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"Nous ne sommes qu’un aiguillon..." Dernière interview de Bruno Jaffré en tant que Président de CSDPTT

vendredi 29 juillet 2005, par Bruno JAFFRE

Cette interview a en effet été réalisée avant l’AG des 20 et 21 mai 2005 de CSDPTT qui a élu comme nouveau Président Jean Louis Fullsack.

Elle a été publiée dans le numéro 5 de la revue Afrique XX1 [1]

Bruno Jaffré fait ici le point sur les orientations de CSDPTT, sa façon de travailler et de mener les projets, ses partenaires et comment les choisir, son positionnement par rapport au SMSI (Sommet Mondial de la Société de l’Information).

L’interview a été soumise au CA qui a procédé à quelques retouches notamment de Jean Louis Fullsack sur la partie concernant les réseaux africains et celles sur les contacts établis lors des réunions du SMSI .

Vous trouverez ci-dessous l’article tel qu’il a été mis en page dasn la rvue avec notamment en plus les photos et quelques encadrés.

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L’article tel que mis en page dans la revue Afrique XXI

Afrique XX1 : Quels sont les buts de votre association et qui la compose ?

Bruno Jaffré : Selon l’article 2 de nos statuts, notre association a pour objectif de : « Promouvoir les
Echanges et l’entraide entre les peuples, notamment en apportant un soutien aux actions de développement dans les domaines de la poste et des télécommunications.
 » Elle est composée de salariés de France Télécom et de la Poste.
Dans la pratique, nous travaillons au raccordement de villages au réseau téléphonique et nous participons à des formations dans le cadre du soutien à la structuration d’ONG de vulgarisation de l’Internet.

Nous souhaiterions mettre en place des coopérations de haut niveau avec des opérateurs restés publics afin de répondre à des besoins et pour expérimenter la refondation de la coopération publique.

Afrique XX1 : Quels sont selon vous les enjeux politiques, économiques et sociaux du développement des infrastructures de télécommunication et informatiques en Afrique ?

Bruno Jaffré : Grande question évidemment... La structure héritée de la colonisation est restée quelques années après l’indépendance avec des télécommunications orientées vers la métropole, ce qui s’est traduit structurellement par la création de deux société s dans cette branche, l’une gérée par France Câble et Radio, devenue depuis une filiale de France Télécom, et une autre gérée par les nouveaux États indépendants. Les communications internationales étant les plus rémunératrices, les réseaux nationaux se trouvaient privés de moyens financiers. La dette des télécoms nationaux envers France Câble et Radio s’accumulait, car les cadres dans les administrations téléphonaient sans compter à l’étranger. Beaucoup de pays ont petit à petit remis en cause cette séparation, souvent il faut le dire à l’initiative de la Banque mondiale avec parfois des conflits entre les cadres nationaux des opérateurs de télécommunications et France Câble et Radio. Cette situation a cependant perduré dans quelques pays comme Madagascar et la Centrafrique. Le regroupement en une société voulu par la Banque mondiale se traduisait à certains endroits avec un marché proposé par France Câble e t Radio : on annule votre dette, et en échange nous devenons propriétaires d’une partie du capital de la nouvelle société sans débourser de cash. Un marché refusé un peu partout.

Aujourd’hui, la situation est différente. Les télécommunications sont soumises aux règles internationales de l’AGCS et doivent s’ouvrir à la concurrence totale en 2005.

Dans les pays où l’opérateur était une bonne affaire pour un partenaire stratégique, il a été privatisé tout en gardant le monopole sur le fixe, ce qui a permis souvent de substantiels bénéfices dans les pays où l’opérateur était déjà en bon état. Dans d’autres, souvent plus pauvres, la privatisation tourne au scandale, comme en Guinée ou au Niger.

Pourtant des opérateurs restés publics se sont aussi développés durant cette période comme au Burkina Faso. On peut aussi citer l’Île Maurice où l’opérateur a été privatisé en 2000 alors que, public jusqu’ici, il était considéré comme l’un des plus performants d’Afrique. Les libéraux avancent toujours la privatisation somme la meilleure solution. Cequi n’est pas dit explicitement, c’est que les sommes versées pour l’achat de licences d’opérateurs de mobile ou pour acquérir une part du capital des opérateurs privatisés sont reversées dans le Trésor public et servent ainsi à rembourser la dette. Il est vrai aussi que des États comme le Maroc (Vivendi) ou le Sénégal (France Télécom) en tirent de substantiels dividendes.
Politiquement, les États imposent certes quelques contraintes de services publics comme le raccordement d’un certain nombre de villages, mais un pays comme le Sénégal, présenté comme l’exemple, est loin d’avoir raccordé tous les villages après près de huit ans de privatisation sous monopole. Le gouvernement affiche l’objectif de le faire d’ici 2010. Comment compte-il contraindre les opérateurs ? À suivre...

