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Mali : Reportage de juillet 2004, mission réussie et confrontation à une réalité difficile

mercredi 16 mars 2005, par Antonio

Antonio Mele

Reportage de la mission d’Antonio Mele au Mali pour CSDPTT dans le cadre de son stage de fin de DESS en Géopolitique et Relations internationales de l’IEP de Toulouse.

Son travail principal devait être de mener une enquête autour de la réforme du secteur des télécommunications au Mali pour son stage, mais il a profité de son séjour pour suivre les projets en cours de CSDPTT : à Tanima, au Pays Dogon et au Guidimakha.

Table des matières


Mon arrivée
La mise en route
Le travail
Tanima
Pays Dogon
Guidimakha
Dans la peau d’un blanc riche
La pollution, la saleté, les paysans et la Françafrique
Les choses positives
Mon départ

Mon arrivée

A la sortie de l’aéroport de Bamako j’ai entendu dans la foule quelqu’un lancer "CSD ?" : c’était le bon mot d’ordre non convenu qui m’a amené à Yaya Niaré, le président de l’AVDTM, qui m’attendait un peu plus loin avec sa petite fille. L’accueil a été chaleureux dans la nuit agréable de la saison des pluies ; les premiers discours de connaissance mutuelle nous les avons fait en voiture, pendant que Yaya me conduisait à la "Mission Libanaise", une sorte d’auberge de niveau "sub-routard" dans le centre de Bamako, où j’étais censé passer les premières nuits de mon séjour.
En parlant je gardais la vitre baissée et je respirais l’air des nuits de juillet des campagnes entourant Bamako, un air humide et chaud, et je regardais le paysage noir fait de silhouettes d’arbres et de quelques maisons. Dans la nuit j’étais avide de sentir et de voir cette partie d’Afrique, mais il faisait trop noir, d’autant plus noir que la ville entière avait été frappé d’une interruption de courant, chose non rare dans beaucoup de pays Africains. Sur la route on s’est arrêté dans un restaurant/magasin où j’ai acheté mon premier repas au Mali (un sandwich poulet) et une bouteille d’eau, puis j’ai pris un lit dans l’obscurité du dortoir de la Mission, accueilli par le gardien Edouard, un jeune garçon qui parlait seulement Bambara, et j’ai donné rendez-vous pour le lendemain matin à Yaya, pour rencontrer les autres membres de l’AVDTM et commencer le travail. Ce soir-là j’ai connu Yann, un Belge installé depuis longtemps en Côte d’Ivoire, à la recherche au Mali d’un marché pour son travail plus stable que la Côte d’Ivoire en crise, avec qui par la suite j’ai discuté à plusieurs reprises de l’Afrique, de la Côte d’Ivoire, du Mali, et de beaucoup d’autres sujets, dans les nuits pleines de moustiques de la cour de la Mission.

La mise en route

Dès le lendemain de mon arrivée Yaya Niaré a organisé une réunion avec d’autres membres de l’AVDTM afin que je puisse me présenter et leur demander leur soutien pour mes activités. Ils ont été très accueillant et se sont de suite activés pour monter un certain nombre de réunions avec des représentants des différentes autorités en jeu dans la déréglementation du secteur des télécommunications.

Par la suite, je suis resté en contact presque quotidien avec Yaya Niaré, avec qui je mettais à jour mon calendrier de rendez-vous et qui m’a aidé à faire les premiers pas dans la connaissance de la ville de Bamako et de la société Malienne.

Le travail

Dans la suite je détaille le suivi des trois projets de téléphonie rurale, le résultat de mon enquête sur la déréglementation du secteur des télécommunications étant l’article Pour une analyse critique de la déréglementation du secteur des télécommunications au Mali

Tanima

Tanima est un petit village paysan autour duquel s’est répandue depuis plusieurs années l’activité de l’association française Tanima 2000, qui aide un groupement de femmes des villages avoisinants à dessécher des légumes avec des fours solaires. Cette activité permet d’avoir des denrées pendant toute l’année, à la fois pour les manger et pour les vendre, alors qu’avant le trop plein de produits lors des récoltes faisait baisser les prix et pendant le reste de l’année il n’y avait pas de produits à cause du manque de traitements de conservation. A Tanima une école et un centre d’activités pour les jeunes ont aussi été créés, et il y a une activité de reboisement et de plantations intégrées. La coordination des activités des femmes et la recherche de clients pour les produits séchés est le rôle d’Olivier, un agronome français qui est resté deux ans à Tanima dans le but de former une femme malienne pour qu’elle prenne la relève.

