
Depuis 1996 le Botswana a progressivement ouvert à la concurrence ses
services de télécommunication et s’est doté d’un organe central de
régulation : l’Autorité du Botswana des Télécommunications (BTA). La Haute
Autorité pour la régulation des Télécommunications. BTA s’est
jusqu’ici
surtout manifestée pour les attributions de licences, mais sans définir de
plan de régulation structuré ce qui a coupé court au développement de la
concurrence dans un environnement libre et clair et à pu être à l’origine de
conflits (septembre 1998) pour l’interconnexion des nouveaux exploitants
au
réseau de BTC, l’opérateur historique. L’Autorité de Régulation a été
contrainte d’intervenir pour trancher le différent. De même à ce jour, les
plans d’attribution de nouvelles licences à des opérateurs en téléphonie
fixe n’ont toujours pas été rendus publics.
Botswana Telecommunications Corporation (BTC) prépare sa prochaine
privatisation dans la confusion : le gouvernement planche dessus depuis
mi-1998 et bien que la décision ait été arrêtée les détails de cette
privatisation demeurent inconnus. BTC lui-même de sa propre initiative a
sélectionné une banque internationale comme conseil en stratégies de
privatisation. Cependant, malgré la situation plutôt confuse tout le monde
s’attend à ce que cette privatisation délicate aboutisse durant l’année
1999. BTC a construit avec succès l’infrastructure actuelle du réseau, mais
il doit désormais partager, non sans difficulté, depuis 1998, avec les deux
nouvelles sociétés de téléphonies mobiles : Vista et Mascom, qui disposent
de licences d’exploitation pour une durée de 15 ans pour développer la
téléphonie cellulaire suite à leur agrément par l’Autorité de Régulation
des
Télécommunications du Botswana.
Bien que l’Acte de libéralisation des Télécommunications de 1996 donnent à
BTC des droits exclusifs pour la fourniture de services téléphoniques au
Botswana, ce en dépit de la possibilité de nouvelles licences, BTC demeure
l’opérateur dominant du pays avec une grande liberté lui permettant de
définir lui-même sa politique d’interconnexion et aussi des moyens avec une
licence d’exploitation dans le domaine des services liés à Internet
Le développement des lignes fixes au Botswana a chuté en 1998, tandis que
les niveaux d’utilisation grimpaient de 85% à 90 %.
Pour 1999 à 2001. BTC espère augmenter le nombre de lignes fixes à 160
000,
faisant passer la densité téléphonique à 10 lignes pour 100 habitants.
BTC souhaite porter les services de télécommunications dans plus de 250
communes de plus de 500 habitants. Rien que pour l’année 1998 , 26 nouveaux
villages ont été équipés. Mais BTC espère développer aussi le réseau des
communautés rurales par l’extension de sa boucle locale radio et l’usage des
liaisons par satellites
 En 1998, BTC a installé un réseau high-tech incluant la transformation
du
RTC en RNIS ; l’installation d’un réseau intelligent ; le développement
limité du multiplexage des réseaux multiservice à hauts débits (ATM) ;
et
l’introduction d’un nouveau système de paiement pour les clients. La même
année, BTC a aussi terminé la délicate installation d’un réseau de
transmission à très haut débit basé sur le multiplexage synchrone (SDH).
Le Botswana a ainsi l’un des plus grands réseaux micro-ondes d’Afrique sur
fibre optique. Au total il y a 5700 km de réseau radio micro-ondes et 14
centres principaux d’échanges reliés par fibre optique.
Botswana est lié au réseau commuté par paquets
En novembre 1996, l’infrastructure Internet BOSNET Internet a été inauguré
en collaboration avec Global One : cette connexion au réseau Web s’effectue
avec les USA sur une liaison à 256K bps et un retour à 128K bps via
l’Afrique du Sud. La commercialisation des services Internet est pour
l’instant limitée aux filiales de BTC mais BTC pense pouvoir offrir l’accès
à Internet à tous ses clients résidentiels d’ici l’an 2000.
Pour la téléphonie cellulaire au Botswana son faible développement a été
attribué à la trop petite taille du marché avec ses 1,5 millions d’habitants
et au coût élevé du développement du réseau par habitant. En outre la très
faible densité de population du Botswana rend très difficile l’équipement
d’une plus grande partie du pays en dehors des centres urbains. Les
prévisions des 21 opérateurs mobiles donnent 10 000 clients pour fin 1999 et
60 000 usagers vers 2007.
Avec la privatisation imminente de BTC, le gouvernement devra contraindre
l’Autorité de régulation de mettre en place des critères valables de
concurrence en particulier dans le domaine de l’interconnexion.

