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DU BON USAGE DE L’INSUFFISANCE TELECOMMUNICATIONNELLE

lundi 13 mars 2006, par Bruno JAFFRE

Réflexions sur l’individualisation des pratiques de communication

Fanny Carmagnat

La France a été pendant longtemps le parent pauvre du téléphone en Europe et son retard dans la téléphonie jusque dans les années 70 peut être comparé à celui qui sévit encore dans certains pays du Sud. Il n’y avait guère que le Portugal et la Grèce pour disputer à la France la place de dernier de la classe en Europe, ce qui suscitait, à longueur de rapports officiels ou de tribunes dans la presse, les récriminations des entreprises et des citoyens dénonçant le scandale de l’impuissance publique à doter le pays de réseaux à la hauteur de ses besoins.

En 1951, avec 5,6 postes pour 100 habitants, la France est au 17° rang des pays développés : 1422 communes françaises ne possèdent aucun poste téléphonique et 4050 d’entre elle ne sont reliées au réseau que par un seul poste. Dans les villes on ne pouvait téléphoner qu’aux heures d’ouvertures des bureaux de postes ou sur les « Taxiphones » des cafés qui ne permettaient par ailleurs que des communications locales. Seules en effet les cabines dotées de postes à prépaiement (à pièces, cartes ou jetons) placées dans les lieux ouverts offrent un réel service public téléphonique.

Pourquoi revenir sur ce passé douloureux, notamment pour tous ceux qui, chargés du service public des télécommunications dans ces années-là, se trouvaient réduits à gérer le mieux possible la pénurie ? Pas par masochisme mais pour tenter de tirer les leçons de l’histoire, et peut-être alimenter la réflexion de ceux qui connaissent encore le sous-équipement, notamment en Afrique.

Face à un bien rare, la réponse peut être d’accepter qu’il ne soit accessible qu’aux plus fortunés ou bien de tenter de le partager entre le plus grand nombre. Mettre les forces sur le téléphone des notables ou bien multiplier les téléphones publics dans les villes et les campagnes. L’administration n’a pas su répondre à ce défi et l’insuffisance téléphonique a touché à la fois les téléphones d’abonnés et les téléphones d’usage collectif que sont les cabines téléphoniques. Ainsi en 1969, on ne comptait que 0,27 cabines de rues à Paris pour 100 habitants alors qu’il en existait 33 à Londres et 39 à Genève.

Face aux besoins croissant en communication, des systèmes de partage ont été initiés par les particuliers ou par l’administration. Ainsi dans les hameaux, l’administration des PTT installait-elle des « postes d’abonnement publics » chez l’épicier ou le café ou de simples particuliers qui, contre la gratuité de l’abonnement, permettaient au public de téléphoner chez eux. Ca n’était certes pas toujours très pratique mais certains témoins ont souligné le rôle positif de lien social que jouaient ces téléphones publics, au-delà de leur stricte utilité fonctionnelle. L’abondance téléphonique des années 80 a fait disparaître ces lieux de convivialité où l’on venait certes téléphoner mais aussi avoir un prétexte pour sortir de chez soi, rencontrer des gens, discuter, oublier la solitude qui frappe tant dans les zones rurales.

Certes il ne faut pas regretter ces temps de pénurie et tout le monde s’accorde à donner à l’accès à la communication une place de premier plan pour le développement des pays et le confort des habitants. Mais cela ne nous empêche pas d’analyser les conséquences des bienfaits de l’abondance communicationnelle présente dans les pays riches.

On peut analyser de la même façon les effets dans les familles de la multiplication des lignes téléphoniques. Jusqu’à la fin des années 80, le téléphone familial trônait dans la pièce principale et adultes et adolescents devaient s’en partager l’usage, la seconde ligne étant rarissime. Cela n’allait pas parfois sans conflits, les adolescents ayant tendance à accaparer le téléphone, notamment aux heures de pointe. D’autre part, les jeunes préféraient souvent aller téléphoner dans la cabine du quartier pour échapper aux oreilles parentales. Avant que les téléphones sans-fil viennent résoudre le problème, l’adolescent ne pouvait compter sur la longueur du cordon pour téléphoner discrètement dans sa chambre en y attirant le poste familial. Puis les parents ont doté leurs grands enfants de téléphones portables, ce qui a permis de réduire les conflits de téléphone au sein de la famille à des affaires de dépassement de forfait.

On ne peut certes faire porter au téléphone toute la responsabilité d’une tendance lourde à l’individualisation des pratiques et à l’autonomie de chacun au sein du groupe familial. Le second téléviseur, puis l’ordinateur connecté à Internet dans la chambre des enfants participent aussi de ce phénomène. Mais si les jeunes gagnent en liberté et les adultes en tranquillité (moins de conflit de territoire), que perd la famille à cet éclatement des équipements de communications ? Peut-être la connaissance qu’ont les uns des autres chacun des membres de la famille. Dans de nombreux faits divers impliquant des jeunes, on est frappé par l’étonnement des parents qui découvrent un enfant dont ils ne soupçonnaient ni le mal-être, ni les pratiques délinquantes. A force de pratiques d’évitement des conflits, on évite aussi toutes les occasions de rencontre.

Il ne faut donc pas sous-estimer le prix que nous payons pour le confort indéniable que nous offrent les nouveaux services de communication. Comment caractériser leurs effets ? Chacun heureux dans sa bulle en lien avec les personnes qu’il a choisies ou bien des individus atomisés en proie à la solitude et à l’absence de lieux de convivialité ?

Fanny Carmagnat

Fanny Carmagnat est diplômée en lettres et en sciences de l’information et de la communication. Ses travaux
de recherche dans le cadre du laboratoire “ usages ” de France Télécom Recherche et développement ont porté sur
les usages émergents des nouvelles technologies, ainsi que sur la communication dans l’espace public. Elle a
publié des rapports et articles sur les pionniers de l’Internet, sur les usages du téléphone portable, des sites
familiaux sur Internet, les usages militants du Wi- fi et des Intranets par les organisations syndicales. Sa thèse sur
l’histoire des cabines téléphoniques est parue sous le titre Le téléphone public, 100 ans d’usages et de techniques
aux Editions Hermès Lavoisier.