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Compte-rendu du Forum Social Mondial de Nairobi 2007.

mercredi 31 janvier 2007, par Marceau Coupechoux

Le 7ème Forum Social Mondial s’est déroulé du 20 au 25 janvier 2007 à Nairobi, Kenya. Il a réuni environ 60 000 personnes (100 000 étaient attendues). C’était la première fois qu’un Forum Mondial se déroulait en Afrique, même si le Forum Social Polycentrique de Bamako avait montré la voie avec succès en 2006. Il s’agissait en grande partie d’étendre les réseaux de l’alter-mondialisme en Afrique anglophone et de mettre en lumière les difficultés mais aussi les richesses du continent le plus durement touché par la mondialisation libérale. De ces deux points de vue, le Forum fut un succès.

Pourtant, dès le début, les critiques se sont abattues sur le Conseil International chargé de l’organisation. Elles se sont exprimées dès la première Assemblée des Mouvements Sociaux, emmenée par Eric Toussaint du CADTM et où l’auteur a représenté CSDPTT. Sous le slogan "Le FSM n’est pas une marchandise", l’Assemblée a durement dénoncé la sponsorisation du Forum par Celtel, multinationale panafricaine de téléphonie mobile, ainsi que l’introduction de la sphère marchande dans l’enceinte même du Forum. Le participant qui arrivait par l’aéroport de Nairobi était d’ailleurs principalement assommé par le marketing agressif de Celtel et Safaricom plutôt que par l’annonce qu’"un autre monde est possible". Certains ont fait savoir que l’inscription s’accompagnait de la vente de cartes SIM, ce que je n’ai pas personnellement constaté. D’autres ont rappelé que de l’eau potable avait été distribuée gratuitement à Mumbai alors qu’elle était vendue en bouteilles plastiques à Nairobi. On a également dit que la traduction avait été confiée à une entreprise privée danoise au détriment du réseau de bénévoles BABEL. On apprendra par la suite que la brasserie installée au coeur des ateliers appartenait au Ministre Kenyan de la sécurité. Finalement, toute une série de détails de ce type a laissé pensé que l’esprit du Forum avait été dénaturé.

Mais la critique la plus dure a concerné le prix de l’inscription pour les Kenyans de 500 KSh (environ 7 euros) - je pourrais y ajouter un prix unique de 80 euros pour les Européens indépendant des revenus. Un groupe issu des bidonvilles de Nairobi (les plus importants d’Afrique après Soweto), appelé People’s Parliament avait organisé en réaction un Forum alternatif dans un parc du centre ville, non en opposition mais comme apposé au FSM pour soulever la question de l’inscription et attirer l’attention des participants sur les bidonvilles. Dans un discours très émouvant, parfaitement construit et équilibré, une représentante de ce mouvement a expliqué à l’Assemblée des Mouvements Sociaux que 500 KSh pouvait représenter 6 jours de nourriture pour une famille pauvre et qu’elle-même était habillée de la tête aux pieds pour moins de 700 KSh. Convaincue par ses arguments et sa clarté, l’Assemblée décidait de forcer les portes du Forum dès le lendemain pour laisser entrer gratuitement les Kenyans au Forum. Le 21 et les jours qui suivirent, les portes du stade Kasarani, où se déroulait le FSM, ont cédé sans grande résistance aux cris de "open the doors" (ouvrez les portes), alors que les manifestants, majoritairement Kenyans, étaient emmenés en petite foulée par des syndicalistes Sud-Africains, le poing levé. L’entrée gratuite pour les Kenyans n’a finalement pas été un problème et on pouvait voir dès le troisième jour, enfants et adolescents venus plus par curiosité ou pour voir s’il n’y avait pas quelque chose à glaner des participants plutôt que pour les ateliers.

On pourrait ajouter au tableau négatif que l’organisation, qui bénéficiait pourtant d’un budget équivalent à celui du FSE de St Denis, a laissé un peu à désirer. A quelques rares exceptions, la traduction n’était pas assurée ou de manière un peu artisanale vers le français, l’espagnol ou l’anglais ; le swahili était complètement absent. Le programme n’était pas d’une grande limpidité. Mais les participants ont été, à juste titre, indulgents avec ces petits tracas.

