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Interview au FSM de Nairobi de Gacheke Gachihi de People’s Parliament et de Wycliffe, technicien à Telkom Kenya. English version available : Interview at WSF (Nairobi) of Gacheke Gachihi (People’s Parliament) and Wycliffe, technician in Telkom Kenya.

samedi 3 février 2007, par Marceau Coupechoux

(ENGLISH version is available below)

Interview de Gacheke Gachihi de People’s Parliament (Bunge La Mwananchi) et de Wycliffe, employé à Telkom Kenya. J’ai rencontré Gacheke à un séminaire sur l’Etat providence organisé au FSM par des Norvégiens. Il m’a parlé du mouvement social au Kenya. Je lui ai ensuite demandé s’il connaissait quelqu’un de Telkom Kenya. Le lendemain, il m’a rappelé pour me dire qu’il avait un ami qui était technicien à Telkom mais qui ne pouvait venir au Forum car il travaillait. Nous avons donc rencontré Wycliffe le soir dans un petit bar près de l’hôtel "680".

Q : Gacheke, peux-tu nous expliquer quelle est la situation du mouvement social au Kenya ?

Gacheke : En 2002, la dictature au Kenya a été renversée par une grande coalition de partis "anti-Moi", appelée National Rainbow Coalition. Cette coalition avait une plate-forme de réforme qui prévoyait une nouvelle constitution, l’éducation libre et gratuite et qui promettait de lutter contre la corruption. Remarquez que le nouveau président, Kibaki, avait été ministre sous la dictature. La Fédération des syndicats (COTU), qui avait été créée en 1965, avait été sous le contrôle de la dictature jusqu’en 2002. Mais on peut dire qu’aujourd’hui la COTU est encore contrôlée par le gouvernement et par la Fédération des employeurs du Kenya (FKE). Par exemple, les élections à la COTU sont financées par le FKE. Le FKE est vraiment une organisation puissante au Kenya et est soutenue par le gouvernement. De nombreux ministres, par exemple, ont des entreprises. Les employés ne peuvent pas compter sur la COTU pour être défendus, ils ne peuvent compter que sur la société civile. La principale organisation du mouvement social est la Commission des Droits de l’Homme du Kenya (KHRC), qui a été fondée en 1990 à Washington pendant la dictature. Mais il n’y a qu’un seul bureau, situé à Nairobi. La KHRC est indépendante grâce aux fonds qu’elle reçoit du Nord mais elle n’est pas vraiment forte au Kenya. People’s Parliament (Bunge La Mwananchi) est un mouvement qui a été fondé en 1995 et qui milite contre la brutalité policière (NDR : pendant les 6 jours du FSM, la police a tué 19 personnes dans la rue, 44 depuis le début de l’année), la corruption, les politiques néo-libérales, comme la privatisation des entreprises publiques, et pour les droits des travailleurs. Il n’y a pas d’adhésion à ce mouvement, les gens viennent simplement et débattent ensemble. Ils se réunissent au parc Jeevajee dans le centre de Nairobi et s’organisent autour de ces thèmes.

Q : Wycliffe, que fais-tu à Telkom Kenya ?

Wycliffe : Je travaille comme technicien dans le domaine des communications radio et des transmissions, les réseaux d’accès, les PABX et les commutateurs. Je travaille à Telkom depuis 4 ans. J’ai étudié les télécommunications jusqu’au diplôme supérieur en ingénierie. L’université était trop chère pour moi, alors j’ai étudié 5 ans à Polytechnique Kenya, qui est une institution publique, moins onéreuse et de bonne qualité. J’ai travaillé dans 2 entreprises de télécommunications auparavant. La première s’occupait de diffusion, d’émetteurs radio et de systèmes de conférence. Nous avons par exemple travaillé pour le système de vidéo-conférence de l’ONU au Kenya. La deuxième entreprise était dans les équipements de bureau : PABX, photocopieurs, fax, etc. J’ai rencontré Gacheke Gachihi à cette époque. A Telkom, je travaille sur des commutateurs qui gèrent jusqu’à 4000 usagers. Je suis responsable de la maintenance (en cas de problèmes, pannes, cassures de câbles, etc).

Q : Quelles sont tes conditions de travail à Telkom ?

Wycliffe : Nous sommes vraiment en sous-effectif parce que beaucoup d’employés expérimentés sont allés dans le secteur du GSM. Les salaires et les contrats de travail y sont bien meilleurs, si bien qu’il y a de moins en moins de personnes expérimentées dans les réseaux fixes.