A Tanima il n’y avait pas de téléphone, et les villageois devaient se rendre à Baguineda pour téléphoner, à 20 km de route en terre, dans le meilleur des cas en moto, mais souvent en vélo, à dos d’âne ou à pied. Le signal du téléphone cellulaire est présent à certains endroits, mais ce type de téléphone est largement en dehors de la portée des revenus des villageois, à cause du prix de l’appareil et des tarifs mais aussi à cause du manque de courant électrique pour recharger les batteries. Des cas de besoin d’appels d’urgence s’étaient déjà produits dans le village (lors d’accidents dans les champs pour lesquels une ambulance était demandée) mais à chaque fois un temps très long s’était écoulé avant qu’un téléphone puisse être atteint.

Le projet consistait donc en l’installation d’un téléphone radio, qui aurait entre autre donné naissance à une activité rémunératrice pour une personne, le futur gérant de la cabine publique. A mon arrivée la situation était que la SOTELMA avait donné son accord pour l’installation du téléphone et dans un deuxième temps aussi pour la fourniture d’électricité via un panneau solaire. Le problème était qu’à distance de plus de deux semaines de cette décision l’installation n’était toujours pas faite ; Olivier avait plusieurs fois appelé la direction de la SOTELMA ainsi que plusieurs services concernés à Bamako, sans jamais aboutir à quelque chose de concret. Il y avait aussi un problème par rapport au chef du village et à la communauté, à qui l’engagement de la SOTELMA avait été annoncé mais qui ne voyaient toujours rien venir.

Mon action a été de demander un rendez-vous au Directeur Général Adjoint M. Adama Konaté, que j’ai vu en visite de courtoisie pour me présenter et présenter le travail que j’allais accomplir pour mon stage, et le directeur de la branche énergie M. Diallo, dans les mains duquel le dossier était. Le DGA m’a bien accueilli et m’a promis d’autres rendez-vous pour entrer dans le vif du sujet des projets de CSDPTT (rendez-vous qui n’ont jamais eu lieu par la suite) ; pour ce qui concerne le directeur de la branche énergie, il a pris devant moi le téléphone et a donné un ordre de mission à l’un de ses techniciens, action qui a déclenché la procédure pour l’installation du téléphone à Tanima.

Le but était atteint, mais j’ai eu l’impression que malheureusement il ait fallu la présence physique d’un blanc dans le bureau de la personne qui gérait le dossier pour qu’il fasse le nécessaire, alors qu’il l’aurait dû faire des semaines auparavant.

J’ai ensuite mis en contact Olivier avec le technicien chargé de l’installation, mais malgré cela, le jour prévu pour l’installation le technicien ne s’est pas présenté à l’heure convenue sous prétexte qu’il n’avait pas pu avoir le matériel nécessaire de la part de sa direction. Il a fallu encore que Yaya Niaré, le président de l’AVDTM, intervienne auprès de M. Diallo pour lui rappeler son engagement devant moi et pour que finalement l’installation soit faite.

A la suite de cela, j’ai organisé un rendez-vous avec le chef du village pour que l’AVDTM présente le téléphone et explique des rudiments de gestion d’appels et d’écriture de cahiers comptables : le chef du village et son adjoint, ainsi que le futur gérant du téléphone, ont été sensibilisés par Yaya Niaré sur l’importance du caractère public du téléphone, et donc sur la nécessité que la cabine soit accessible aussi en cas d’absence du gérant (par exemple quand il cultive son champ), au moins pour la réception d’appels.
L’accent a aussi été mis sur la propriété collective de l’installation : le chef du village aurait du veiller à ce que ce nouveau bien de la communauté toute entière ne soit pas abîmé ou volé par l’un de ses membres (surtout le panneau solaire, qui est utilisé dans les campagnes surtout pour alimenter une télévision).
Le partenariat avec l’association locale AVDTM s’est montré indispensable dans ce contexte, non seulement grâce à sa connaissance précise de l’organigramme de la SOTELMA, mais aussi pour les interventions dans les villages où les explications pouvaient être faites seulement en langue locale (bambara).