En conclusion en dépit de tous ses atouts l’étroitesse du marché du
Botswana, couplée au faible possibilité d’économie d’échelle pour
l’investissement téléphonique le rendent apparemment inattractif pour les
grands investisseurs internationaux.
Mais le rôle de leader économique régional du Botswana, comme sa forte
économie domestique, devraient permettre aux investisseurs d’utiliser le
Botswana comme tremplin pour accéder aux pays voisins plus intéressants.
F.B.


RECTIFICATIF
Le taux de pénétration par habitant en Afrique n’est pas de 1,85 lignes par
habitant comme c’était écrit dans l’éditorial du n°45 du mois d’août mais
de
0,45 pour 100 habitants (UIT 1998).


SRT au Mali
SRT Télécom : société connue pour ses installations d’équipements de
téléphonie sans fil, annonce avoir remporté un contrat de 6,5 millions $US
dollars.
Le contrat porte sur l’installation d’équipements SR500 de SRT pour
l’installation d’un réseau cellulaire en mode TDMA qui sera géré par
l’opérateur national SOTELMA.
SRT a ainsi remporté plusieurs contrats d’installation d’équipement au Mali
depuis 1993 pour un montant total de 10 millions $US. Cela vient
essentiellement de ses produits élabores pour les marchés publics et privés
spécifiquement conçus pour donner une liaison de qualité et un accès direct
au téléphone aux villes et les régions rurales .


Internet en Inde
Le 2 octobre 99, jour anniversaire du Mahtma Gandhi, verra deux des états
les plus peuplés et pauvres de l’Union Indienne s’ouvrir à la révolution
Internet.
Des centaines de pauvres paysans illettrés n’ayant jamais vu un
micro-ordinateur s’émerveilleront devant les possibilités sonores et vidéo
du E-mail..
Huit villes des états du Uttar Pradesh et du Bihar. seront reliés à Bombay,
située à plusieurs centaines de kilomètres de là. Ces terminaux permettront
aux "expatriés", souvent des chauffeurs de taxis ayant peu l’occasion
de
rentrer dans leurs villages, de communiquer avec leur famille restée au
"pays".
Ce projet élaboré par l’Association Nationale des Sociétés de Service et
d’Ingénierie Informatique (NASSC) permettra de contacter et d’entendre un
parent, un être cher , de temps en temps, pour la somme de 15 roupies,
environ 1/2 journée de travail pour un paysan en Inde.
La plupart des villages en Inde n’ont pas le téléphone et seule la moitié de
la population y a accès. C’est donc bien d’une révolution qu’il s’agit qui
devrait permettre à des millions de personnes pour la plupart très pauvres
de communiquer à bon marché. La possibilité de se connecter à Internet
grandit donc en Inde, mais elle ne touche jusqu’ici que 400 000 privilégiés
dans un pays de presque un milliard d’hommes qui ne compte que 3,2 millions
de micro-ordinateurs.
Après les élections parlementaires à venir en Octobre, de nouvelles lois
réglementant un accès plus large à Internet verront peut-être le jour suite
à l’abandon des prérogatives de l’Etat Central sur Internet en novembre
dernier. Déjà de nombreux "joint ventures" ont vu le jour avec des
sociétés
étrangères dont la participation est limitée à 49 % du capital.
Cela permettra-t-il d’accélérer le développement des communications qui
demeure très lent en Inde ? Peut-être, toujours est-il que d’ores et déjà 300
000 possesseurs de téléphones se sont déclarés favorables à offrir de
larges
facilités d’accès à la messagerie vidéo sur le Net ce qui permet, pour les
plus optimistes, de penser qu’un jour grâce à Internet les clivages de la
société indienne seront peut-être dépassées.

