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CSDPTT, une ONG dans le monde des Télécoms : un espace immense pour une marge de manoeuvre étroite

dimanche 10 octobre 2004, par Bruno JAFFRE

par Bruno Jaffré

Cet article, écrit en 2000, traite de l’histoire de l’association CSDPTT.
Sa relecture aujourd’hui apparait d’autant plus intéressante que son auteur, président de CSDPTT, s’interroge sur la démarche de l’association alors qu’aucun projet n’avait encore été réellement réalisé. Il affirme un certain nombre de principes dont on peut vérifier aujourd’hui si l’association s’y est tenue ou non alors que beaucoup alors les considéraient comme non viables.

Cet article a été publié dans le livre intitulé "Enjeux des technologies de la communication en Afrique, Du téléphone à Internet" sous la coordination d’Annie Chéneau-Loquay, publié aux Editions Karthala en 2000

Plan

- Les origines de CSDPTT
- Des liens ONG-population
- Des rapports Etat-ONG
- Des rapports ONG-entreprises
- Conclusion


La contribution qui suit a été écrite par l’un des fondateurs et actuel président d’une ONG. Elle présente donc l’avantage de bien connaître les circonstances de sa création, les étapes importantes qui ont présidé à sa lente structuration de même que les réflexions qui les ont précédées ou dont elles sont issues. Le risque existe d’une insuffisante distanciation nécessaire à la réflexion scientifique, mais elle devrait cependant pouvoir enrichir la réflexion entamée sur le thème ONG et Développement [1].

L’association Coopération Solidarité développement aux PTT dont il sera question, est une association de salariés de France Télécom et de la Poste, exclusivement composée de bénévoles, encore que le statut de salariés confère un caractère un peu particulier au bénévolat, qui se consacre à des projets de développement dans les domaines de la poste et des télécommunications. Ce positionnement original devrait permettre d’éclairer d’un jour nouveau les problématiques nés de l’action des ONG. du bénévolat et du professionnalisme, de l’action des ONG et de leur rapports à l’Etat, du rapport ONG entreprises, du rôle de la société civile en France dont CSDPTT se réclame mais aussi au Sud et de la recherche de partenariat. On pourrait rajouter à ces thèmes celui de l’utilisation d’Internet comme support de communication interne et externe par des professionnels de la communication.
Après un rapide aperçu de l’historique de CSDPTT nous nous permettrons d’intervenir dans les débats ouverts par les chercheurs à la lumière de l’expérience de CSDPTT en particulier sur les rapports des ONG avec la population, destinataire de l’aide, avec les entreprises et avec l’Etat. Nous en profiterons pour aborder des questions liées à ces thèmes comme celle du bénévolat et du professionnalisme ou des partenariats à construire pour la réussite des projets de développement.

Les origines de CSDPTT

C’est en 1988 qu’est née l’association Coopération Solidarité Développement aux PTT au sein du personnel de la Poste et de France Télécom. Comme beaucoup d’ONG, CSDPTT va se bâtir à l’instigation d’anciens militants de gauche ou d’extrême gauche à la recherche d’actions plus concrètes après le désenchantement résultant de leur passé de militantisme politique ou syndical. Ceux-ci avaient déjà commencé leurs mues en grande partie grâce à leur ouverture sur l’extérieur. L’un d’eux avait passé un an dans des équipes d’installation de lignes téléphoniques au Nicaragua sandiniste. Un autre était parti quelques mois au Burkina Faso révolutionnaire former le personnel d’un ministère à l’utilisation pratique des micro-ordinateurs.

Ainsi, en plus d’une formation militante enrichie d’une réflexion critique sur les organisations, ils bénéficiaient d’une connaissance approfondie des réalités du tiers-monde vers lequel se tournait désormais leur intérêt mais aussi d’expériences personnelles positives d’aide au développement. D’autant plus qu’ils avaient pu se départir en partie de leur ethnocentrisme grâce aux contacts prolongés de militants sankaristes ou sandinistes expérimentés. Ces deux révolutions contemporaines ont en commun de s’être lancées dans la recherche de voies originales puisant dans leur culture pour rechercher de nouvelles formes de développement avec plus ou moins de succès. Leurs militants, très critiques par rapport aux modèles importés de l’extérieur et aux offres de bons sentiments en provenance de la jeunesse occidentale, exprimaient très clairement mais aussi fermement la nécessité que l’aide ne soit pas une source de nouvelles dépendances.
Comme toute initiative humaine, la personnalité des initiateurs va longtemps marquer l’association. S’ils avaient leurs propres objectifs, leurs propres orientations directement issus de leurs expériences, ils affirmaient aussi leur volonté de laisser l’association se construire avec les individus qui allaient la rejoindre.

