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Gérantes de télécentres : Entre précarité et chantages sexuels (Burkina Faso)

mardi 20 décembre 2005, par Bruno JAFFRE

Cet article est paru dans le quotidien burkinabè Sidwaya http://www.sidwaya.bf/ le 10 novembre 2005. Nous l’avons extrait du site http://lefaso.net


Le développement rapide des télécommunications au Burkina Faso se ressent dans la multiplication du nombre des télécentres, surtout dans les grandes villes. Si les clients et autres usagers trouvent leurs comptes dans ces « téléphones publics », ce n’est pas toujours le cas pour les filles à qui on confie généralement leur gestion.
De Somgandé à Cissin, en passant par Dapoya et Koulouba, elles sont des centaines à Ouagadougou à travailler dans les télécentres. Les « filles de télécentres » comme on les appelle, encaissent l’argent des appels téléphoniques et vendent des cartes de recharge. Certaines d’entre elles ont même leurs lieux de travail équipés d’ordinateurs et de photocopieuses, sur lesquels elles font la saisie de textes et la reproduction de copies. Pour la plupart, sans qualification adéquate, ces filles exercent le plus souvent dans la précarité la plus totale, et font l’objet de pressions diverses.

Un salaire dérisoire

Le problème numéro un que rencontrent les gérantes de télécentres est le salaire perçu à la fin du mois. En plus de sa modicité (il varie généralement entre 15 000 et 20 000 F CFA), nombreuses sont les filles qui affirment que ce revenu mensuel n’est pas régulièrement versé. « J’ai accepté d’être ici, parce que je n’ai pas le choix, mon père est décédé et je dois aider ma maman à faire face aux dépenses de la famille.

Malgré ma situation, je peux faire deux à trois mois avant de recevoir un seul salaire », témoigne Irène, gérante d’un télécentre situé sur l’Avenue Charles De Gaulle.

Awa, qui se trouve du côté de Dapoya, dans le « télécentre de l’Amitié », abonde dans le même sens : « Je n’ai pas encore reçu mon salaire du mois passé », lance-t-elle. Pour elle également, c’est le manque de « boulot » qui conduit beaucoup de filles à exercer dans les télécentres. Elle affirme avoir fréquenté jusqu’en classe de première. Après avoir tenté à plusieurs reprises les concours de la Fonction publique sans succès, elle s’est retrouvée dans l’obligation d’accepter ce poste à elle proposé par une amie de sa maman.

Elle compte toutefois abandonner cette activité qui ne lui rapporte que 15 000 CFA dans le mois, dès qu’elle aura un autre « job ». « Je sais qu’on m’exploite ici, je travaille tous les jours, soit de 7h à 15h, et de 15h à 22h (elles sont deux à gérer le télécentre), et je fais rentrer souvent plus de 5 000 F CFA par jour. J’attends une offre plus intéressante pour me chercher », laisse tomber Awa.

Des filles “faciles” ?

Le « calvaire » des filles de télécentres ne vient pas de leurs bas salaires uniquement. Bon nombre d’entre elles font l’objet de chantages sexuels de la part de leurs patrons. Félicité raconte : « Mon patron a tenté un jour de me faire la cour, mais lorsqu’il a constaté que je lui résistais, il est revenu très vite à la raison ».

Il arrive que les filles soient renvoyées, lorsqu’elles opposent un refus aux sollicitations de leurs patrons. Pascaline en a été victime l’année dernière, mais son patron a avancé une autre raison pour la mettre à la porte : « Il m’a accusée de n’avoir pas bien entretenu l’imprimante », fait-elle remarquer. Les sollicitations peuvent venir des clients qui défilent à longueur de journée. « Une de mes copines s’est même mariée à un de ses anciens clients », confie Awa, qui préfère pour sa part rester au chômage que de se faire « draguer » dans un télécentre.

Les promoteurs de télécentres que nous avons rencontrés pensent que la faute vient principalement de leurs employées, tout en reconnaissant que « certains patrons exagèrent ». Amado Ouédraogo dispose d’un télécentre dans le quartier Zogona de Ouagadougou. Pour lui, ce sont les filles elles-mêmes qui prêtent le flanc, « car beaucoup d’entre elles se montrent esclaves de l’argent ».

« Si tu tombes sur un patron pervers dans cette situation, il va forcément essayer de te courtiser », fait-il remarquer.

M. Clément Traoré, un autre promoteur, estime qu’il y a des brebis galeuses dans tous les métiers : « Alors, pourquoi pas chez nous ? Si ton patron te fait des avances, est-ce que tu es obligée d’accepter ? », lâche-t-il, furieux.

Dans leurs familles également, les gérantes de télécentres entretiennent souvent des rapports conflictuels avec certains de leurs parents, à cause de leur métier.

« Beaucoup de personnes pensent que nous sommes des filles faciles. Il est vrai que certaines d’entre nous résistent difficilement aux propositions des hommes, mais de là à nous mettre dans le même sac, je trouve qu’on dépasse les bornes », regrette Awa.

Selon elle, il faut que les gens apprennent à regarder autrement les filles de télécentres, car, « nous sommes indispensables dans la société burkinabè d’aujourd’hui ». Dans tous les cas, ne dit-on pas qu’il n’y a pas de sot métier ?

Moustapha SYLLA (moussy_2020 @ yahoo.fr)

Quotidien Sidwaya