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La Conférence préparatoire régionale d’Asie occidentale du SMSI à Damas (22 et 23 novembre 2004) a déçu

vendredi 7 janvier 2005, par Bruno JAFFRE

Heiko Wimmen

Membre du Bureau du Moyen-Orient de la Fondation Heinrich Böll à Beyrouth

Extrait du site de la Fondation Heinrich Böll à http://www.worldsummit2005.de 6 décembre 2004

Traduction réalisée par Jean Louis Fullsack

La 2ème Prepcom du SMSI pour la Région Asie de l’Ouest s’est tenue les 22 et 23 novembre dans la capitale syrienne Damas. La conférence était précédée par un soi-disant « Forum des Partenaires », qui devait présenter des projets à des bailleurs de fonds potentiels. Parmi les présents un grand nombre de représentants d’institutions étatiques (ministres et fonctionnaires ministériels), d’organisations internationales (ESCWA, UNESCO, UIT), des représentants du secteur économique privé, de même que des représentants de diverses ONG de la Région. Le leitmotiv du congrès était « le Partenariat » (« Partenariat pour construire la société de l’Information arabe »). En conséquence les représentants des organisations internationales s’efforçaient tout particulièrement d’avoir un ténor constructif et conciliant. Il s’agissait de ne pas rouvrir les plaies du Sommet de Genève (comme la Gouvernance de l’Internet et le financement), mais « d’obtenir des avancées concrètes et commencer la phase d’implémentation » (Pierre Gagné, UIT). En conséquence, un « Plan d’action régional (RPoA) pour la réalisation de la société de l’information » élaboré par la Commission économique et sociale de l’Arabie de l’Ouest (ESCWA) qui propose un total de neuf projets, a été présenté parallèlement au Sommet.

Déjà le programme officiel de la conférence de même que le RPoA montraient une prépondérance claire des questions techniques et d’applications pratiques. Cette tendance s’est révélée encore plus clairement lors des sessions plénières. Le « Partenariat » a été discuté surtout dans la perspective de la relation entre l’économie privée et le secteur d’Etat, et au-delà dans le sens d’une coopération plus étroite des Etats arabes eux-mêmes (unification des normes, augmentation quantitative du contenu arabe, système de noms de domaine arabe, réseau dorsal arabe, e-commerce par rapport à des barrières monétaires, opérations bancaires arabes par Internet, etc), dont l’absence notable a été regrettée par un grand nombre d’orateurs. Des renvois sur le rôle des sociétés civiles en tant que parties prenantes dans le processus de partenariat promu, avaient dans ce contexte avant tout un caractère d‘appel, venaient de préférence du côté des représentants internationaux, et étaient souvent marqués par des conceptions qui voient la Société civile (SC) et les ONG avant tout comme instruments de la politique de développement.

Peu d’espace pour les voix critiques

Un panel particulier était dédié au rôle de la SC et des ONG dans la Société de l’information. Il a surtout fourni une démonstration plus que claire sur la compréhension qui a cours dans cette Région quant à la « participation de la SC ».

Cinq minutes après le début est apparue, selon une mise en scène visiblement préparée, l’épouse du Président syrien Asma Al-Assad, et a pris place au premier rang en qualité de présidente d’une « ONG », qui s’est assignée comme tâche à la dissémination d’accès à l’Internet dans les régions rurales. Madame Assad n’a pas trouvé anormal d’interrompre une des palestiniennes au milieu de son exposé, alors que le président de séance très paternaliste a répété ses allusions à la présence nombreuse et à la tradition de la « Société civile » en Syrie sous forme d’institutions caritatives et de fondations.