Faire du FSM 2007 un échec serait pourtant une erreur. Il fallait venir à Nairobi pour se rendre compte de l’enthousiasme des participants, de la richesse des débats et de l’ambiance festive du Forum. Si ce n’était pas complètement fait, l’Afrique anglophone s’est vraiment connectée aux réseaux alter-mondialistes à Nairobi : l’Afrique du Sud est venue en force (activistes, syndicalistes, féministes, associations), beaucoup de Kenyans bien sûr, mais aussi des Ougandais, des Tanzaniens, des Zambiens, des Nigerians, des Ethiopiens dont la musique et les danses ont enchanté les participants. L’Afrique de l’Ouest n’était pas en reste avec les Sénégalais, les Guinéens bien sûr, les Congolais et Camerounais. Il n’était pas si évident que la société civile Africaine pourrait relever le défi d’un Forum Mondial. De ce point de vue, le Forum fut une réussite. Du côté des autres continents, on pouvait croiser quelques Equatoriens, Vénézueliens, Chiliens et Cubains d’Amérique Latine ; il n’était pas rare de voire des Etats-Uniens bien décidés à aider les Africains à s’aider eux-mêmes (sic) ; beaucoup d’Italiens, de Français, d’Allemands, d’Espagnols, quelques Suédois et Norvégiens ; les Anglais étaient bien présents ; peu d’Asiatiques (Japon, Corée, Inde et Pakistan essentiellement). Le CRID et CADTM avait une délégation impressionnante (peut-être 400 chacun) devançant largement les Attac du Monde qui n’alignaient qu’une cinquantaine de délégués sans membre du CA ; grosse présence d’associations caritatives (CARITAS).

Pour la plupart des délégués, c’était le premier Forum Social Mondial, même si beaucoup avaient participé auparavant à des Forums Sociaux nationaux ou régionaux. Alors que les gens d’une même délégation s’éparpillaient dans les dizaines d’ateliers qui avaient lieu simultanément, il n’était pas vraiment possible de rester seul bien longtemps. Il y avait toujours quelqu’un pour vous demander de quel pays, de quelle organisation on venait et ce qu’on venait faire au FSM. Tous mes interlocuteurs, sans exception, étaient heureux d’être venus et m’ont assuré que leur participation était utile pour leur travail.

Cette impression générale relativise beaucoup le jugement un peu sévère de l’"alter-jet set". Cette petite centaine de personnes qui se rencontrent à chaque Forum, qui organise, qui décide aussi, que l’on retrouve dans de nombreux ateliers, à l’Assemblée des Mouvements Sociaux, qui va au petit déjeuner organisé par le PS dans un grand hôtel, qui tutoie Harlem (ndr : Désir) ou plaisante avec le correspondant de Libé au cocktail organisé par l’ambassade de France, ce petit groupe a sans doute eu du mal à renouveler sa vision stratégique du mouvement à Nairobi. Ses interventions, à quelques rares exceptions, n’ont pas été convaincantes. Le Forum mériterait peut-être des débats contradictoires au lieu de se complaire dans des attaques génériques peu renouvelées du libéralisme.

Parmi le gros tiers de séminaires vraiment intéressants, on pourrait citer entre autres le débat sur le droit à l’énergie organisé par la CGT, la présentation du livre les "voix rebelles" par Attac 04, les ateliers sur la Banque Mondiale organisés par CADTM et par Bank Information Center (Washington), une réflexion sur l’Etat providence par des Norvégiens, ou un séminaire sur la citoyenneté numérique par des Sénégalais et des Equatoriens.

Pour conclure, le FSM de Nairobi a laissé une impression de fin de cycle. Pour reprendre l’analyse de Pierre Tartakovsky (CGT), les premiers forums avaient été une démonstration d’existence et de force du mouvement. Les suivants avaient voulu montrer que des alternatives étaient possibles. Le Forum de Nairobi a consacré une certaine normalisation où la mise en réseau des mouvements est le principal résultat des différentes rencontres. La décision de fixer le prochain Forum à 2009 sans y substituer une manifestation convaincante en 2008 traduit cette période de flottement.

Marceau Coupechoux