Le téléphone a commencé à fonctionner dès le jour de l’installation, avec des appels à Bamako, en France et en Italie passés avec succès et avec une très bonne qualité, au prix d’une communication normale d’un téléphone fixe.

Pays Dogon

Le Pays Dogon au Mali est caractérisé par une énorme falaise (la falaise de Bandiagara) sur laquelle le peuple Dogon construisait ses maisons en pierre et terre, en exploitant les grottes naturelles. Aujourd’hui la falaise est encore habitée et est devenue un haut lieu touristique du Mali, avec dans les périodes les meilleures des dizaines de cars de touristes qui s’y rendent chaque jour.

Le besoin a été recensé par l’AVDTM d’installer des téléphones dans cette zone, pour en permettre l’utilisation aux habitants locaux (dont certains par contre refusent l’entrée de ce type de technologie dans leurs territoires) mais surtout pour permettre aux touristes d’appeler, avec des gains conséquents pour le gérant de la cabine et pour la SOTELMA. Mon référent à CSDPTT pour toute information et besoin sur ce projet a été Jean-Marc Roussel.

Le but était d’installer un téléphone dans un village en bas de la falaise (Banani) et de le relier à un central téléphonique déjà en place dans une ville en haut de la falaise (Sanga). D’autre part, j’aurais dû visiter d’autres villages candidats à l’installation du téléphone (Mounia et Somadougou) pour faire l’étude de faisabilité et un centre de formation du Ministère de la Jeunesse à Soufouroulaye, où CSDPTT a déjà installé un téléphone qui n’a jamais été utilisé.

La discussion avec la SOTELMA sur la convention était dans l’impasse, pour la raison officieuse qu’il n’y avait pas d’accord sur la prise en charge par elle du coût de transport et du matériel. De ce point de vue la situation n’a pas avancé pendant mon stage puisque la direction de la SOTELMA a toujours refusé de me voir à ce sujet : la raison avancée était que le dossier était en phase d’analyse dans le bureau du PDG, et que donc la discussion ne pouvait continuer tant que la direction n’avait pas un avis arrêté sur le sujet.

Pour ce qui concerne les villages, j’ai pu visiter le village de Mounia, candidat à être relié au central de Djenné, et le village de Somadougou, candidat à être relié au central de Sévaré. Dans les deux cas, accompagné par le directeur du central de Sévaré et membre de l’AVDTM M. Salif Keïta, j’ai rencontré le chef du village et d’autres autorités locales (tel le sous-préfet de Mounia et les chefs des deux villages avec leurs adjoints) pour présenter le projet de raccordement téléphonique de leur village, recenser leur ressenti et chercher un lieu adapté à l’installation. A Mounia j’ai trouvé des autorités enthousiastes de cette initiative de l’AVDTM, avec un local désaffecté idéal pour l’installation du téléphone. A Somadougou elles étaient contentes de revoir des personnes à ce sujet, car elles étaient dans l’attente depuis longtemps de la réalisation de certaines promesses qu’elles avaient reçues de la part de la SOTELMA. Une case allait être construite pour le téléphone dès que le projet allait se concrétiser.

La visite du centre de formation de Soufouroulaye a été nécessaire pour en comprendre la situation : le directeur m’a dit que depuis l’installation du téléphone à la demande de l’association Atlas Logistique, ancienne propriétaire du centre, celui-ci avait été récupéré par le Ministère de la Jeunesse. Or, le fonctionnement de cabine téléphonique qu’Atlas Logistique voulait donner à ce téléphone afin d’en faire bénéficier toute la population du village n’était pas envisageable par le Ministère, pour lequel il s’agissait d’un normal téléphone de l’administration, avec donc un plafond à ne pas franchir, et avec utilisation seulement par les employés du Ministère. Cette situation faisait que depuis six mois le téléphone n’était pas utilisé.
Ce type de fonctionnement est contraire aux principes d’ouverture et de service public prônés par CSDPTT et l’AVDTM : ensemble avec mes partenaires maliens j’ai expliqué ce point de vue au directeur, en lui proposant de déplacer le téléphone radio de son centre à la mairie du village, pour le rendre accessible à tous, ou bien à trouver un accord avec son responsable pour donner libre accès au téléphone déjà installé, qui est, selon la convention signée, la propriété de la SOTELMA qui peut le déplacer à sa guise.
Un point après la fin de mon stage a été prévu pour laisser passer certaines échéances politiques qui auraient bloqué tout type de décisions (passages de Ministres par le centre, séances de formation déjà programmées).