Nous publions ci-dessous les extraits d’un article à paraître dans un livre
collectif sur les significations sociales et individuelles du téléphone chez
les Sanan du Burkina Faso écrit par M. André Nyamba, ethno-sociologue par
ailleurs collaborateur de CSDPTT au Burkina Faso .
La Rédaction.


"La Parole du téléphone "
Beaucoup de débats se mènent en ce moment sur l’introduction du téléphone en
milieu rural ; et l’on espère que tout ira bien mieux pour les
populations
rurales si le téléphone arrivait chez elles ; surtout les populations
rurales de l’Afrique subsaharienne qui, dans leur très grande majorité, ne
connaissent pas encore le téléphone.
Cet espoir repose sur un certain nombre de présupposés tels que le
financement des installations et la formation des techniciens pour
entretenir les lignes ou les réseaux
Mais l’on oublie bien souvent qu’à côté, il y a la "réaction" des
populations elles-mêmes. A quels prix (coûts financiers, social, culturel et
même moral), le téléphone serait-il accepté par elles ?
Mais comment dissocier les questions économiques et de santé de celle de la
communication au sens large du terme ? N’y a-t-il pas un lien entre la
résolution de ces questions dites urgentes et l’utilisation du téléphone qui
pourrait en être une des solutions, non seulement en tant qu’instrument
"transporteur" des préoccupations économiques et sanitaires, mais
aussi en
tant qu’outil qui les exprimerait ?

- Le contexte mondial ne favorise pas l’accès du monde rural subsaharien au
téléphone, malgré l’expansion des nouvelles technologies de communication.
Les enjeux et les blocages sont énormes et viennent à la fois du politique
et financier, et non de la technique, à des échelles et à des degrés divers
pour la mise en route et la réalisation d’une bonne téléphonie rurale. Il
n’apparaît pas clairement de véritable volonté politique de développer la
téléphonie rurale, ne serait-ce qu’à cause des imbroglios
politico-économiques dus à la privatisation de leur secteur et la nécessité
de développer un véritable service dans lesquels nagent les opérateurs
officiels des pays concernés.


- Les "dispositions" des populations elles-mêmes à accepter le téléphone
sont à prendre en compte. A quel prix l’accepteront-elles En effet les
populations rurales ont un impératif d’adaptation parce qu’elles sont
engagées, bon gré, mal gré, dans la violence du changement social et de
la
mondialisation ! Au sud du Sahara l’impératif d’adaptation des populations
rurales s’exprime en termes d’ouverture sur l’extérieur ; c’est une
nécessité absolue, si elles ne veulent pas accélérer leur propre
décomposition identitaire, structurelle et organisationnelle.
Notre enquête sur les Sanan du Burkina Faso a porté dans chacun des
quatre
villages directement concernés sur un échantillon de 130 individus
représentatifs des différentes classes d’âge du village et
proportionnellement à la taille des différents quartiers. Les entretiens ont
concerné des personnes-ressources du village, : le chef du village, les
chefs de lignage, les représentants des corps de métiers spécialisés, les
anciens migrants de retour, soit un total 15 à 20 personnes, en moyenne dans
chaque village.