Pour la population, ce service de télecommunications nous semble aujourd’hui ( malheureusement les ONG omettent de le citer en tant que tel ) comme un service de base au même titre que l’eau, l’électricité, la santé et l’éducation. Les États ont un rôle à jouer dans les interconnexions entre les pays. Il faut réaliser le RIA (Réseau d’interconnexion africain) comme un successeur de Panaftel (réseau transverse panafricain assez ancien).

Il permet d’implanter une demi-douzaine de nœuds de transit essentiels pour le continent, qui seront aussi les GIX pour l’Internet (nœuds d’interconnexion et d’échanges Internet pour le tra.c intra-africain). Ces réalisations
permettent à l’Afrique de « sauver » entre 2 et 3 milliards de dollars par an. Le financement de cette intra-africaine va chercher dans les 10 milliards d’euros pour sa réalisation, à condition d’appliquer quelques règles de saine gestion de projet. C’est donc un enjeu essentiel, car sans infrastructures, il ne peut pas exister d’accès au réseau terrestre. Il y a de plus obligation de recourir au satellite pour désenclaver des villages et habitations isolées. Et cela est un autre gouffre à milliards, sans patrimoine au bout !

Afrique XX1 : Quelle est votre vison du développement : comment travailler en solidarité avec les peuples et les populations comme vous le revendiquez sans tomber comme beaucoup d’ONG dans une sorte d’humanitaire de complaisance ?

Bruno Jaffré : Nous n’avons pas de vision théorique commune du développement. Je suis pour ma part influencé par des amis africains ainsi que par l’expérience révolutionnaire du Burkina entre 1983 et 1987, dirigée par Thomas Sankara, que j’ai beaucoup étudiée. Nous ne demandons pas aux adhérents qui s’engagent de passer un examen sur leur vision du développement, mais nous en discutons en permanence à la lumière de ce qui se passe au jour le jour dans la construction de nos projets. C’est un peu comme une formation permanente collective. Notre association se forge ainsi une vision par son expérimentation, par les lectures des uns et des autres et les rapports soutenus avec certains de nos partenaires africains qui ont une forte influence sur notre façon de travailler.

Ce que nous pensons en tout cas, c’est qu’il existe des forces sur qui s’appuyer, que nous les recherchons soigneusement, car il est facile de tomber sur des partenaires qui se contentent de l’assistance, sans jugement sur cette stratégie de survie. Nous essayons d’intervenir au minimum et de mettre en place les conditions de notre départ pour que les connexions des villages se poursuivent sans nous et que nous puissions aller intervenir dans un autre pays. Il y a trop d’assistance qui se transforme en dépendance au détriment de la prise en charge par la population de leurs problèmes. Dans notre domaine, nous essayons d’impliquer une association de personnel, mais aussi l’opérateur national à qui nous tenons le discours de sa responsabilité dans la connexion des villages. Il a bien sûr la capacité à le faire de par ses compétences. Nous ne sommes qu’un aiguillon...

Afrique XX1 : L’un des fondements de votre action est l’engagement dans une réelle solidarité professionnelle avec les travailleurs de votre branche d’industrie venant d’autres pays. C’est une démarche assez rare qui fait penser à une forme d’internationalisme. Pourquoi ce choix ? Quels sont vos rapports avec les syndicats africains ?

Bruno Jaffré : Même si dans l’association il y a des syndiqués, nous ne sommes pas issus des syndicats. Il y a dès le départ cette solidarité presque naturelle entre membres d’une même profession, mais aussi la conscience qu’il ne faut pas que nous nous trouvions en tête à tête avec la direction de l’opérateur et que nous soyons plutôt appuyés par des salariés de l’intérieur sans qui rien n’aurait été possible. Notre rapport avec les syndicalistes est récent et résulte de la découverte de textes de certains de leurs dirigeants que nous avons trouvé de très bonne qualité. Ces textes rencontrent nos préoccupations nées de la confrontation à la réalité lors de la préparation et de la réalisation de nos projets de terrain.

Développer une réflexion critique sur les privatisations des télécommunications en Afrique est devenu une activité à part entière de notre association. Et notre investissement dans le Sommet mondial de la société de l’information fait partie de la même démarche.

Nous n’avons pour l’instant jamais demandé aux syndicalistes d’intervenir pour faire avancer nos projets parfois bloqués au sein des directions des opérateurs, mais la question pourrait se poser si les blocages perdurent.
Nous n’en sommes pas encore là, et les choses avancent petit à petit. Nous avons découvert en tout cas que le pourcentage de syndiqués dans les pays où nous intervenons est beaucoup plus important qu’en France, et que les animateurs des associations de salariés qui sont nos partenaires sont souvent syndiqués ou anciens syndicalistes.

Afrique XX1 : Dans la branche informatique de votre activité, privilégiez-vous les logiciels libres (tels Linux) contre les propriétaires ?