Guidimakha

Le Guidimakha est une région dans la partie sud-est du Mali, dans la région de Kayes. De cette région viennent le 90% des immigrés Maliens de France. Par le passé, une partie de cette énorme diaspora avait financé par ses propres fonds l’installation de cabines satellitaires dans certains villages afin de pouvoir appeler leurs familles, en se chargeant du coût très important des communications par satellite (environ 3 euros / minute).

L’expertise de CSDPTT pouvait répondre au besoin de la diaspora avec des téléphones radio qui auraient eu le même coût que les communications téléphoniques normales au Mali : un projet de relier plusieurs villages a donc été mis en place. Mon référent à CSDPTT pour toute information et besoin sur ce projet a été Emile Quésada.

A mon arrivée au Mali ce projet était, comme celui du Pays Dogon, dans le bureau du PDG "pour analyse", et ceci depuis plusieurs mois sans que CSDPTT ne puisse obtenir de nouvelles de la part de la SOTELMA. Ni une réponse négative ni une réponse positive était donnée, la seule information arrivait officieusement par l’AVDTM, selon laquelle la contribution demandée à la SOTELMA pour payer le transport et le matériel était jugée trop élevée.

Malgré cela, je demandais à ce que la direction exprime ses doutes de façon ouverte, afin que CSDPTT puisse rechercher d’autres sources de matériel en France avec un coût moindre par rapport aux estimations de la SOTELMA ou bien d’autres sources de subvention pour couvrir la différence entre ce que la SOTELMA était prête à payer et le coût total du projet.

Malheureusement je n’ai pas pu avancer sur ce dossier, car tout rendez-vous avec la direction pour en discuter m’a été refusé, et un avis officiel sur la proposition de convention n’a pas été émis à ce jour. Une des raisons possibles de cette attitude de la SOTELMA peut être le gel des investissements imposé par la Banque Mondiale en vue de la privatisation annoncée depuis longtemps (le projet au Guidimakha a en effet une certaine envergure et nécessite d’un investissement beaucoup plus important que dans les deux projets de Tanima et du Pays Dogon), mais il s’agit d’une supposition que je n’ai pas eu la possibilité de vérifier sur place.

Dans la peau d’un blanc riche

Mis à part le travail, ma soif de discussion me portait à me promener dans la rue pour vivre un peu cette ville de Bamako. Je vivais à côté du marché Dibida, un grand marché qui occupait le jour les rues d’un quartier entier au centre de la ville. Ca faisait que dès que je mettais le nez dehors j’étais sollicité par des vendeurs ; ceci était vrai surtout les premiers jours, après les gens se sont peut être habitués au fait que je n’avais pas grand-chose à acheter. Néanmoins, dans les discours que j’ai pu faire, je sentais une distance ; toujours était présente une distance entre moi et l’autre, un abîme économique qui faisait qu’on ne pouvait pas parler sur le même plan ; même les rares soirs où je suis sorti écouter un peu de musique, les discours autour de la musique et des instruments que j’ai pu avoir ont été toujours pollués par cette distance, je n’étais pas un gars comme un autre qui parle de quelque chose autour d’une bière : pour la première fois de ma vie je me suis senti blanc, un vrai blanc, j’étais un blanc riche, un blanc donc riche !

C’était très inattendu : j’avais déjà été en Afrique noire auparavant, au Sénégal et au Cameroun, et aussi à Madagascar. Je pensais donc pouvoir vivre parmi des personnes noires sans trop de problèmes psychologiques, j’étais blanc, ils étaient noirs, un point c’est tout. Par contre mes séjours précédents n’avaient jamais duré plus d’une semaine, et ils étaient faits pour mon travail, donc j’étais en contact surtout avec des ingénieurs, avec des gens en tout cas qui n’avaient pas de gros problèmes économiques dans leurs Pays. Cette fois-ci j’ai vécu "en étudiant", souvent en contact aussi avec des couches populaires.
Comment pouvais-je parler alors sur le même plan à des gens qui gagnent mal leur vie, moi qui étais riche ? Je comprenais les Maliens qui me traitaient indirectement de blanc riche, j’aurais dit avec eux : "non seulement tu es riche, non seulement tu as l’argent, mais tu veux aussi l’amitié et le sourire des pauvres autour d’un verre ? Non, ça c’est trop...". Ce sentiment je l’ai un peu vécu moi aussi en Europe de l’autre côté de la barricade, je le connais bien et je le comprends. Mais comment supporter cela pendant un mois entier, comment supporter l’impossibilité d’intégration que j’avais gravée sur mon front de par la couleur de ma peau ? Entre gens qui ont des niveaux de vie différents, jusqu’à certaines limites, c’est plus facile de discuter si on a la peau de la même couleur. Mais quand tu es riche parce que tu es blanc, c’est beaucoup plus difficile de t’intégrer.

