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"Les télécommunications sont un service public primordial, que néglige le mouvement social", interview de Bruno Jaffré dans POLITIS à propos du livre "Télécommunications entre bien public et marchandise"

mercredi 11 avril 2007, par Bruno JAFFRE

"Un outil formidable"

1. Alors que les télécommunications des anciennes et nouvelles générations quittent la sphère du service public et font la fortune d’entreprises privées, le large collectif qui a oeuvré à la rédaction de Les Télécommunications, entre bien public et marchandise défend le principe qu’elles sont un bien public. Pourquoi, quelle est la définition de cette notion, et quelle est l’étendue des besoins des populations ?

Bruno Jaffré : Le concept de Bien Public est issu du Plan des Nations Unies pour le Développement mais l’association BPEM (Bien Public à l’Echelle Mondiale) s’en est saisi pour le reformuler. Je cite donc textuellement la définition qui résulte des travaux de BPEM : "Les biens publics mondiaux sont des choses auxquelles les peuples ont droit, produites et reparties dans les conditions d’équité et de liberté qui sont pour nous la définition même du service public, quels que soient les statuts des entreprises qui en assurent la mission. Les droits universels humains et écologiques en sont la règle, les institutions internationales légitimes le garant, la démocratie l’exigence permanente et le mouvement social la source". Ajoutons les précision suivantes, toujours extraites de l’ouvrage : Le bien public, c’est ce à quoi tout le monde doit avoir droit, ici et maintenant (santé, éducation, moyens de communication). Quant au service public, c’est la manière dont doivent être gérés, produits et distribués ces biens communs et publics, et cela à toutes les échelles, du village à la planète. On se trouve donc au coeur de ce qui doit guider le mouvement de la société à savoir les besoins des populations, ce que le déferlement libéral est incapable de satisfaire. Mais il s’agit aussi de reconstruire sur de nouvelles bases et donc pas du tout de revenir par exemple pour les télécommunications au service public tel que nous l’avons connu. En effet, la démocratie en était absente, le "public" par exemple ne participait pas à la gestion de "son" service public, ni les salariés d’ailleurs. Quant à l’UIT, depuis la libéralisation, ses portes ont été grandes ouvertes aux opérateurs et autres sociétés privées qui en impulsent les orientations et décisions, entre autre grâce à leurs moyens financiers sans aucune représentation de la société civile.

2. Devant le manque de moyens des opérateurs publics nationaux, le développement des télécommunications est livré au privé pour ce qui est rentable, aux ONG pour le reste. Quelles sont les limites de cette évolution, et comment peut-on y remédier ?

Bruno Jaffré : En Afrique, c’est essentiellement le mobile qui se développe rapidement au détriment du fixe puisque les opérateurs historiques, qui en règle général possèdent une filiale mobile, doivent concentrer leurs efforts à lutter contre la concurrence dans ce secteur. Mais il reste souvent plus cher qu’en France pour un niveau de vie bien inférieur, et on assiste à une nouvelle ponction du budget des ménages au détriment d’autres postes comme l’éducation, la santé, la nourriture ou les rites ou usages sociaux qui font la richesse de la vie sociale des populations africaines. Enfin il ne permet pas un bon accès Internet contrairement aux réseaux fixes. Par ailleurs, la privatisation des opérateurs historiques est un échec flagrant pour les pays les plus pauvres. Et pour les pays où l’opérateur était sur de bons rails, les profits sont très importants et exportés comme au Sénégal par exemple, et on ne peut s’empêcher de se dire que, sans privatisation, plus de villages auraient pu être reliés au réseau de télécommunications.

Dans ce contexte des ONGs comme CSDPTT qui s’investissent dans la connexion de villages au réseau téléphonique. Ces actions n’ont qu’une valeur d’exemple mais ne peuvent répondre à l’ensemble des besoins. Bien sûr nous avons permis à plusieurs milliers de personnes de pouvoir communiquer à distance mais l’impact le plus important, c’est quand cette action joue l’effet d’un détonateur et que l’opérateur prend le relais après que l’action des ONGs a en quelque sorte suscité une résurgence de la demande et une pression sur les hommes politiques grâce à leur partenaires locaux. Ainsi, au Burkina, l’opérateur s’est engagé sur la connexion de 100 villages. Mais c’est encore loin de répondre à la demande.

3. A travers cet ouvrage, vous cherchez aussi à nourrir les combats des mouvements sociaux. En quoi les télécommunications sont-elles importantes à ce niveau, et pourquoi ce sujet n’est-il pas davantage pris en compte ?

Bruno Jaffré : Permettez-moi d’abord de m’inquiéter que le mouvement social semble considérer comme acquis la sortie des télécommunications du service public. Par exemple à ATTAC, il n’y a pas de groupe télécom et si je m’en tiens à l’article de Politis du 1er juin sur la journée de mobilisation générale pour le service public il n’y est pas question des télécommunications. Nous avons pourtant là l’exemple du premier service public d’ampleur à avoir été privatisé. Et après à peine une vingtaine d’année de déréglementation, les mécontentements se multiplient face à l’attitude des opérateurs (procès pour entente illicite, campagnes qui ne cessent de se suivre des associations de consommateurs, service après vente inexistant ou inefficace, etc.). Plusieurs articles du livre décrivent les effets effroyables par leur ampleur des gâchis financiers de la déréglementation. Nous avons pourtant là un outil formidable de développement du bien être général. Mais parmi tous les services étudiés dans les centres d’études des télécoms, seuls ceux qui sont jugés les plus rentables seront commercialisés. La recherche qui pourrait permettre de travailler à long terme et de retrouver une certaine visibilité est peu à peu réduite à la portion congrue. Le développement de services comme Internet et les mobiles, durant la même période, concommitant à l’avènement de la concurrence et du libéralisme, a pu laisser croire que ce sont ces derniers qui en ont été les initiateurs. Et c’est bien sur ces secteurs qu’il faudrait travailler. Quant à ce que devrait être le nouveau service public des télécommunications, qui a entamé une véritable étude prospective sur ce sujet ?

Propos recueillirs par Dan Sanjuro paru dans l’hebsomadaire POLITIS le 29/04/2006