Le message était plus que clair : le régime syrien mettra tout en œuvre pour maintenir la « Société civile » strictement dans sa propre orbite. En conséquence, la présence ou l’activité d’ONG à ce Sommet se réduisait -hormis les références constantes et toujours générales à leur importance en tant que « parties prenantes » dans le processus- à des organisations « constructives », qui étaient autorisées à présenter des projets non controversés, et les critiques -lorsqu’il y en avait- prenaient un ton prudent et diplomatique et s’entouraient de clauses de style. Il apparaît remarquable que l’un des rares exposés réellement critiques et provocateurs a été présenté par une rapporteure indienne, qui a soulevé entre autres le problème de la coopération étroite avec le secteur privé justement aussi à cette conférence, et s’est interrogée sur la compatibilité des intérêts du secteur privé des technologies de l’information avec des principes émancipatoires d’une société d’information équitable. Le potentiel émancipatoire des TIC n’a par la suite été discuté que sous l’aspect de la promotion et de l’intégration de groupes marginalisés (handicapés, femmes, population rurale) et bien plus rarement dans le sens d’une démocratisation de la société.

Rencontre des représentants de la SC

Le deuxième jour a vu la réunion séparée des représentants de la SC à laquelle prenaient part exactement douze participants (bien que convenue longtemps auparavant et annoncée aux organisateurs, elle n’a été mentionnée ni sur le site web de la conférence, ni dans son document officiel).

A cette rencontre le représentant du groupe africain-asiatique au Bureau de la SC du SMSI de Tunis, Mustapha Masmoudi, a informé les présents que ce Bureau était le « représentant légitime des organisations de la SC dans le cadre des PrepComs. Un constat qui a été accueilli avec surprise par une partie non moindre des présents. La présentation carrément positive de la participation jusque là de la SC a rencontré alors une contradiction vive. Au cours de la discussion on a abouti à un accord de principe que les activités du Bureau devaient être plus étroitement coordonnées avec le forum de la SC -le « Caucus Arabe »- créé lors de la conférence préparatoire tenue en septembre à Amman, afin d’atteindre une meilleure participation de la SC. En particulier, on devra améliorer et vérifier les procédures d’accréditation pour les conférences à venir, et s’assurer si éventuellement une rencontre de la SC arabe peut être organisée en prémices de la prochaine conférence préparatoire du Caire (8 -10 mai).

Les conflits oblitérés

Les points critiques et conflictuels comme la censure et l’accessibilité à l’Internet ont été évités quasi complètement dans le programme officiel de la conférence.
Ainsi la « Grande muraille pare-feu de Chine » a été un thème vivement discuté au Sommet de Genève. Plusieurs Etats arabes (p.ex. la Syrie, l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis) concentrent cependant toujours le trafic total Internet sur des serveurs de proximité contrôlés par le gouvernement. Les autorités ont ainsi la possibilité de barrer complètement certaines adresses et des services entiers (on a barré par exemple tous les protocoles audiovisuels en Syrie afin de mettre fin à l’extension de la téléphonie par IP), ou de surveiller des utilisateurs individuels et/ou l’utilisation de certaines pages web, ce qui a effectivement lieu et conduit à des arrestations. Ce faisant, on ne barre aucunement et seulement les sites pornographiques ou des ressources militantes hostiles à l’ordre établi, mais aussi entre temps des pages purement informatives qui contiennent par exemple du matériel d’information concernant les Frères musulmans syriens, l’opposition extérieure saoudienne, sans pour autant prendre parti pour ces forces. Dans les sociétés « libérales » aussi comme au Liban, les auteurs de contenu controversé se voient chaque fois confrontés à des poursuites judiciaires (comme les auteurs du site www.gaylebanon.com).

Sur tout le thème de la censure la conférence n’a pas dit un mot. Uniquement lors de la rencontre de la SC (et par le fait même à l’exclusion du public), le représentant de la Ligue des droits de l’homme tunisienne Ahmad El Alglai a soulevé la question comment le Sommet du SMSI peut se tenir dans un pays dans lequel l’utilisation de l’Internet peut conduire à des peines de prison.