Un concours de circonstance va constituer le véritable déclic. Ces militants n’avaient de cesse de faire partager autour d’eux leurs expériences, y compris sur leur lieux de travail. Ils ne tardèrent pas à se croiser. Mais l’idée de créer une association a réellement germé à la suite d’une rencontre avec un technicien de l’EDF travaillant à la maintenance d’un central téléphonique de cette entreprise. Celui-ci ne pouvait se résoudre à le voir détruire à la suite de la décision de son aliénation. Il confia à l’un des créateurs de CSDPTT la mission d’étudier sa réinstallation au Burkina Faso. Si l’idée ne fut pas retenue, pour des raisons techniques, le rapport de grande qualité et bien argumenté des techniciens burkinabé contribua à forger l’idée de créer une structure capable de pérenniser ce type d’initiative mais au sein des PTT. Par ailleurs, cette rencontre avec des salariés d’EDF mit nos protagonistes aux contacts du responsable du CODEV (coopération développement) [2] qui prend en charge des projets de développement dans les domaines de l’électrification. Le CODEV bénéficia dès son origine de financement du comité d’entreprise de l’EDF. Malgré ces conditions favorables, le CODEV, créé et dirigé par un permanent de la CFDT, prit le parti de négocier son existence au sein de l’entreprise avec la direction générale. C’est ainsi que dès la deuxième année de son existence le CODEV signa une convention avec la direction de l’EDF [3].

Après plusieurs tentatives infructueuses de recherche d’une reconnaissance institutionnelle de CSDPTT au même titre que de nombreuses autres associations de personnel, la décision de ne compter que sur les adhérents et de ne plus rechercher un accord, du moins dans l’immédiat, avec la direction des télécommunications puis de France Télécom s’imposa d’elle-même. Elle fut confortée au fur et à mesure que le processus de privatisation de l’entreprise avançait et ne fut jamais remise en cause par les nouveaux adhérents qui acceptaient ce positionnement sans difficulté. Cette indépendance permettait à CSDPTT d’afficher sa méfiance si ce n’est son opposition au processus de privatisation en Afrique, et par la même en France. Une position pour l’instant consensuelle, défendue par les leaders de l’association, jamais remise en cause jusqu’ici au cours des assemblées générales. CSDPTT s’affiche comme un regroupement autour de techniciens. Or le corps des techniciens a été particulièrement attaqué par France Télécom. L’opérateur privatisé affiche publiquement sa volonté de passer d’une entreprise culturellement technicienne à une entreprise commerciale. Près de 12000 techniciens doivent se transformer en commerciaux, et beaucoup le deviendront contre leur gré.

Au début de son existence CSDPTT construit donc son identité par opposition à des expériences qui l’ont précédé. Celle du CODEV, trop rapidement associée à la politique de l’entreprise ou d’une autre association dénommé Tiers Monde PTT qui n’avait pour seule activité que la parution d’un journal. Les créateurs de cette dernière s’étaient réservés des prérogatives prépondérantes, qu’ils avaient pris soin de mentionner dans les statuts par rapport aux adhérents futurs. C’est bien insuffisant pour s’installer dans la durée. Mais surtout CSDPTT va devoir confronter son projet jusqu’ici théorique à la réalité. Il faudra beaucoup de temps.

