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L’expérience nigérienne de radios rurales communautaires : Va-t-on vers la généralisation de la téléphonie rurale, autrement plus efficace que la téléphonie mobile ?

mardi 28 mars 2006, par Bruno JAFFRE

Djilali BENAMRANE, économiste

Le contexte :

Depuis près d’une décennie, le Niger mène, non sans succès, une expérience de mise en place de radios rurales communautaires. Dés le départ, ce défi, né de la demande insistante des femmes du village de Bankilaré, éprouvées par des risques de famine du milieu des années 1990, visait des objectifs des plus audacieux :
- Aider à l’implantation de telles radios, en priorité dans les localités les plus pauvres, les plus enclavées, celles éprouvant des difficultés pour capter les émissions des radios nationale, régionales et ou locales (notamment des localités situées dans les zones d’ombre) ;
- S’assurer qu’il y a un besoin ressenti et exprimé par la population, avec un engagement de participer à la réalisation du projet (mise à disposition d’un terrain pour l’implantation, participation à la construction du local d’exploitation de préférence sur la base du volontariat de l’ensemble de la population, création d’une association villageoise pour porter l’initiative et entreprendre les démarches et réunir les conditions d’autogestion de la radio en mobilisant les ressources humaines de direction, d’animation et de contrôle populaire) ;
- Opter pour des équipements, des matériels et des consommables qui soient les mieux adaptés aux exigences du fonctionnement en réseau et en autogestion en milieu difficile et sans ressources (valise WANTOOK particulièrement robustes), l’ensemble fonctionnant à la seule énergie solaire, homogénéité des équipements, de la formation et du fonctionnement ;
- Après une courte phase d’expérimentation sur trois sites : Bankilaré à l’Ouest, Aderbissinat au Nord et N’Guigmi à l’Est du pays, l’expérience se voulait d’envergure nationale. Cette exigence fut celle des plus hautes autorités, malgré une forte réticence des partenaires au développement, intéressés par l’initiative, mais hostiles à toutes ingérences quant à leur liberté d’allocation de leurs aides dans leurs seules zones d’intervention. C’est ainsi que le concept de mise en place d’un réseau national de radios communautaires, dénommé RURANET comportait dés l’origine et jusqu’à présent, un objectif de cent soixante radios, avec une implantation égalitaire de telles radios dans les huit régions du pays ;
- S’assurer de la flexibilité du réseau pour pouvoir, si besoin est, s’étendre hors des frontières dans le cadre de partenariat entre populations trans- frontalières et pour s’enrichir, en fonction des besoins avérés et dûment exprimés, d’activités complémentaires à la radiodiffusion.

L’élargissement des activités de la radio s’organise en fonction des besoins des populations bénéficiaires, dans le cadre de centre d’information pour le développement (CID), intégrés au sein des radios rurales communautaires et permettant progressivement l’accès communautaire à la télévision, à une vidéothèque, un noyau de bibliothèque /centre de documentation, une interconnexion en BLU entre les différentes radios du réseau, la vulgarisation des applications de l’énergie solaire, voire l’accès à la téléphonie rurale, là où les conditions s’y prêtent.

Aujourd’hui l’initiative connaît au Niger, et au-delà, un engouement remarquable. Plus de quatre vingt radios fonctionnent en autogestion, dont certaines depuis quatre, cinq ans et plus. Des centaines d’associations constituées attendent des appuis pour réaliser et dépasser les prévisions du départ. L’année 2006 pourrait être celle de la généralisation rapide de la téléphonie rurale au sein du réseau RURANET.

La téléphonie rurale au Niger :

Le Niger est aujourd’hui le pays classé le plus pauvre du monde au regard de l’indice du développement humain IDH que publie annuellement le PNUD (177eme sur 177 pays classés dans le rapport 2005). Cette extrême pauvreté se reflète sur le nombre d’abonnés aux lignes téléphoniques ou aux téléphones mobiles (respectivement 2 et 10 pour mille habitants alors que la moyenne des pays de l’OCDE dépasse les 600 pour mille pour chacun des accès). Ces indicateurs du fossé numérique comme les autres tels le nombre d’internautes, les webmasters, etc. sont bien plus criards.

