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"Le gâchis de quinze années de dérégulation", interview de Bruno Jaffré dans l’Humanité à propos du livre "Télécommunications entre bien public et marchandise".

mardi 21 novembre 2006, par Bruno JAFFRE

Télécommunications . Dans un ouvrage qu’il a coordonné avec François-Xavier Verschave et Djilali Benamrane, Bruno Jaffré a mêlé travaux de chercheurs et de militants. Entretien.

Vous dressez un bilan très noir de la dérégulation dans les télécommunications...

Bruno Jaffré. On a vécu une centaine d’années de monopole dans les télécommunications. Il s’agit la plupart du temps d’un monopole d’État, sauf aux États-Unis. La dérégulation n’est intervenue qu’il y a quinze ans. En même temps que l’apparition de la téléphonie mobile et d’Internet. Cette concomitance peut d’ail- leurs donner l’impression que c’est la dérégulation qui a engendré ces nouveaux services. C’est faux. En France, le téléphone est né de sociétés privées. Puis, au cours d’un débat qui a eu lieu entre le XIXe et le XXe siècle, il a été décrété qu’il était impossible de développer un tel réseau sans une prise en charge de l’État. La construction d’un réseau était tellement chère qu’il n’était pas possible de la mettre en place dans le cadre d’un réseau concurrentiel, ce qui serait revenu à construire plusieurs réseaux parallèles. La dérégulation produit des gâchis puisqu’elle repose sur le principe de la concurrence entre les pays et les opérateurs. Les nouveaux services auraient pu se développer sur le mode de la coopération plutôt que sur celui de la concurrence. Au final, des réseaux sont développés en parallèle alors qu’avec un minimum de coopération un même réseau aurait suffi à tout faire passer. Mais ce principe entre en contradiction avec l’intrusion de plus en plus importante des places financières. La propriété des opérateurs est devenue une valeur spéculative extrêmement importante sur les places financières. Avec tous les dégâts qu’on connaît : les dirigeants des opérateurs sont plus sensibles au cours de leurs actions qu’au statut de leur personnel et s’intéressent plus à des services rémunérateurs qu’au développement des services utiles pour la nation. Sachant que ces principes ne sont pourtant pas forcément antinomiques.

Vous estimez que nous ne sommes pas tous égaux face au danger que représente cette dérégulation ?

Bruno Jaffré. Pour saisir les enjeux à venir, il est important de reprendre une analyse plus circonstanciée des débuts de la dérégulation. Au moment où se développait la spéculation financière de façon très importante, une concurrence est née entre l’informatique et les télécommunications autour de la question du transport des données. Aux États-Unis, IBM a donc attaqué le monopole privé d’ATT sur les télécommunications (brisé en 1982 par décision de justice - NDLR). C’est à ce moment-là que s’est amorcée la dérégulation des télécommunications. Le monopole d’ATT a été démantelé au niveau local en sept ou huit opérateurs locaux. Et a donc cherché à se développer à l’international, en investissant à l’étranger. C’est ce qui a porté la dérégulation en Europe. Puis en Afrique, où la situation est plus fragile encore puisque les réseaux ne sont pas encore construits. La construction d’un réseau de service public (au sens d’un service peu onéreux mis à la disposition de l’ensemble de la population) est une étape qui n’a pas abouti, contrairement à la plupart des pays développés. On pense que la téléphonie mobile permet de se passer de l’étape du développement d’un réseau fixe qui couvrirait l’ensemble des pays. Mais les prix sont prohibitifs pour la majeure partie de la population, les multinationales ont d’ailleurs conscience du potentiel financier que représentent ces marchés émergents. C’est pour cette raison que nous avons intégré un article sur les effets néfastes de la téléphonie mobile en Afrique. Par exemple, la ponction qu’elle engage sur le budget des ménages au détriment de fonctions plus vitales comme envoyer ses enfants à l’école ou nourrir correctement sa famille. Aucune étude n’existe sur ces problèmes-là, pourtant assez dévastateurs. D’autant que les sociétés de téléphonie mobile sont pour la plupart des antennes de multinationales : ça crée des emplois, mais l’ensemble des bénéfices sortent à l’extérieur. C’est un prélèvement supplémentaire sur le maigre argent disponible en Afrique. Ces effets négatifs ne sont pas assez pris en compte.

Vous allez à l’encontre de l’idée que le développement de la téléphonie mobile pourrait pallier le manque de téléphonie fixe sur le continent africain ?

Bruno Jaffré. Nous n’avons évidemment rien contre le principe du téléphone mobile, c’est le modèle économique qui l’accompagne qui nous dérange. Notre association (CSDPTT) travaille en Afrique depuis une quinzaine d’années avec l’idée d’installer un téléphone par village. Nous avons découvert à cette occasion de vastes déserts téléphoniques. Or beaucoup d’enfants partent pour étudier et ont besoin d’être en contact avec leur famille, de même que les personnes, très nombreuses, qui émigrent. En cas d’urgence, aucun téléphone n’est disponible. Avec l’idée d’un téléphone par village, c’est la communauté qui décide de l’utilisation à réserver aux éventuels bénéfices. À l’inverse, le téléphone mobile est souvent un téléphone particulier qui se développe un peu dans les campagnes auprès des gens les plus riches, lesquels le louent et en augmentent le coût. D’un autre côté, on table généralement sur la concurrence pour faire baisser les prix. Or, même en Europe, on constate que la téléphonie mobile est beaucoup trop onéreuse. Nous sommes en train de payer les fonds perdus par les opérateurs télécoms pendant les crashs financiers, et le fait que ceux-ci ont perdu beaucoup d’argent en achetant des licences UMTS (une des technologies de téléphonie mobile de troisième géné- ra- tion - NDLR) qu’ils ont payées extrêmement cher. Avec des ententes plus ou moins voilées entre opérateurs, comme on a pu le voir lors du récent procès sur le fait qu’Orange, Bouygues Télécoms et SFR s’étaient entendus sur les prix. Et si en France les associations de consommateurs ont réussi à obtenir la facturation à la seconde et non à la minute, ce n’est pas le cas sur le continent africain.

Quel avenir envisagez-vous pour ce monde de télécommunications dérégulées ?

Bruno Jaffré. La dérégulation n’a commencé qu’il y a quinze ans : ses méfaits ne se sont pas encore tous fait sentir. Les mécontentements se multiplient, entre les pressions des associations de consommateurs, la multiplication des affaires en justice, les mécontentements des clients à propos des centres d’appel, l’absence pour beaucoup d’opérateurs de contact direct avec leurs clients. La plupart des opérateurs s’appuient encore sur le réseau de France Télécoms. Personne ne peut vraiment prédire l’avenir des télécoms dans les années à venir. Il appartient au mouvement social de se saisir rapidement de la question, de travailler à des propositions de refondation du service public. Et à des propositions de refondation de la coopération. Notre livre se veut un outil au service du mouvement social.

Les Télécommunications entre bien public et marchandise, aux éditions Charles Léopold Mayer, 18 euros.

Anne Roy