Aucune ONG ne semble prendre en compte les besoins de communications. La plupart investissent le domaine de l’éducation ou de la santé, parfois la structuration du monde agricole afin d’atteindre l’autosuffisance alimentaire. Le besoin de communication passe après d’autres urgences. Le téléphone apparaît comme un luxe au mieux comme un besoin impossible à satisfaire tant les investissements sont lourds. Ce besoin de téléphone résulte donc dans un premier temps d’un présupposé germé dans l’imagination des créateurs de l’association et de ce qu’ils connaissaient de la vie des habitants qu’ils avaient pu côtoyer soit en ville soit dans des villages isolés. Il s’agissait pour eux plutôt d’une construction théorique motivé par la volonté d’être utile à quelques individus avec qui ils avaient établi des liens affectifs lors de leurs séjours. Le développement des télécommunications est étroitement lié au développement tout court. Un Etat qui se construit ne pas se passer de communication sur l’ensemble de son territoire. Ces réflexions s’étaient nourris de lecture et de rencontres avec des militants de ces deux révolutions citées plus haut qui laissaient paraître leur désarroi devant la tâche immense que constituait le développement des télécommunications en regard des maigres moyens dont ces pays disposaient. Aussi l’énergie du départ provenait-elle surtout d’un volonté de construire une solidarité concrète avec des techniciens désireux de contribuer à l’essor de leur pays mais ne disposant pas des moyens de le faire. Des liens affectifs existaient d’ailleurs avec certains d’entre eux. Mais ce sont plutôt d’autres liens affectifs créés avec des villageois qui vont permettre aux militants de la première heure d’entraîner avec eux de nouveaux adhérents et traverser une période de découragement. Les révolutions ont depuis échoué et ce n’est que tout dernièrement avec des personnes toutes différentes que s’est en effet concrétisée l’idée de la solidarité avec des membres du personnel de la poste et des télécommunications.

Des liens ONG-population

Le premier véritable projet de CSDPTT s’est construit sur une demande d’association d’immigrés maliens, l’AOTRF (Association des originaires du Tringa résidant en France). Celle-ci recherche des techniciens capables d’installer des radios provenant d’un don. Deux techniciens de CSDPTT partiront installer ses appareils. L’association ne finance que la moitié des billets d’avion, les batteries sont récupérées au sein de France Télécom. Elle va sur cette première expérience conforter l’idée se forger une culture toujours très vivace de l’économie de moyens. Les deux techniciens sont ravis. Ils reviendront en développant l’idée qu’ils ont tellement reçu en retour qu’ils acceptent largement le principe d’avoir en partie personnellement financé cette expérience. Cette première expérience conforta l’idée initiale. Parallèlement plusieurs réunions tenues au sein de foyer d’immigrés contribuent à renforcer la justesse de l’idée initiale devenue par la même occasion plus concrète. Se mettre à la disposition de ces hommes chaleureux dont la raison de vivre ne tenait semble-t-il qu’à l’idée d’utiliser la plus grosse partie de leur salaire pour l’envoyer à leur famille restée au village et une autre partie à cotiser dans des caisses collectives servant à développer leur village étaient pour ces employés des télécommunications avides de se rendre utile une raison supplémentaire d’engagement.

CSDPTT va connaître une longue période de difficultés. Une crise interne va éclater et les deux techniciens ayant réalisé ce premier projet vont être mutés aux Antilles. Pendant quelques années elle ne pourra que financer quelques bicyclettes destinées à des courriers cyclistes [4] au Burkina Faso. La plupart ne se manifestèrent pas sauf l’un d’eux qui écrira régulièrement rassurant ainsi les adhérents sur l’utilité d’une telle initiative.

CSDPTT sera destinataire d’une demande officielle en provenance du Cambodge pour sécuriser les temples d’Angkor par l’installation d’un réseau de radios. Légaliste, elle attendra longtemps, en vain, l’autorisation officielle, de la direction régionale des télécommunications dont sont issus la plupart des adhérents pour récupérer un lot de radiocom 200 [5] déclassés qui aurait pu faire l’affaire. Elle passera ainsi à côté d’un magnifique projet [6] mais elle prit tout de même la précaution de récupérer ce lot. Elle fut aussi victime d’une manipulation politique de la part de militants du PDCI-RDA [7] qui cachèrent leur appartenance politique, soucieux d’une opération publique à la veille d’élection et qui disparurent alors que du matériel pour refaire l’installation téléphonique, récupéré par des membres de CSDPTT avait déjà été envoyé sur place en Côte d’Ivoire. Le projet dut être abandonné faute de partenaires.