Normalement, je travaille 5 jours par semaine de 8h à 17h, mais en fait je fais des heures supplémentaires. J’ai 30 jours de vacances par an. Mon salaire brut est d’environ 28000 KSh (NDR : environ 330 €), ce qui fait 23000 KSh net (NDR : 270 €). J’ai une famille, or un appartement de deux pièces à Nairobi coûte 10000 KSh par mois à Nairobi, ce que je ne peux me permettre. Je vis donc dans les bidonvilles de Kawangware Estate. Ce n’est que 2000 KSh (NDR : 24 €) par mois mais il n’y a pas d’eau, pas d’électricité, pas de route et beaucoup d’insécurité. Les gens pensent que j’ai un bon salaire mais ce n’est pas vrai, je n’appartiens même pas à la classe moyenne.

Les chefs à Telkom sont très bien payés. Mon chef direct gagne peut-être 40000 KSh. Moi, je ne suis pas chef, je suis juste un technicien. Peut-être qu’à l’avenir, j’aurai la possibilité de monter mais je ne suis pas le seul et il y a beaucoup de facteurs qui influencent la promotion. En fait, j’ai plus de connaissances que mon chef, il est vieux et il ne connaît pas les dernières technologies, c’est injuste.

A la retraite, seuls les gens expérimentés peuvent avoir une pension. Ils payent 7.5% de leur salaire chaque mois et à 55 ans ils partent en retraite. Ils gagnent alors la moitié de leur dernier salaire jusqu’à la fin de leur vie. Les employés non-expérimentés (c-a-d non-diplômés) n’ont pas droit à une pension. On déduit de leur salaire 200 KSh (NDR : 3 €) par mois (l’entreprise abonde avec 200 KSh également) et à la retraite, ils touchent l’ensemble du capital avec intérêts.

Je ne suis pas du tout content de mes conditions de travail. Je ne suis pas payé en fonction de mes qualifications académiques et j’ai trop de travail. Je préférerais travailler dans un environnement qui reconnaisse la performance et les diplômes.

Q : Quelles sont les conséquences de la privatisation en cours de Telkom ?

Wycliffe : Depuis l’indépendance en 1964, nous avions la Compagnie Kenyane des Postes et Télécommunications. Mais en 1994, elle a été divisée en trois entités : le régulateur (CCK), la Poste (PCK) et Telkom Kenya. PCK et CCK n’ont retenu que peu d’employés expérimentés. La grande majorité des travailleurs (semi-expérimentés ou inexpérimentés) sont allés travailler pour Telkom, 18000 personnes en tout. Ce nombre doit être réduit à 6000 en trois phases avant la privatisation. La privatisation est prévue pour juin 2007, elle sera annoncée par le Président et le Ministre de l’Information lors de discours publics à la Nation. Des manifestations sont attendues (si les paiements ne sont pas faits rapidement). Pendant la première phase, il y a eu 3000 licenciements et pré-retraites. Demain commence la deuxième phase, avec 6000 personnes de moins. Ils ont reçu leur lettre aujourd’hui. Ce n’est pas un mauvais plan pour eux : ils reçoivent 150000 KSh (NDR : 1700 €) de prime de licenciement, plus 40000 KSh (NDR : 470 €) de frais de déménagement dans leur village natal, plus 2,5 mois de salaire. Ce n’est pas mal. Après la troisième phase, en mai, il n’y aura plus que 6000 employés à Telkom, dont moins de 4000 techniciens. Ca voudra dire beaucoup de travail pour ceux qui vont rester.

Gacheke : C’est dur mais Telkom a 8,4 Milliards de KSh de dettes car elle n’a pas payé le fonds des retraites pendant des années. Le fonds devrait récupérer en échange de la dette le grand immeuble Telkom au centre ville de Nairobi. Ou est passé l’argent des retraites ? Il est allé financer les politiciens et les campagnes électorales ! L’Etat est corrompu ! Le gouvernement vend de nombreuses entreprises comme cela, les chemins de fer kenyans par exemple. Ils ont besoin de cet argent pour financer le budget.

Wycliffe : Sous le précédent régime, Telkom était une véritable vache à lait et était vraiment inefficace. Il fallait 5 ans pour obtenir une ligne téléphonique ! Maintenant, on ne peut plus se permettre d’avoir autant d’employés à cause de la compétition. La privatisation est une bonne chose.

