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Telecom : retard de l’Europe sur les USA ? JL Fullsack répond à un éditorial du Monde

lundi 13 décembre 2004, par Bruno JAFFRE

à la Rédaction du journal Le Monde

L’éditorial du 7 décembre intitulé « Télécoms en retard » me semble comporter des oublis, des amalgames discutables et quelques contre-vérités qui lui enlèvent son crédit.

Rendre les télécoms responsables du différentiel de la croissance entre les Etats-Unis et l’Europe procède pour le moins de l’amalgame lorsque l’on analyse plus finement les marchés respectifs. Ainsi, pour le domaine des télécoms le plus moteur actuellement, celui du mobile, les Etats-Unis sont en retrait par rapport à l’Europe comme en témoigne assez concrètement le relatif échec de sa technologie mobile CDMA sur le plan mondial (à peine 20% d’utilisateurs) et la pénétration du mobile dans son marché domestique. Par contre l’Internet, l’autre domaine tout aussi porteur que le mobile, est un élément indiscutable du différentiel en question. Personne ne conteste la suprématie de Cisco ou de Microsofts dans ce domaine puisque ils sont en quasi monopole mondial, contrôlant plus de 80% des marchés respectifs, grâce en partie à des pratiques contestables sur plusieurs plans, voire relevant du délit.

Pour ce qui concerne la deuxième génération du mobile, on ne saurait parler (comme votre éditorial) de son échec, et encore moins sur le plan européen, vu le succès de son fleuron GSM (80% du marché mondial) et de ses applications non vocales comme le GPRS pour les données et le très populaire SMS pour la messagerie. Par ailleurs, Nokia est toujours n°1 mondial avec 35% de parts de marché dans le domaine des équipements de réseau mobile, Samsung ne l’ayant détrôné que dans le sous-domaine des terminaux. Rendre ensuite le prétendu échec de la deuxième génération responsable de l’endettement des opérateurs ne repose sur aucun fondement. En réalité, cet endettement est la conséquence directe d’une stratégie d’acquisition pratiqués par des PDG d’opérateurs plus spéculateurs que réalistes. Il faut rappeler les noms de ces hauts responsables, promus dans le monde des télécoms pour avoir réussi « dans le privé », et citer le montant des dettes abyssales qu’ils ont généré dans leur entreprise d’opérateur des télécoms. A cette source d’endettement s’ajoutent les acquisitions de licences via des enchères où l’euphorie le disputait à l’irresponsabilité, tant du côté des régulateurs que du côté des opérateurs. Si l’Asie a « pris de l’avance » comme vous le dites, c’est qu’elle s’est tenue plus à l’écart de cette euphorie. Encore faut-il souligner que le pionnier et champion toutes catégories dans le domaine du mobile a été le japonais NTT (opérateur historique et n°1 mondial) avec sa filiale mobile DoCoMo qui a parfaitement réalisé la transition entre la deuxième et la troisième génération. Dans le futur proche, la Chine sera indiscutablement aux avant-postes, tant en technologie qu’en offre d’équipements et en taille d’opérateurs.

Quant à l’arrivée de groupes « conquérants » asiatiques en Europe, elle ne constitue pas une première : les opérateurs européens sont allés à la conquête des Etats-Unis (la filaile T-Mobile de Deutsche Telekom), de l’Amérique latine (Telefonica) … et de l’Asie (France Télécom) avec une relative réussite.

Il est toujours tentant d’opposer les générations, et votre éditorial n’y échappe pas en réduisant le changement de modèle économique -bien réel mais qui mériterait un autre développement- à une alternance entre « le vieux combiné fixe » (sic) et le mobile de nouvelle génération. L’emploi d’un adjectif péjoratif pour désigner un domaine encore fort respectable -celui de la communication fixe- me paraît choquant et à tout dire travestissant la réalité. Les terminaux actuels du réseau fixe ont heureusement évolué, se sont enrichis d’applications très utiles et évolutives qui en rendent l’usage très convivial. Ajoutons en passant que le « vieux » réseau fixe présente moins d’obstacles pour le haut débit, ce que prouve amplement le succès de son service ADSL.