Malgré ses difficultés, il restait des adhérents pour continuer à tenter de faire vivre le projet initial : mettre en place des projets s’appuyant sur la récupération de matériel. Les adhérents adoptant le principe des coûts minimaux et du bénévolat, ces projets devenaient réalisables sans subvention. On arrêta donc en France la recherche d’aide ou de reconnaissance institutionnelle. On pouvait ainsi se consacrer entièrement à bâtir des relations avec le Sud.

Puisqu’on avait du matériel permettant d’établir la communication à distance, il fallait l’utiliser. L’idée théorique initiale devait se transformer en un projet concret local. L’un des adhérents avait établi une relation solide avec un jeune agriculteur burkinabé après plusieurs séjours dans son village dénommé Sérékéni. Il aimait écrire et détenait une position dans le groupement villageois coopératif qui en faisait un leader. Plusieurs autres membres de CSDPTT se rendirent dans ce village pour approfondir les relations et faire avancer le projet. Ils contribuèrent à approfondir les liens affectifs avec ce jeune agriculteur. L’idée fut lancée très prudemment d’installer des radios pour relier le village à la ville la plus proche, Orodara, située à une trentaine de kilomètres. Elle reçut un accueil enthousiaste des villageois. Et pour cause, la route est partiellement détruite à chaque saison des pluies. Les discussions avaient fait ressentir trois utilisations immédiatement imaginées par les villageois : communiquer avec les jeunes du village poursuivant leurs études en internat au collège d’Orodara, permettre aux commerçants qui viennent acheter les récoltes du village de se renseigner sur l’avancement de la cueillette des fruits ou l’ampleur de la récolte et prévenir l’hôpital en cas d’urgence médicale ce qui selon les récits des villageois pouvaient éviter bien des décès. Seuls les liens affectifs permirent de ne pas abandonner alors que les difficultés se multipliaient. CSDPTT était tenue par une promesse à quelqu’un qui savait la rappeler sans cesse d’autant plus qu’il écrivait à plusieurs adhérents.

Faute de techniciens radio en son sein, CSDPTT s’adjoint le soutien actif de l’association des radio-amateurs PTT. Les conditions semblaient réunies pour réussir le projet. On se mit au travail. On établit un solide dossier de présentation comprenant une évaluation des coûts, et on rédigea un projet de convention entre les différents partenaires pressentis : les villageois représentés par les groupements villageois coopératifs, le Haut Commissaire, la plus haute autorité de la Province, l’opérateur burkinabé l’ONATEL (Office national des télécommunications), CSDPTT, l’association des radio-amateurs PTT, et un ethno-sociologue de l’université de Ouagadougou, M. Nyamba [8]].

Tous les partenaires pressentis donnèrent rapidement leur accord sauf la direction de l’ONATEL qui ne répondit pas à plusieurs courriers de relance. Finalement, au bout de deux ans, le directeur de l’opérateur exprima poliment la disponibilité de l’ONATEL mais surtout, il informa de l’existence d’un projet d’extension dans la région comprenant aussi le village. CSDPTT, soucieuse de travailler en étroite collaboration avec l’opérateur, décida d’abandonner son projet, interprétant cette nouvelle comme un appel à ne pas persister. Il semblait de toute façon inutile d’installer des radios alors que le téléphone devait arriver prochainement.
Les villageois exprimèrent leur déception et firent mieux comprendre aussi à CSDPTT la distance et l’incompréhension entre l’ONATEL et les villageois qui se plaignirent des promesses faites déjà il y a quelques temps et jamais tenues. CSDPTT est donc amené à jouer un rôle de médiation et continue donc à suivre l’affaire de près et sollicite régulièrement des nouvelles se trouvant en quelques sorte aujourd’hui en position de médiation [9].

D’une solidarité imaginée avec des techniciens des télécommunications, qui ne fonctionnait guère, l’association se recentrait pour une solidarité plus orientée vers la population, connue par CSDPTT à travers des individus dynamiques qui contribuaient au développement de leur village. [10].