Mais qui sont les Sanan du Burkina Faso ?
Selon les historiens et les linguistes, les Sanan seraient d’anciens
migrants venus des régions de la Dorsale Guinéenne du mont NIMBA au Liberia,
vers le milieu du 17è siècle . Les Sanan se sont sédentarisés dans la région
nord-ouest du Burkina Faso, après avoir traversé le pays mandingue ; d’où
leur apparenté avec les populations mandé_. L’histoire de l’origine des
Sanan n’est pas étrangère à leur ouverture sur l’extérieur et sur
l’étranger, eux-mêmes étant d’anciens étrangers.
Constitués en communautés villageoises de taille moyenne, avec une
population de cinq cents à deux mille personnes par village ; rarement plus,
les villages sont scindés en quartiers plus ou moins autonomes avec des
corps de métier spécialisés tels que ceux des forgerons, des griots et des
potières.
Les Sanan ont une structure sociale patrilocale : c’est-à-dire que la figure
du père de famille est prépondérante dans tous leurs systèmes de
représentations ; ils ne connaissent pas l’exercice d’un pouvoir centralisé
très fort, comme chez leurs voisins, les Mossi.
Les Sanan croient en un Dieu appelé Lawa ; Lawa veut dire "la pluie"
 ; et
Dieu chez eux a de fait une connotation de pluie bienfaisante. La pluie
bienfaisante signifie les bonnes récoltes ; et les bonnes récoltes annoncent
la paix sociale !
De nos jours les religions importées, islam et christianisme, prennent de
l’ampleur au point de marquer les relations sociales sur le plan de la
communication et de l’expression sociale des Sanan .
L’autorité du chef de la concession est surtout d’ordre moral, de même que
celui du chef de terre. Leur parole a souvent une connotation d’ordre ou de
commandement, même si son expression n’en a pas la forme.
Les Sanan pratiquent la polygamie dans un système matrimonial endogame
généralement, mais parfois exogame. Ce qui veut dire que les familles sont
de grande taille le plus souvent. D’ailleurs, il s’agit d’une société très
nataliste où les enfants pour plusieurs raisons ont une grande importance et
occupent une place socio-familiale précise dans la vie de tous les jours.
Dans un tel système d’organisation, l’individu entretient une relation
étroite avec le groupe familial ; il y reçoit sa première éducation avant de
devenir l’enfant de la communauté villageoise.

Notre propos tente donc non seulement de faire la synthèse des besoins
exprimés par les villageois, mais également de comprendre, au-delà de
la
"matérialité" de ces besoins, leurs significations réelles pour les
espaces
sociaux concernés et pour les individus qui y vivent. Il s’agit certes de
nouvelles formes de représentations qui se construiraient à la faveur de
l’éclatement de leurs structures ancestrales dans lesquelles les populations
ont jusque là vécu. Et l’évolution de ces nouvelles représentations traduit
une certaine dynamique d’adaptation à une situation nouvelle.

Il convient de voir rapidement la "situation" de la téléphonie
rurale dans
le contexte de l’expansion actuelle des nouvelles technologies de
communication pour comprendre les raisons de "l’exclusion" des zones
rurales
 ; puis dans un deuxième temps, d’analyser la "parole du téléphone"
dans les
espaces ruraux étudiés ; enfin, dans un troisième temps, d’illustrer tous
ces propos et toutes ces analyses par l’étude d’un cas concret de changement
social que provoquerait le téléphone en milieu rural chez les Sanan.
"La parole du téléphone" au village est étroitement liée au
contexte mondial
de l’expansion des nouvelles technologies de communication, aux enjeux
qu’elles entraînent et aux décisions qui les orienteront ou pas (ou mal)
vers le monde rural, particulièrement sub-saharien.

A l’aube de ce siècle, "l’Afrique des Villages" paraît exclue de la
bataille
et du développement des communications. Pourquoi et comment ? Elle est
exclue d’abord à cause de sa méconnaissance de ces nouvelles technologies de
communication et de leurs enjeux tant sur le plan mondial que celui local ;
elle sait seulement que le téléphone pourrait lui "servir à quelque
chose" ;
mais à quoi précisément ? Et dans quelle intention ? La culture du téléphone
qui a une longue histoire sous d’autres cieux va se forger et se construire
sous le ciel des Sanan en confrontation avec leur propre forme
d’organisation sociale : les Sanan ont-ils une idée précise de cette
confrontation ?
Les pays industrialisés regroupent 15% de la population mondiale et
détiennent cependant 80% des lignes téléphoniques, avec en moyenne 120
lignes pour 200 habitants. En Afrique subsaharienne, il n’y a qu’une ligne
téléphonique pour 200 habitants, tous les espaces sociaux (rural,
semi-urbain et urbain) confondus. Dans les villages où vivent 80% des
populations, surtout ceux au sud du Sahara, la situation est bien pire : une
ligne pour 2000 habitants ! "L’Afrique des villages" est belle et bien
absente des débats sur les télécommunications ; mais surtout elle apparaît
absente en réalité des décisions qui la concerneraient pourtant : on veut
"développer" l’Afrique des villages sans les villages, et parfois
sans les
africains eux-mêmes !