Bruno Jaffré : Les formations que nous avons dispensées en informatique au Niger et au Burkina à des ONG sont des formations PHP MY SQL. La plupart des adhérents ne sont pas des férus d’informatique et utilisent les seuls logiciels appris dans leur univers professionnel, à savoir ceux de Microsoft. Mais est arrivé l’an dernier un membre de l’Association pour la promotion et la recherche en informatique libre (APRIL) qui fait beaucoup pour nous sensibiliser sur la nécessité de passer aux logiciels libres.

Afrique XX1 : Vous participez activement au Sommet mondial de la société de l’information (SMSI) par la présence d’un délégué et la rédaction de contributions. En quoi consiste ce sommet ?

Bruno Jaffré : Ce sommet dans sa première partie a décidé d’un plan d’action et doit maintenant se pencher sur la gouvernance d’Internet et sur les questions de financement. Notre participation active repose sur Jean-Louis Fullsack. Jean-Louis est un ancien expert de l’UIT (Union internationale des télécommunications qui fait partie du système onusien) qui a eu du mal à pouvoir s’exprimer pleinement dans l’UIT et au sein de la coopération française. Il s’appuie sur une bonne connaissance de la problématique des réseaux africains, pour lesquels il a travaillé dans le passé, ainsi que des réseaux de télécoms en général qu’il continue à entretenir.

Notre axe d’action se situe sur la mise en avant d’une revendication qui de façon naturelle rejoint notre action sur le terrain : la nécessité que chaque communauté ou chaque village de la planète soir relié au réseau de télécommunications, ce que nous considérons comme un droit.

En ce début de XXIe siècle, notre délégué est un des seuls à intervenir sur ce sujet parmi les délégués de la société. De plus, notre action est totalement transparente, car nous affichons nos propositions et faisons des comptes rendus sur notre site de toutes les réunions auxquelles nous assistons. Il défend publiquement ce que j’ai développé plus haut à propos des infrastructures. Nous n’avons guère d’illusion sur ce que produira un tel sommet, mais il nous semble qu’il ne doit pas être laissé aux seuls institutionnels.

C’est une tribune parmi d’autres où sont concentrés de nombreux décideurs. Les revendications doivent y être portées même si cela ne suf.t pas pour obtenir satisfaction.
Nous avons de nombreux échos qui confirment que nous sommes écoutés à défaut d’être entendus.

Le SMSI nous a aussi permis d’avoir des contacts avec des ONG africaines, voire des membres de délégations officielles, et donc d’échanger quelques idées. Il a aussi permis d’avoir des contacts avec des syndicalistes africains (au Sénégal notamment) et au-delà avec des représentants des syndicats européens, comme le DGB en Allemagne et des représentants de l’OIT. Il faut noter que la mouvance syndicale ne s’est intéressée que tardivement au SMSI (à partir du PrepCom-3 en septembre 2003).

Conscients bien sûr qu’une telle activité dans un sommet institutionnel doit être complémentaire d’une mobilisation, nous avons vainement tenté de mettre en place un collectif en France pour relayer ce travail.

Quelques petites ONG s’y sont engagées avec nous, mais nous sommes globalement déçus de constater que parmi les nombreuses ONG qui se sont investies au sommet, certaines l’étaient pour toucher des subventions, d’autres seulement pour y être vues, d’autres encore nous reprochaient de vouloir nous mettre en avant... Chacun peut d’ores
et déjà juger du travail des uns et des autres. Nous n’avons pas à rougir du nôtre...

Afrique XX1 : De quel soutien avez vous besoin ?

Bruno Jaffré : Notre besoin est essentiellement financier, car nous souhaitons pouvoir travailler sans passer notre temps à demander des subventions. Nous sommes très transparents, toutes nos missions font l’objet de comptes rendus publics sous forme de reportages, et tout est consigné sur notre site. Mais nous sommes assez réticents à solliciter des dons. Donc deux façons de nous aider financièrement : s’abonner à notre lettre mensuelle ou bien nous acheter des tee-shirts. Bien entendu, si on travaille à France Télécom ou à la Poste, adhérer est la meilleure façon de nous aider.

Propos recueillis par FRED, pour Afrique XXI


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[1Afrique XXI - revue des alternatives africaines

Trimestriel - Prix au numéro : 2,50 € Abonnement annuel (4 numéros) 15 €

C/o CNT

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La revue est éditée par les associations, Survie, CNT (Confédération du Travail), Act Up, ADDL (association pur le défense de la démocratie et des libertés), AIRCRIGE (Association internationale de recherche sur les crimes contre l’humanité et les génocides), CADTM (Comité pour l’annulation de la dette du Tiers Monde), Collectif France Norbert Zongo, MIRAU (Mouvement international pour la renaissance et l’Afrique Unie).

La revue Afrique XXI a pour but de se faire l’écho d’analyses, d’informations et d’initiatives d’organisations associatives et syndicales qui luttent pour une alternative pour les peuples africains. La revue décrypte l’actualité africaine politique, économique et culturelle. Elle nous aide à mieux comprendre les enjeux d’une actualité souvent oubliée des grands médias.