Par ailleurs on a évoqué de manière répétitive la « réduction de la fracture numérique », cependant on a largement évité la question comment on peut y parvenir, alors que les coûts (fixés par le gouvernement) de l’accès à l’Internet dans la région sont dix fois supérieurs en rapport prestation-prix à ceux en Europe ; pondérés en pouvoir d’achat ils sont encore bien plus importants. Ces structures de prix sont le résultat d’une perspective du côté des élites régnantes ou de l’appareil d’Etat, qui conçoit la communication sous ses diverses formes avant tout comme instrument pour lever des impôts ou pour la mise en place et l’entretien d’un système de clientélisme, portant ainsi les tarifs des services de téléphonie mobiles dans la Région à un niveau parmi les plus élevés du monde. Si des « innovations » pour améliorer cette situation -p.ex. en Egypte- ont été montrées à ce Sommet, ils n’en restent pas moins toujours à des années derrière les normes occidentales en rapport prix-prestation. En même temps il existe une demande forte pour de telles prestations de service (comme p.ex. le secteur rapidement croissant de prestataires informels de réseaux câblés au Liban), les monopoles publics existants empêchent cependant l’ajustement des coûts et par là celui de la propagation et de l’intensité de l’usage d’Internet au développement international, et conduisent ainsi à la perpétuation de la « fracture numérique » entre la Région et le monde développé.

Quelques représentants de NGO présents (en particulier au Panel « Femmes et TIC ») ont évoqué au moins cette problématique, même s’ils ont timidement remarqué qu’il pourrait être très utile pour le travail des ONG si, via des relations par Internet et la voix sur IP, les coûts de communications pouvaient être abaissés. Symptomatique à cet égard la réaction d’un représentant de l’industrie des TIC selon laquelle il s’agirait ici en fait de « libéralisation » et qu’il conviendrait donc de la laisser se régler entre le secteur privé et les gouvernements.

Résultat : Le chemin vers une société de l’information équitable reste long

La PrepCon de Damas reflétait divers intérêts, qui individuellement ou ensemble ont peu à faire avec les objectifs et conditions d’une « société de l’information durable » comme elle est exprimée par la charte du SMSI. Ainsi il apparaît que les gouvernements représentés tiennent avant tout à une augmentation de l’efficacité et à l’amélioration de leur image au Sommet du SMSI à venir qui plus est dans un pays arabe ; un agenda auquel les organisations internationales comme l’ESCWA et l’UNESCO se rallieraient le plus volontiers, car dans le résultat la coopération est une donnée dans le concept de projets importants et (au moins sur le papier) attrayants. Le secteur privé espère bien entendu sa part du gâteau TIC et des marchés émergents nouveaux (e-commerce, numérisation de la gouvernance et de l’éducation, etc) et dépend complètement après comme avant des monopoles publics, même dans les pays avec une économie de marché « libre » comme p.ex. l’Egypte ou le Liban. Une participation de la SC a lieu fréquemment sur le papier, mais s’effectue sous forme nettement domestiquée, la majorité des organisations présentes s’efforçant visiblement d’emballer sa rare critique dans des formes hautement diplomatiques. La supposition n’est pas loin, qu’au moins pour quelques organisations, l’intérêt prévaut qu’une position favorable dans le compétition pour les financements de projets acquise à travers la participation à un tel forum, ne doit pas être mise en danger par des paroles trop fortes. Le potentiel pour une participation substantielle de la SC paraît se situer plutôt parmi les organisations constituées au sein du « Caucus arabe », dont le poids numérique et organisationnel est cependant (encore) trop faible pour pouvoir gagner effectivement l’écoute.

L’auteur Heiko Wimmen travaille au Middle East Office de la Fondation Heinrich Böll. L’article original est sur le site de la fondation Heinrich Böll dédié au SMSI : http://www.worldsummit2005.de

Traduction assurée par Jean-Louis Fullsack jlfullsack @ wanadoo.fr