- La situation même des zones rurales qui se présente est assez
catastrophique, tant elles sont totalement déconnectées (depuis toujours
d’ailleurs) des services traditionnels de télécommunications qui existent
pourtant dans les centres urbains et semi-urbains. Le cas du Burkina Faso
est éloquent à ce sujet : d’un côté les responsables en charge des
télécommunications se disent fiers de leurs résultats obtenus ; de l’autre,
dans la plus grande partie des zones rurales de ce pays, le téléphone reste
inaccessible.
Sans vouloir établir de responsabilités, il est nécessaire de faire
ressortir le contraste et la contradiction entre le milieu rural démuni sur
le plan du téléphone et les bénéfices que les services de télécommunications
réalisent ; et d’autre part de montrer l’ampleur de la situation
catastrophique des zones rurales dans ce domaine précis de la téléphonie
rurale.
Par ailleurs, l’on aurait pu penser que les formes de sociabilité
intra-urbaines et extra-urbaines connexes de l’utilisation du téléphone
résidentiel gagneraient les zones rurales : il n’en a point été ainsi, et le
téléphone est resté bel et bien un outil de communication éminemment urbain
 !
Une telle situation a contribué certainement à isoler davantage les
populations rurales, en les confinant dans leurs expressions et dans leurs
modes de communication toujours soumis aux conditions limitatives du temps
et de l’espace ; ce qui hier fonctionnait bien dans l’organisation sociale
traditionnelle d’une communauté rurale est devenu aujourd’hui une situation
d’enclavement social dramatique et intolérable ! Tous les villages du
Burkina Faso connaissent cette situation. Et les responsables politiques le
savent ...
Le phénomène de la mondialisation prend de vitesse les populations des zones
rurales avec de multiples contradictions en leur sein. Et les traditions de
solidarité se sont évanouies dans ce contexte-là. Les premiers émissaires du
phénomène de la globalisation ont pour noms " nouveaux appareils
autonomes
de communication individuelle", "nouveaux rythmes de danse et de
musique",
etc.
C’est dans ce contexte de désorientation des structures et de confusion des
identités qu’arriverait le téléphone dans les villages sanan du Burkina Faso
 : Quelle sera alors la "parole du téléphone" dans ces villages ?
Elle sera
le reflet des contradictions dans lesquelles sont prises les populations. Il
faut comprendre cela, pour mieux saisir la portée et l’impact du téléphone
qui arriverait dans les villages des Sanan. 

Chez les Sanan, la parole a une très grande importance, à cause de
l’histoire spécifique de ce groupe et à cause de son système d’organisation
sociale. Pour comprendre la "parole du téléphone", il faut analyser
leur
système d’organisation, avec l’importance qu’y prennent la parole et les
autres modes de communication.
Aujourd’hui, "l’école du Blanc", encore appelée de cette façon, a
introduit
un changement dans le système d’éducation des Sanan, dans le sens d’une
individualisation des éléments du groupe, au détriment du groupe social
lui-même et de son système d’organisation familiale. Comme il n’y a pas des
écoles suffisamment pour tous et partout, les Sanan ont pris l’habitude
d’effectuer de longues distances à pied pour aller à l’école, le plus
souvent dans des villages voisins qui en ont.
Sur le plan économique, tous les Sanan sont des cultivateurs, même
lorsqu’ils appartiennent à des corps de métiers spécialisés.
La division sexuelle des tâches est de rigueur dans l’organisation sociale
des Sanan ; et cela produit des modes et des formes d’expression spécifiques
à chaque catégorie sexuelle .
De nos jours certains font du commerce et cela est nouveau chez ce peuple
devenu sédentaire agricole. Pour eux, le téléphone s’annonce porteur
d’autres significations, en termes d’avantages et de profits dans l’exercice
de leur nouveau métier_ ; quel type d’organisation faudra-t-il pour eux ? 
L’impact des fonctionnaires, "ceux qui font un travail de Blanc",
comme
disent les Sanan eux-mêmes, (mais il s’agit en fait de tout salarié), est
également important sur eux ; chaque lignage et presque chaque famille en
possèdent. Cela va être déterminant également dans leurs rapports au
téléphone, ne serait-ce que sur le plan des relations avec ceux qui sont
partis des villages, pour la ville ou pour d’autres pays, comme la
Côte-d’Ivoire, le Mali, ou même des pays européens, américains et asiatiques
 ; la quête de la parenté n’ayant pas de limite chez eux, il va se poser de
plus en plus des difficultés de communication.

