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Bridging the Divide : Le vieux et le pont de Alain Roblin Demont
(fable sur le développement)

vendredi 15 avril 2005, par Alain

Un vieux paysan vivait au bord du fleuve.
Pas bien riche, il cultivait son carré de terre, et regrettait de ne pas pouvoir visiter souvent son frère qui habitait de l’autre côté du fleuve, avec sa femme et ses nombreux enfants. De temps à autre, il faisait les 15 km jusqu’au pont le plus proche, mais 30 km faisaient beaucoup pour ses pauvres jambes. Dans son village, nombreux étaient ceux qui parcouraient avec lui le chemin pour vendre leurs produits au marché de l’autre village. Mais que la route était longue pour les poulets et les légumes. Nombre d’entre eux arrivaient en mauvais état, cuits par le soleil, et ne trouvaient pas d’acheteur.
Un beau jour, arriva un superbe 4x4, rutilant sous le soleil. Qu’ils étaient élégants ces beaux messieurs, qu’ils parlaient bien, tellement que l’on ne comprenait pas tout, mais leur voix coulait comme du miel.
« Nous avons compris votre problème, dit le grand monsieur, et nous allons vous aider à vous rapprocher de l’autre village, pour vendre vos produits, et développer vos ressources. Nous avons un business plan, qui a été validé par les plus grandes institutions mondiales. Nous allons construire l’équivalent d’un pont pour réduire cette fracture fluviale qui obère vos potentialités de développement économique et social »

Un pont se dit le vieux ? Mais c’est magnifique !!! Je vais pouvoir aller voir mon frère plus souvent, et voir pousser ses enfants. Il s’endormit le coeur en fête ce soir là.

Le lendemain, alors que le soleil se levait à peine, la fin du monde s’abattit sur le village, dans un grand vacarme et un vent de tempête.

« Voilà votre pont mes amis, c’est un hélicoptère qui peut transporter jusqu’à 4 personnes en moins de 10 mn de l’autre côté du fleuve. C’est une réduction de plus de 99,97% de votre temps de trajet. L’Union Internationale des Transports est fière de vous faire ce cadeau dans le cadre de son projet du millénaire « Bridging the Fluvial Divide ». Bien évidemment, nous allons former un pilote que nous avons déjà choisi parmi les habitants de votre village. Ce pilote sera aussi chargé de la gestion comptable du projet en encaissant les droits de passage, et nous vous fournissons des bidons de carburants en quantité suffisante pour les trois prochaines années. Ensuite, le business plan prévoit que vos revenus seront suffisants pour vous autofinancer. Comme ça, vous serez totalement autonome, comme le veut la politique de développement durable de notre organisation. Nous allons maintenant inaugurer ce "pont". »
Et le vieux d’aller dans les airs, survoler le fleuve, surpris de voir son village si petit, émerveillé de la bonté du grand monsieur et de ses grandes capacités, fier d’être pris en photo à côté de ce grand homme.

Trois années ont passé, le vieux part visiter son frère, et soupire déjà devant les 30 km à parcourir. Il ne jette même pas un regard vers la carcasse poussiéreuse de l’hélicoptère, ni vers les bidons vides qui rouillent tranquillement. Il pense à l’instituteur qui est parti à la capitale, piloter des hélicoptères. Il a bien fait son chemin celui là, c’est vrai qu’il était le plus instruit. De toute façon, l’école gênait pour l’atterrissage de l’hélicoptère, alors il a bien fallut la détruire et la déplacer à 2 kilomètre du village.
Ca fait bien longtemps que je n’ai pas vu les enfants de mon frère, se disait le vieux. Je ne pouvais pas payer le droit de passage, 1000 c’était beaucoup trop cher.
Ma voisine est bien bête de n’avoir pas compris que ses chèvres ne pouvaient pas monter dans le « pont », c’est fait pour les gens un « pont », pas pour les animaux.
Il faut être buté comme mon voisin pour vouloir à tout prix faire entrer ses piquets de bois de 3m de long, ça ne peut pas rentrer dans un « pont » de si grands piquets.
Dommage que personne n’ait su réparer la dernière panne, il paraît que le grand monsieur n’avait pas eu la subvention, et sans argent, comment venir nous voir ?
Malgré tout, je dors mieux depuis qu’il reste au sol notre « pont ».

A quelques kilomètres de là.....

Un vieux paysan vivait au bord du fleuve. Pas bien riche, il cultivait son carré de terre, et regrettait de ne pas pouvoir visiter souvent son frère qui habitait de l’autre côté du fleuve, avec sa femme et ses nombreux enfants. De temps à autre, il faisait les 15 km jusqu’au pont le plus proche, mais 30 km faisaient beaucoup pour ses pauvres jambes. Dans son village, nombreux étaient ceux qui parcouraient avec lui le chemin pour vendre leurs produits au marché de l’autre village. Mais que la route était longue pour les poulets et les légumes. Nombre d’entre eux arrivaient en mauvais état, cuits par le soleil, et ne trouvaient pas d’acheteur.
Un beau jour, arriva un 4x4, un peu poussiéreux sous le soleil. Qu’ils étaient élégants ces beaux messieurs, qu’ils parlaient bien, tellement que l’on comprenait tout, et leur voix coulait comme du miel.

« Nous avons compris votre problème, dit le grand monsieur, et vous allez nous aider. Nous avons récupéré des éléments d’un pont inutilisé qui allait être mis à la ferraille. Ca n’est pas très beau mais c’est solide, et une charrette peut passer dessus. Le grand monsieur demanda aux anciens de réunir le village, et demanda de l’aide pour construire le pont. C’est normal que vous nous aidiez, c’est à vous tous qu’il servira. »

Un pont se dit le vieux ? Mais c’est magnifique !!! Je vais pouvoir aller voir mon frère plus souvent, et voir pousser ses enfants. Il s’endormit le coeur en fête ce soir là.

Le lendemain, alors que le soleil se levait à peine, la fin du monde s’abattit sur le village, dans un grand vacarme.

« Voilà votre pont mes amis. Dans ces 15 camions vociférants et cahotants, il y a tous les éléments métalliques et les planches pour réunir votre village à l’autre côté du fleuve. Il vous faudra de temps en temps remplacer le sol par des planches de bonne épaisseur, et faire attention à la rouille. Mais ce ne sont que des morceaux de métal et de bois, vous pourrez en acheter avec l’argent des droits de passage. Vous serez ensuite totalement autonome comme le veut la politique de développement durable de notre organisation »

Trois années ont passé, le vieux part visiter son frère et se dirige joyeux vers le pont. Il s’attarde pour regarder les décorations de fleurs installées pour la fête du pont. Il aura fallu 10 mois pour le construire, mais sûrement que cette année notre village gagnera le concours du plus beau côté de pont face au village de mon frère. A l’entrée du pont, il s’arrête à la guérite pour donner les 25 de droit de passage. C’est normal, il faut bien entretenir le pont, et le forgeron du village doit bien vivre lui aussi, comme le menuisier.
Bonjour mon neveu, dit le vieux arrivé au milieu du pont. La pêche est bonne ? Oui mon oncle, c’est bien meilleur au milieu du fleuve. Dommage, tu as manqué ma soeur, elle vient de plonger, et rentre à la nage vers la rive. Attention mon oncle !! range toi un peu,voilà ta voisine et ses chèvres qui vont au marché.

Nous avons le plus beau pont du pays se dit le vieux.
Et je dors mieux depuis que je vois souvent mon frère, sa femme et ses enfants qui grandissent.

Alain ROBLIN DEMONT (février 2005)

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