La qualité s’accroît maintenant : les commutateurs sont changés, il y a de nouveaux services valables (CDMA, ADSL, ISDN) grâce à la compétition mais le réseau d’accès est encore très pauvre. Le CDMA est bien, c’est moins cher que le mobile. Le problème est que le marketing de Telkom est trop faible. Dans les zones rurales, les gens ne peuvent se permettre d’avoir le téléphone, ce n’est pas un besoin de base, c’est moins important que pour les bureaux et entreprises, ici, à Nairobi. Si je conserve mon emploi, je serai mieux payé avec la privatisation et si je travaille dans le GSM, je peux tripler mon salaire.

Q : Peux-tu nous dire quelques mots sur les syndicats à Telkom ?

Wycliffe : Les syndicats sont compromis avec le gouvernement. Ils ne défendent pas les droits des travailleurs. En 2004, par exemple, il y a eu une grève nationale pour obtenir une augmentation de salaire de 50%. Le syndicat des télécoms, le CoWU, a négocié seulement 5% pour les travailleurs ! J’ai quitté le syndicat à ce moment. L’adhésion coûte 1% du salaire, ce qui n’est pas rien. Les gens des syndicats sont corrompus et ils ne nous représentent pas. Les travailleurs préfèrent trouver protection auprès des organisations de la société civile (comme IMU - Independent Medico-Legal Unit, une ONG) ou la Commission des Droits de l’Homme du Kenya (KHRC).

NDR : Le lendemain de l’interview (26 janvier 2007), Le Standard, de Nairobi, annonçait : "D’un seul coup de crayon, Telkom Kenya a licencié 6500 travailleurs au cours de l’un des plus grands plans de licenciement sous le gouvernement du Président Kibaki. (...) Les banques ont avancé 5,8 milliards de KSh pour le déroulement de la deuxième phase du programme. (...) Telkom doit rembourser ce prêt d’ici un an, le prêts étant garantis par les actions que Telkom détient dans l’opérateur mobile Safaricom."

propos recueillis par Marceau Coupechoux.

ENGLISH VERSION

Interview of Gacheke Gachihi from People’s Parliament (Bunge La Mwananchi) and Wykliffe, employed at Telkom Kenya. I met Gacheke during a seminar in the FSM on welfare state organized by Norvegians. He explained me the situation of the social movement in Kenya. Then, I asked him whether he knew somebody working in Telkom. The day after, he called me to tell me that he had a friend in Telkom, but he couldn’t come in the Forum because he was working. So we met Wycliffe in the night in a small bar near the 680 hotel in Nairobi.

Q : Gacheke, can you explain what is the situation of the social movement in Kenya ?

Gacheke : In 2002, the dictatorship in Kenya has been overthrown by a big "anti-Moi" coalition of parties called the National Rainbow Coalition. This coalition had a Reform Platform that foresaw a new constitution, free education and a fight against corruption. Note that the new president, Kibaki, was a former minister of the dictatorship. The Central Organization of Trade Unions (COTU), that was created in 1965, was under the control of the dictatorship until 2002. But we can say that today the COTU is still controlled by the government and by the Federation of Kenya Employers. For example, the elections at COTU is financed by the FKE. The FKE is a very strong organization in Kenya and is supported by the government. Note that many ministers have also companies. Employees cannot rely on COTU to be defended and they have to rely on the civil society.

The civil society is not so developed. The main organization is the Kenyan Human Right Commission (KHRC), which was founded in 1990 in Washington during the dictatorship. But there is only one office located in Nairobi. KHRC is independent thanks to North funds but is not very strong. People’s Parliament (Bunge La Mwananchi) is a movement that has been founded in 1995 and that fights against police brutality, corruption, neo-liberal policies, like privatization of Kenya parastatals and workers rights. There is no registration, people just come and debate together. People’s Parliament meets in Jeevajee garden all the year within the city of Nairobi and organize around these issues.

Q : Wycliffe, what is your job in Telkom Kenya ?

Wycliffe : I am working as a technician in the area of radio communications and transmissions, in the field of access network and on PABX and switches. I am working in Telkom for 4 years. I studied telecommunications until higher diploma level in engineering. The university was too expensive for me, so I studied 5 years in Kenya Polytechnic, which is a public institution, less expensive and is of good quality. I had worked for 2 telecommunications companies before. The first one was on broadcasting, radio transmitters and conference systems. We were working for example for the video conferencing system used by UN. The second company was dealing with office equipments : PABX, photocopiers, fax, etc. I met Gacheke Gachihi during this period. In Telkom, I am working on switches that manage up to 4000 subscribers. I am responsible for maintenance (in case of problems, failures, cable breakdowns, etc).