Mais l’implantation du téléphone dans les communautés Sanan de notre enquête
a concrétisé les problèmes d’organisation énoncés ci-dessous :

- la désignation du responsable gestionnaire de la cabine téléphonique ;
* le choix de l’emplacement de la cabine téléphonique ;
* les moments (heures) d’utilisation du téléphone.

- La désignation d’un responsable gestionnaire de la cabine téléphonique, a
dégagé un consensus en faveur de celui qui apparaissait comme le plus
"éclairé" parmi les habitants du village. Ainsi, dans la plupart des
cas, le
choix s’est porté sur des individus qui avaient fait l’école. Les individus
choisis sont donc assimilables au téléphone dont ils auront la charge : ils
sont en quelque sorte "étrangers" comme le téléphone à venir, et
"insolites"
dans l’espace social des Sanan, comme le téléphone le sera dans l’espace
physique de leur village.
Mais derrière cette méfiance du téléphone, il y a en réalité une compétition
entre les habitants du village pour la gestion de la cabine téléphonique ;
en effet, il y aura des avantages non pas en termes de salaire, mais de
prestige social.
Le choix de l’emplacement de la cabine, est apparu nettement comme
une sorte de compétition entre les quartiers du village.
En effet, les quartiers chez les Sanan sont très autonomes ; les habitants
s’identifient donc aux quartiers qui se sont par ailleurs constitués à
partir des lignages dont ils protègent soigneusement la renommée. Avoir
"cette chose de Blanc" dans son quartier, c’est se considérer comme
grandi,
en tout cas honoré ; et partant le lignage aussi.
Après bien des "palabres", cette autre forme de discussions, de
communication et de négociations, le consensus s’est porté le plus souvent
sur des lieux publics à caractère neutre ou déjà d’utilité publique :
l’école, le dispensaire, la place du marché, la concession du délégué
administratif du village, etc. ; et cela, pour ne susciter aucune
"jalousie".!
Là encore, il faut noter des comportements qui empruntent à l’organisation
sociale où les systèmes de représentations traditionnels restent très
forts. 
Pour l’accord sur les temps et les heures d’appel, le consensus est apparu
vite, puisque l’on ne prévoit pas la plupart du temps d’être appelé. Sans
prise sur les événements graves de la vie, les populations décidèrent de ne
pas trop s’attarder sur ce volet de la venue du téléphone. De fait, les cas
d’urgence les plus évoqués lors des entretiens sont les décès qui font qu’à
tout moment l’on peut être appelé, tout comme l’on peut être amené à
appeler.
Mais ce qu’il faut remarquer le plus dans ce comportement, c’est qu’il
signifie que désormais les populations vont avoir une conscience plus aiguë
du temps : être à l’heure exacte pour un appel venant de l’extérieur ou
savoir à quelle heure appeler quelqu’un à l’extérieur pour avoir des chances
de le trouver donne des contraintes.
De ce point de vue, en rentrant dans le village, le téléphone va accélérer
désormais les relations sociales et leur imprimer un autre rythme ; c’est un
des prix du téléphone, et non des moindres ; et les populations en ont été
conscientes pendant les débats.
Les besoins effectifs de communication des populations avec l’extérieur sont
présents et cela va de la gestion des rapports mêmes de parenté, à la
nécessité d’intensifier les échanges économiques, tant à l’intérieur qu’à
l’extérieur du groupe.
La fréquence des contacts avec l’extérieur culminerait jusqu’à plus de 89%,
selon les intentions des personnes interrogées contre un peu plus 5% qui ne
pensent pas en entretenir. Les cas d’annonce de décès ou de maladie plus
rapidement à l’extérieur représenteraient également un peu plus de 5%.
Il se dégage donc l’idée que les Sanan dans leur grande majorité ont des
besoins de contact avec l’extérieur ; en effet, l’enclavement du milieu
rural, ajoutés à cela l’éloignement des centres semi-urbains et le coût des
moyens de déplacement habituels, (à pied ou à vélo, ou plus rarement à
cyclomoteur), tout cela constitue des facteurs qui freinent le contact avec
l’extérieur.
Mais il est remarquable que 76% des personnes interrogées savent ce qu’est
un téléphone, même si son utilisation actuelle se situe à un autre niveau de
problème ; ils disent : "c’est parler dans le fils de la corde",
faisant
allusion au fil téléphonique tendu entre des poteaux.
Par ailleurs, lorsque, au cours des entretiens dans les villages, le
volet "modalités de paiement" des appels téléphoniques a été
abordé, ceux
qui étaient "sortis" déjà du village ont aussitôt proposé des
appels avec
des télécartes : c’était bien plus pour parler de "choses" que les
autres ne
connaissaient pas !
Les Sanan parlent dans de multiples circonstances de leur vie : à la fête,
au décès, lors de funérailles, dans les relations sociales, etc ; c’est
pourquoi, dans leur système d’éducation, il existe une éducation à la parole
 ; les veillées de contes sont des occasions d’apprentissage de la parole ;
c’est le temps du "savoir-dire " qui précède celui du
"savoir-faire" et
celui du "savoir-être". Mais en réalité les deux derniers savoirs
se
construisent sur le premier. D’où l’importance de savoir maîtriser la
parole, en tout lieu et en tout temps ! 
Que deviendrait cette parole avec la "venue" du téléphone qui
imposera un
temps limité de parole, ne serait-ce qu’à cause du prix qu’il faudra payer
pour utiliser le téléphone ? Comment se reformulerait cette parole désormais
dans les relations sociales ? Les Sanan pourront-ils encore recourir aux
litanies de souhaits et de bénédictions qui caractérisent leurs salutations
et qui nourrissent leurs relations sociales ?