La ténacité de quelques irréductibles de la première heure va finir par payer. Une succession d’actions volontaristes et de circonstances va permettre à CSDPTT d’intégrer de nouveaux adhérents et d’élargir par la même occasion son implantation géographique. Ceux-ci par ailleurs particulièrement compétents dans leur métier s’intègrent rapidement, bien accueillis par les plus anciens ayant enrichi par diverses expériences leur perception des problèmes de développement et leur réflexion sur les conditions de réussite de projet viable. Une des rencontres décisives résultent d’ailleurs de la recherche volontariste de matériel de téléphonie rurale. Un des cadres de l’ONATEL avait très clairement exprimé le besoin de l’opérateur de développer le téléphone à la compagne mais de ne pas en avoir les moyens. CSDPTT met alors en pratique l’idée selon laquelle il ne faut pas chercher à construire des projets parce qu’on a réussi à récupérer du matériel qu’il faut maintenant installer, mais plutôt qu’il faut chercher à récupérer du matériel adapté à la réalisation d’un projet correspondant à une demande clairement identifié.

Deux nouveaux projets vont définitivement confirmé l’orientation de CSDPTT en symbolisant par leur objet les deux axes de l’activité des l’association : l’un consiste à coopérer avec des techniciens maliens dans un centre de transmission pour améliorer le fonctionnement du téléphone, l’autre consiste à installer directement des téléphones dans des villages.

Dans le premier cas, la population n’en sera destinataire que de façon indirecte. CSDPTT a reçu une lettre du Chef de Centre de la SOTELMA de Sévaré, à côté de Mopti, faisant un inventaire détaillé des difficultés de son centre et de ses besoins. Après six mois de préparation, une mission est rapidement organisée. Il s’agit de mieux faire connaissance avec les demandeurs, d’appréhender leur engagement afin d’en faire de véritables partenaires et de faire un diagnostic des difficultés du centre et de dimensionner les travaux à y réaliser. Un premier lot de matériel de maintenance fut offert à cette occasion et une formation dispensée. Un groupe de techniciens est depuis mobilisé pour une véritable mise à niveau du centre en recherchant en particulier les pièces nécessaire parmi le matériel déclassé au sein de France Télécom. Ce projet est représentatif d’un des volets de l’activité de l’association, développer les relations d’entraide avec les collègues techniciens des opérateurs du Sud, engager par là des relations d’amitié sur la durée.
L’autre projet consiste en l’installation de quatre téléphones dans 4 villages autour de Toma dans la province du Nayala au Burkina Faso [11]. Il concerne cette fois directement la population bien que la demande n’émane pas d’elle véritablement. Après l’abandon du projet de Sérékéni, CSDPTT cherchait un terrain pour réaliser un projet d’installation de moyens de communication à distance. C’est au cours d’un conversation avec André Nyamba que l’idée a germé de le faire à cet endroit. Les villages sont choisis à partir des contraintes techniques mais aussi pour ne pas créer trop de jalousie et tenir compte des besoins de l’administration et s’assurer ainsi de son soutien. Une réelle coopération est mise en place avec l’ONATEL qui a accepté de prendre en charge l’installation de l’alimentation électrique à l’aide de panneaux solaires, de supporter les coûts de dédouanement du matériel récupéré, de mettre cinq à disposition pour participer à l’installation dont CSDPTT assurera la formation.
La seule réelle difficulté réside peut-être dans le fait que les habitants des villages n’ont pas émis directement la demande même si certains d’entre eux avaient déjà sollicité individuellement à l’ONATEL une ligne. Cette question du partenariat est centrale dans la conduite des projets d’aide au développement et les adhérents de CSDPTT en sont conscients. Mais il existe d’autres demandeurs, véritables partenaires. M. Nyamba lui-même, puisqu’il souhaite pouvoir communiquer avec ses parents au village. Mais CSDPTT peut compter aussi sur un autre cadre de l’ONATEL, véritable interlocuteur de CSDPTT en son sein, lui-même aussi originaire d’un des villages concernés. Ils se sont d’ailleurs tous deux répartis les rôles, M. Nyamba se chargeant des relations avec les villages dépassant par son action le seul cadre du chercheur chargé de faire une enquête sociologique et le second se chargeant de faire avancer le projet au sein de l’opérateur. On touche ici à une des originalités du réseau téléphonique dans on rôle de mise en relation d’individus. La population intéressée à l’installation d’un téléphone dans un village ne se restreint pas aux seuls habitants de ce village mais aussi à ceux extérieurs aux villages ayant besoin de communiquer avec eux.