Alors j’ai compris un peu mieux une de mes amies, étudiante en relations internationales du Rwanda, qui se fait prendre pour une femme facile quand elle se promène dans la très blanche Florence, ou un autre ami, professeur universitaire d’informatique du Cameroun, qui se fait prendre pour un employé du nettoyage lors de ses colloques dans certaines universités très blanches de Paris. Dans notre monde un blanc est riche et un noire est pauvre : c’est tellement vrai que ça s’est ancré dans nos têtes et les cas contraires sont difficiles à accepter pour nos têtes mal habituées. L’œuvre de CSDPTT est aussi une contribution pour que cet état de chose change de plus en plus.

Maintenant je me dis que l’intégration du "blanc riche" était sûrement beaucoup plus difficile, mais pas du tout impossible : ce qu’il aurait fallu est un séjour plus long. Un mois est beaucoup trop court pour laisser derrière soi la phase du blanc riche et passer à d’autres types de rapports, plus proches et plus vrais. De ce point de vue la durée de mon séjour a été une erreur, j’ai perdu le train de l’intégration cette fois-ci, j’espère avoir la chance de l’attraper dans ma vie future.

La pollution, les paysans et la Françafrique

Par mes autres séjours en Afrique j’avais vu que les capitales et les grandes villes africaines sont en général très polluées. La désolation de voir dans ces villes toutes les pires et plus polluantes voitures dont le monde occidental se libère est donc née à nouveau en moi, mais cette fois-ci c’est la saleté qui m’a frappé le plus. A Bamako bien sûr mais surtout dans la ville de Mopti, la "Venise du Mali". Dans cette ville où le Bani se jette dans le Dibida-Niger j’ai vu des énormes montagnes de déchets dans lesquelles des personnes et des enfants cherchaient quelque chose. Ce qui m’a dérangé le plus a été de voir des hommes vider les caniveaux complètement bouchés par des ordures en tout genre et les étaler sur toute la largeur de la rue, sur laquelle il y avait déjà plusieurs couches d’ordures laissées comme ça à sécher au soleil, avec des animaux et des enfants qui passaient dessus.

A Tanima Olivier l’agronome m’a montré les arbres de baobab : au lieu des énormes être vivants auxquels je m’attendais, j’ai vu des troncs sans branches, avec des feuilles qui semblaient pousser directement sur le tronc. J’ai su donc que c’était parce que les paysans mangent les feuilles très nourrissantes des baobabs. Ce qui m’a choqué et de constater que les paysans agissaient selon une perspective à court terme : ne comprennent-ils pas que s’ils mangent toutes les feuilles l’arbre ne va plus leur en donner ? Ne savent-ils pas qu’ils peuvent manger un peu des feuilles de plusieurs arbres, et surtout replanter des arbres pour assurer la pérennité de cette source d’alimentation ? Je me disais que les paysans doivent savoir ça, parce que les paysans vivent de la terre depuis des milliers d’années et ce type de connaissance doit être à la base de leur vie. C’est le même étonnement que j’avais en pensant à l’activité de séchage des légumes de l’association Tanima 2000 : les paysans ne savent-ils pas que s’ils sèchent leurs légumes ils se conservent au de là de la saison des pluies ? Les paysans du Mali ont-ils perdu des connaissances ancestrales à un moment de l’histoire ?