Que se passera-t-il lorsque le téléphone viendra et qu’il sera à la portée
de beaucoup de gens ? N’y aura-t-il plus de déplacements vers les proches ;
et les salutations ? seront-elles plus brèves ? Se maintiendront-elles
toujours ? Là, il y aura un double prix à payer au téléphone : un prix en
argent et un prix en terme de diminution de la parole. La valeur sociale de
la parole s’en trouvera du coup limitée.
En conclusion
La "parole du téléphone" arrive chez les Sanan : elle changera bien
des
comportements et bien des habitudes, tant sur le plan collectif que sur le
plan individuel.
La liste des changements qu’apporterait le téléphone chez les Sanan ;
pourrait être dressée, mais il importe peu finalement de les cataloguer
 ;
ce qu’il faut comprendre, c’est que désormais la spécificité de ce groupe de
tradition orale changera, en prenant un autre contenu et une autre forme :
les Sanan auront leur "parole du téléphone" ; mais ils la forgeront
eux-mêmes, en fonction de leur antériorité culturelle.
Au regard de tout cela, l’on peut affirmer que c’est la prise en compte de
cette spécificité qui sera déterminante dans leurs rapports au téléphone.
Voilà une nouvelle façon de voir les choses qui, à terme, peut aider à
préciser l’aide au développement : une meilleure implication des
"bénéficiaires" pour qu’ils puissent mieux s’approprier ce qu’on
leur
propose.

André Nyamba
 Université de Ouagadougou.
Faculté des Sciences Humaines, Département de Sociologie
03 BP 7021 Ouagadougou FAX 226 30 72 42
 e-mail : pluri.nyamba@fasonet.bf