Dans les zones rurales la situation est encore plus dramatique et l’accès au téléphone reste encore des plus limité du fait de la combinaison du manque d’installations techniques et de la modicité des revenus dont disposent les populations concernées.

Les privatisations du secteur des télécommunications imposées par les institutions de Bretton Woods aux pays pauvres, dans le cadre des programmes d’ajustement structurel (PAS) ou de Stratégies de réduction de la pauvreté (SRP), sont loin d’avoir obtenu les résultats promis. Bien au contraire, dans beaucoup de pays, les multinationales qui ont pris la relève des opérateurs publics traditionnels n’ont pas procédé à des investissements de développement attendus et gouvernements et autorités de régulation peinent à faire appliquer les clauses convenues dans les cahiers de charges, dûment rédigées sous contrôle des institutions de Bretton Woods.

Dans le cas du Niger la privatisation s’est faite en décembre 2001, au profit d’un consortium sino-lybien ZTE/China Rail Com et LAICO/Libye. Le cahier de charge prévoit expressément la modernisation et l’extension des infrastructures de télécommunications et une croissance significative et une amélioration des capacités d’accès et des abonnements aux services téléphoniques. Pour cela, les montants d’investissements ont été fixés contractuellement à 152 milliards en 15 ans, à la charge du Consortium sélectionné. Des indicateurs de performances ont été convenus pour le suivi du respect des clauses du cahier de charge. Il ressort des comptes rendus des débats parlementaires de 2004 et de 2005, le Consortium est loin de satisfaire à ses obligations, sans que les autorités nigériennes ne se décident à appliquer les sanctions prévues en la matière.

Une initiative inespérée pour la SONITEL privatisée :

Un partenariat SONITEL, PNUD, CSD/PTT, Coordination nationale des radios communautaires, ouvert à d’autres partenaires intéressés par l’initiative, pourrait permettre à la SONITEL de remplir une partie de ses obligations aux moindres coûts et dans les délais les plus courts, au plus grand bénéfice des populations rurales pauvres et sans porter préjudice aux intérêts du Consortium. Dans l’enceinte de chaque radio rurale, techniquement connectable en VHF à un central ou à un poste téléphonique opérationnel, il sera mis en place, dans un local construit à cet effet par les populations bénéficiaires, un poste téléphonique, géré par l’association de la radio et ouvert au public. Cela remplacerait avantageusement les cabines publiques téléphoniques que le Consortium s’est engagé à réaliser, avec une sécurité des installations, quasiment sans coût d’investissement out de mise en place, et une sécurité de récupération des recettes, garanties par les associations des radios rurales.

Taches dévolues à la coordination des radios communautaires et à l’association bénéficiaire :

- La construction du local d’exploitation sur la base du volontariat auquel sera conviée la population, dans la tradition des pratiques mises en œuvre pour la réalisation des radios rurales ;
- La sécurité, l’entretien, la maintenance et la bonne gestion des équipements ;
- Perçoivent les coûts de communication et remboursent la SONITEL, avec enregistrement des opérations ;
- Décident démocratiquement d’éventuels surplus obtenus par le fonctionnement de ce service ;

Taches dévolues à CSD/PTT

- Assure en étroite collaboration avec la SONITEL, l’ingénierie du projet ;
- Fournit la documentation et encadre la formation concernant le matériel fourni ;
- Fournit le matériel TERA et autres pièces de rechange et de maintenance (matériel radioélectrique de type TERA utilisable en 16 canaux dans les gammes de 160 ou 450 MHz, bande passante 300-2550 Hz, longueur de bond maximum 30Km, alimentation en 12 volts cote utilisateur pour permettre l’alimentation en énergie solaire ;
- Appui la SONITEL dans ses missions d’appui au bon fonctionnement des installations et équipements ainsi qu’à la formation ;

Taches dévolues au PNUD

- Assure le transport des équipements et matériels fournis par CSDPTT ;
- Assure totalement ou partiellement les frais de voyage et de séjour des techniciens de CSD/PTT, intervenant sur le terrain pour la mise en place des nouvelles installations ;
- Poursuit ses actions de promotion et de mobilisation des ressources au profit du développement des NTICs en général et dans les zones rurales et de grande pauvreté en particulier ;

Taches dévolues à la SONITEL

- Réalise les études de faisabilité en conformité avec l’ingénierie convenue avec la CSD/PTT ;
- Gère les fréquences utilisées et les autorisations requises par l’autorité de régulation ;
- Délivre les autorisations d’implantation des équipements ;
- Attribue le numéro d’abonné ;
- Appuie la mise en place, la mise en service, la maintenance et la bonne gestion des équipements installés ;
- Accepte une facturation spéciale pour ces accès téléphoniques sur le principe d’une réduction de 50% pour les communications sortant de ces postes téléphoniques par comparaison aux coûts facturés pour les lignes d’abonnés normaux sur l’ensemble du réseau.