Toutes ces réflexions je les faisais sur fond de Françafrique. J’ai acheté en fait une copie de ce livre de François-Xavier Verschaves à Bamako et je l’ai lu tout au long de mon séjour. Je peux dire que c’était une mauvaise idée : on ne peut pas lire ce livre en étant en Afrique, surtout pas si en contact avec des associations qui essaient d’améliorer la vie des gens et de développer l’économie. En lisant ce livre je me demandais à quoi servent tous ces efforts des associations si les hautes sphères gouvernementales européennes et africaines agissent dans un sens contraire ; si l’aide publique au développement, payée par les gens qui paient les impôts dans les pays riches, est détournée pour financer les comptes en Suisse des dirigeants des pays pauvres et les campagnes électorales des dirigeants des pays riches, c’est peut-être pour ça qu’à Mopti ils n’ont pas d’argent pour nettoyer les rues. Jamais les gens ne s’en sortiront si les administrateurs publics dans les mains de qui ils se mettent pensent plus à leurs poches et à leurs intérêts privés qu’à l’intérêt général. J’avais perdu un peu de confiance dans les actions de terrain, je pensais que des actions à plus haut niveau, politiques, sont plus importantes. Mais en effet les deux sont indispensables, CSDPTT le prouve.

Les choses positives

Mon séjour m’a donné aussi beaucoup de choses positives, surtout le peu de tourisme que j’ai pu faire et certaines personnes que j’ai pu rencontrer.
J’ai été énormément content de voire le fleuve Niger tant important pour cette région d’Afrique, avec les blocs de sels qui viennent de l’autre côté du désert ; j’ai été fasciné par la mosquée de Djenné et par le fait que chaque année toute la population accourt pour un jour pour réparer la plus grande construction en boue du monde des dégâts subis pendant la saison des pluies : quelle belle preuve de communauté...

J’ai pu discuter longuement avec Olivier, l’agronome, sur son activité sur le terrain et sur l’avenir qu’il voyait pour le Mali ; il a été le seul qui m’ait proposé de m’héberger quelques jours dans sa maison à Tanima, où j’ai pu suivre un peu son activité et voir la vie des paysans. Il m’a mis en plus en contact avec Ousmane, guide touristique dans le pays Dogon, qui m’a ouvert lui aussi sa maison à Mopti pour quelques jours.

J’ai aussi beaucoup discuté avec Yann, pensionnaire comme moi à la Mission Libanaise. Nous avons parlé de la Côte d’Ivoire et du Mali, en partageant parfois un petit déjeuner ou un dîner de brochettes grillées achetées à un coin de rue. Il a été le compagnon de presque tous mes soirs à Bamako, on s’est un peu soutenu l’un l’autre.

Enfin, c’est la visite à Aminata Traoré qui m’a donné un peu d’espoir pour le Mali : dans son quartier elle a oeuvré avec les voisins pour que les rues soient pavées, les caniveaux soient couverts, un centre de formation et un marché couvert soient construits. Tout ça peut donc marcher aussi au Mali ? Une rue peut être jolie et propre aussi à Bamako ? Oui, le quartier de Missira en est la preuve. C’était mon dernier jour au Mali, je considère que j’ai eu beaucoup de chance à visiter Missira et à discuter avec Aminata Traoré avant mon départ, ma vision du Mali et de Bamako en particulier auraient été sinon beaucoup plus négatives qu’il ne le faut.

Mon départ

Le dernier soir j’ai dîné avec les membres de l’AVDTM chez l’un d’eux, Omar Fomba. J’ai présenté les conclusions de mon stage au Mali, en les remerciant pour leur aide indispensable. Le premier à m’avoir accueilli a été aussi le dernier à me dire au revoir : Yaya Niaré m’a accompagné à l’aéroport et a attendu que je sois embarqué sans problèmes. Yaya a été vraiment le personnage le plus présent pendant mon séjour au Mali, il m’a aidé et m’a expliqué beaucoup de choses et j’ai appris qu’il est très actif dans l’amélioration de la vie des Maliens même en dehors de l’AVDTM. C’est pour le fait de le sentir très proche que j’ai commencé à me présenter au Mali en tant qu’Antonio Niaré, des Niaré de Bamako, les fondateurs de la ville...

Je suis parti heureux de m’en aller, un sentiment auquel je ne me serais jamais attendu avant mon départ de France ; mais aussi conscient que ce sentiment venait du fait que j’étais trop peu resté, un mois est évidemment trop court parfois pour dépasser la phase d’acceptation et s’intégrer un peu plus. C’est pourquoi j’espère que j’aurai un jour la possibilité de partir pour un plus long séjour en Afrique.

Antonio Mele
CSDPTT IdF

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