Enfin, si la téléphonie -mais aussi les autres applications des technologies de l’information et de la communication- est un puissant vecteur de la croissance européenne, et s’il est souhaitable que l’Europe trouve un moyen communautaire de répondre au retard que vous dénoncez à juste titre, il faudrait rappeler que la Commission a été à l’origine du démantèlement des opérateurs nationaux européens et de l’ouverture « tous azimuts » de l’Europe avant et pendant la bulle meurtrière. Ainsi elle a préféré l’intrusion d’opérateurs aussi douteux que WorldCom et consorts, généralement nord-américains, qui ont construit une vingtaine de réseaux pan-européens, au lieu de promouvoir un véritable réseau pan-européen, fédérant les réseaux des opérateurs nationaux et développant leur interconnexion à très haut débit. Or, -faut-il le rappeler ?- nul réseau mieux que celui des (télé)communications permet l’intégration des populations des divers Etats et régions dans cette Europe que nous appelons de nos vœux. Dans ce cas comme dans beaucoup d’autres, les responsables européens (Commission et Etats) ont préféré écouter les sirènes du marché que la voix de la raison et l’avis des agents et cadres des opérateurs publics d’alors.

Jean-Louis FULLSACK

N° d’abonné PO125251, Strasbourg Jlfullsack @ wanadoo.fr

Administrateur de CSDPTT http://www.csdptt.org

Chercheur associé au CERIME


L’éditorial du Monde dont il est question

Télécoms en retard

LE MONDE du 06.12.04

Dans les hautes technologies, l’Europe est globalement très en retard. C’est ce qui explique l’atonie de sa croissance économique en comparaison avec les Etats-Unis. Il est pourtant un domaine dans lequel elle dispose d’une bonne position : les télécommunications. Grâce à la qualité de ses industriels, à celle de ses grands opérateurs et grâce à la norme commune de téléphonie mobile GSM adoptée par Bruxelles, l’Europe avait pris dans les années 1990 une avance. Le finlandais Nokia était devenu le numéro un mondial du téléphone portable.
Nokia s’est maintenant fait dépasser par le coréen Samsung. L’Europe est aujourd’hui menacée.

Après des années de tergiversations, les opérateurs français SFR, Orange et Bouygues vont lancer, ces jours-ci, leur offre de téléphonie de troisième génération : l’UMTS. Comme les débits de transmission sont considérablement augmentés (multipliés par 40), il devient possible de transformer les portables en véritables terminaux offrant une multitude de nouveaux services et, surtout, d’en faire des visiophones permettant de voir son interlocuteur sur l’écran. Le rêve des ingénieurs des années 1970 d’associer l’image à la voix sur le téléphone fixe s’est réalisé sur le téléphone mobile.

Le couple mobilité du terminal et haut débit de transmission va engendrer une nouvelle révolution dans ce secteur, facilitant les usages, abaissant à nouveau les prix.

Mais l’Europe est en retard. L’échec de la deuxième génération au moment de la bulle Internet a endetté les opérateurs et plongé les fabricants de matériels dans l’abîme. La digestion a été longue. France Télécom, par exemple, sort péniblement du trou. Entre-temps, les entreprises d’Asie ont pris de l’avance. La téléphonie de troisième génération y est déjà installée dans les mœurs. Samsung est numéro un mondial. Derrière lui, LG et les japonais Sony, Sharp et Fujitsu rivalisent d’ingéniosité. Les opérateurs disposent d’un vaste marché tiré par l’appétit insatiable des consommateurs pour les nouveautés. La Chine s’équipe.

Appuyés sur de forts bénéfices, ces groupes abordent l’Europe avec l’esprit de conquête. L’opérateur hongkongais Hutchison débarque en Grande-Bretagne et en Italie.
L’Europe se trouve déstabilisée par son retard, par les hésitations des consommateurs douchés par l’échec de la deuxième génération, et surtout par le complet changement du "modèle économique" de ce secteur. Jusqu’ici, le développement du mobile s’est appuyé sur des prix maintenus élevés du téléphone fixe. Or les consommateurs abandonnent le vieux combiné fixe : la vache à lait est morte.

La téléphonie est un vecteur puissant de la croissance française et européenne par la hauteur de ses investissements et par la demande générée (en hausse régulière de 30 % par an). Il est urgent que l’Europe - Bruxelles et les Etats - prenne la mesure de la menace et trouve un moyen communautaire d’y répondre.

ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 07.12.04