Q : What are your working conditions in Telkom ?

Wycliffe : We are really under-staffed currently because many skilled people of Telkom have migrated in the GSM sector. The wage and the contract terms are better in GSM. So, there are less skilled people in fixed networks. I am working normally 5 days a week from 8am to 5pm, but in fact I am doing overtime. I have 30 days annual leave for vacations. My salary is approximately 28000 KSh before taxes and 23000 KSh after taxes. I have a family and a flat with 2 rooms in Nairobi costs 10000 KSh a month. It is not possible for me to leave here. So I live in the slums of Kawangware Estate. There, the rent is 2000 KSh but there is no water, no electricity, no road and a lot of insecurity. People may think that I have a well paying job but it is not true. I don’t belong even to the middle class.

The management in Telkom is extremely well payed. My direct boss earns maybe 40000 KSh. I am not in the management, I am just a technician. Maybe in the future I will be able to go up but I am not the only one and there are many factors that influence the promotions. I am more educated than my boss, he is old and so he doesn’t know a lot about new technologies, so it is unfair.

For the retirement package, only skilled people like me are pensionable. Skilled people pay 7.5% of their salary each month. Retirement is at 55 years old. Then, they get half of the last salary for the rest of their life. Underskilled people are not pensionable. They are deducted 200 KSh of their salary (the company gives also 200 KSh) and at retirement, they get all the capital plus interests.
I am absolutely not happy with my working conditions. I am not remunerated as per my academic qualifications and I am overworked. I would prefer to work in an environment where salaries are paid in tandem with your performance and academic achievements.

Q : What are the consequences of privatization of Telkom ?

Wycliffe : Since independence in 1964, we had the Kenyan Post and Telecommunication Company. But in 1994, it was split into three entities : the regulator (Communications Commision of Kenya - CCK), the Postal Corporation of Kenya (PCK) and Telkom Kenya. PCK and CCK retained few skilled people. Majority of the workers (semi-skilled and unskilled) were left in Telkom, 18000 workers. This number has to be reduced to 6000 before privatization in three phases. Privatization is foreseen for June 2007, announced by the President and Information Minister during public addresses to the Nation. Demonstrations are expected (if payments are not promptly made). During the first phase, there has been 3000 lay-offs and early retirements. Tomorrow begins the second phase with 6000 less people. They have received their letter today. It is not a bad deal for them, they receive 150000 KSh for end of service, plus 40000 KSh for the transport of their things to their home village (transport allowance), plus 2.5 month’s salary for the remaining years they would have been in active employment. This is not so bad. After the third phase in May, there will be 6000 workers left in the company, from which less than 4000 technicians. This means a lot of work for the remaining ones.

Gacheke : It’s hard but Telkom has 8.4 billion KSh debt because they didn’t pay the pension fund for years. So the pension fund should get the big Telkom building in the city center for that debt. Where is the money of the pensions ? to finance politicians, and elections ! The State is corrupted ! The government is selling many companies like this, for example Kenya Railways. They need this money to finance the budget.

Wycliffe : In the former regime, Telkom was a cash-cow and was completely inefficient. You needed 5 years for a line ! Now, we cannot afford having so many people because of competition. Privatization is better.
The quality increases now : switches are changed, there are valuable services (CDMA, ADSL, ISDN) due to competition but the access network is still very poor. CDMA is good, this less expensive than mobile phones but the marketing of Telkom is too poor. In rural areas, people cannot afford telephone, it is not a basic need, it is more important for businesses and offices here in Nairobi. If I keep my job, I will be payed better with privatization and if I go to GSM, I can maybe have three times my salary.

Q : How are the trade unions in Telkom ?

Wycliffe : Trade unions are compromised with the government. They do not defend the workers rights. In 2004 for example, there were a nation strike to have a 50% salary increase. CoWU negotiated only 5% increase for the workers ! So I pulled out from the trade union. The registration costs 1% of the salary, which is high. People from the trade unions are corrupted and they are not representative of the workers. Workers prefer to seek protection in the organizations of the civil society, like IMU (the Independent Medico-Legal Unit, an NGO) or Kenya Human Rights Commission.

Note : the day after the interview (26. January 2007), The Standard announces : "At the stroke of the pen, Telkom Kenya laid off 6500 workers in one of the biggest layoffs under President Kibaki’s Government. (...) The banks advanced 5.8 billion KSh to roll out the second phase of the programme. (...) Telkom is expected to repay the loan after one year, with lenders holding shares in leading mobile telephone company, Safaricom, as security".