Taches dévolues aux autres partenaires devant rejoindre
le partenariat

- ACMAD et SNV apporteront s’ils le souhaitent leur appui en renforcement des capacités et compétences des populations villageoises pour l’accès et le bon usage des services téléphoniques, notamment dans leur utilisation communautaire. Ces deux partenaires fortement impliquées dans la phase de démarrage de RURANET peuvent également apporter leur expertise en matière de recherche et de promotion de technologies alternatives, mieux adaptées aux conditions de pauvreté et de rareté des ressources humaines.

Les autres partenaires bilatéraux et multilatéraux peuvent contribuer aux opérations d’extension du réseau, de suivi et d’évaluation de l’initiative, de mise en place d’installations de même nature au niveau des projets qu’ils financent ;

Enfin, les autorités nigériennes ont un rôle essentiel à jouer de coordination et de facilitation, avec l’animation de réseaux pour un accès toujours plus équitable et une utilisation toujours plus efficace et mieux adaptée, aux besoins réels des populations ;

Selon les discussions qui ont eu lieu à Niamey, en décembre 2005 et en février 2006, avec les plus hautes autorités des différentes institutions citées, ces propositions, fortement appuyées par les autorités nigériennes et apparemment acceptées par la Direction de la SONITEL, permettraient à une population rurale, pauvre, forte de plus d’un million d’habitants, bénéficiant déjà des programmes de radios communautaires, d’avoir accès aux services téléphoniques, à des conditions novatrices, aussi favorables que possible. D’ores et déjà, une expérience de trois postes de téléphonie rurale, fonctionnent dans les radios rurales de Bankilaré, de Mahana et de Kahé, en marge du réseau Ouest de la Sonitel.

En guise de conclusion :

Cette initiative ambitieuse mais réalisable, s’inscrit dans l’esprit de la proposition faite par l’Association CSD/PTT et appuyée notamment par l’Association Biens publics à l’échelle mondiale (BPEM) au Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI) et recommandant pour lutter contre le fossé numérique, un minimum d’une connexion téléphonique par village. Elle conforte également les initiatives fortement soutenues par le Bureau du PNUD au Niger qu’il s’agisse des radios rurales communautaires ou de « School-Net » : un équipement informatique et un accès à Internet par structure de formation primaire, secondaire ou supérieure, urbaine ou rurale ! A partir de l’accès communautaire au réseau téléphonique local, national et international dans la maison de la radio rurale, il sera techniquement possible d’en faire un télécentre en permettant la connexion en GSM, longue portée, une trentaine de Km en GSM900 avec antenne 10db, avec une faible consommation d’énergie, se suffisant de panneaux solaires 12V-5W direct, au service d’utilisateurs prioritaires communautaires (école dans le cadre de l’initiative « School-net », centre de santé, projets de développement, antennes de réseau d’alerte contre des risques d’insécurité alimentaire, sanitaire ou écologique, etc.). La SONITEL aurait tout à gagner en s’impliquant dans pareille initiative qui lui permet de réaliser aux moindres coûts une partie de ses engagements et même d’utiliser le réseau des radios rurales pour promouvoir ses services face à la concurrence des autres opérateurs, de plus en plus agressifs, en téléphonie mobile. En ce domaine, Sahel/Com, filiale de SONITEL fait face à deux opérateurs privés concurrents, attributaires de licences cellulaires de norme GSM : CELTEL et Télécel Niger. Enfin, la réalisation de cette initiative permettra un renforcement des pratiques d’utilisation de l’énergie solaire, déjà fortement vulgarisées dans et autour des radios rurales.

Djilali BENAMRANE, économiste