Par ailleurs, la coopération française ayant changé de politique, il devenait possible pour CSDPTT d’obtenir une subvention pour un projet de téléphonie rurale. Une bonne partie sera consacrée à financer les travaux de M. Nyamba et des ses étudiants venus enquêter sur le terrain. Cette décision fut prise à la suite d’une importante discussion contradictoire au sein du Conseil d’administration. Une opposition s’y manifesta tandis que la plupart des membres exprimèrent un doute mais souhaitaient tenter l’expérience. Tous reconnaissent aujourd’hui qu’un tel travail était indispensable et qu’ils ont beaucoup appris. Il a permis à CSDPTT de faire un bon qualitatif décisif. L’association se différenciait ainsi de nombreuses autres ONG, peu soucieuses de rechercher une distanciation critique par rapport aux effets de leurs actions au sein des villages souvent appréhendés par le raccourci du communautarisme.

CSDPTT a déjà entrepris des démarches auprès d’autres ONG pour résoudre la difficile question du partenariat reconnaissant par là la nécessité d’une médiation entre elle et les populations. Des ponts sont jetés avec l’association Afrique Verte qui présente le double avantage de par son activité (mettre les régions déficitaires en productions vivrières avec les régions bénéficiaires pour les faire circuler des unes vers les autres) d’être au centre de la problématique des besoins en télécommunications tout en ayant des contacts directs avec des groupements de producteurs.

CSDPTT est parti du présupposé, largement vérifié depuis, que la demande en téléphone existait mais qu’elle ne s’exprimait guère faute d’entrevoir la possibilité quelle soit satisfaite. Les premières années de son existence, CSDPTT s’est souvent vu opposer un scepticisme par rapport à son champ d’activité alors que dans le milieu des ONG, il n’était question que de la santé, de l’éducation et de l’agriculture. La dernière période lui a permis de dépasser les premières erreurs et d’acquérir de l’assurance. Son ouverture sur l’extérieur a suscité une sympathie particulière due à ses compétences peu répandues dans le monde des ONG et elle est sollicitée de plus en plus pour des conseils, des projets, des partenariats ou pour participer à des conférences.

Des rapports Etat-ONG

L’Etat est aujourd’hui sommé par le processus de mondialisation, souvent avec des complicités internes, de se retirer d’un certain nombre de ses prérogatives, au profit de la société civile mais surtout de l’initiative privée censée être plus efficace grâce la régulation " naturelle " du marché. Qu’en est-il à propos des télécommunications ? Leur caractère hautement stratégique notamment pour la construction et la sécurité d’un Etat, la maîtrise des réseaux internes au territoire national et des accès aux réseaux extérieurs, et le droit à la communication, comme exigence nouvelle pourraient presque les classer parmi ses activités régaliennes. Les économistes ont longtemps qualifié alors les opérateurs publics de télécommunications de monopole naturel du fait de l’énormité des coûts que représenterait pour un nouveau prétendant la construction d’un réseau concurrent. Les considérables avancées technologiques récentes, contemporaines d’une formidable offensive idéologique néo-libérale, ont vite fait de battre en brèche ce qui était considéré comme un acquis. L’Etat auparavant fournisseur directe du service public des télécommunications n’est plus chargé dans les pays occidentaux que de réguler le marché et de dicter des lois censés le faire. Un modèle que l’on exporte en Afrique sous la contrainte. Mais contrairement à ce qui s’est passé en Europe,onaccorde des concessions à des opérateurs internationaux privés étrangers, issus d’ailleurs d’anciens monopoles publics. Il s’agit deleur garantir des profits pendant qu’ils investissent dans l’extension du réseau en attendant d’ouvrir la marché du téléphone fixe à la concurrence. Dans les pays occidentaux, l’extension rapide du réseau sur le territoire national a partout été réalisé par l’Etat lorsqu’il détenait le monopole des télécommunications.

C’est dans ce monde des télécommunications en pleine mutation qu’a émergé CSDPTT. L’association est née lorsque France Télécom était encore un monopole public qui prenait en charge la coopération avec l’Afrique, tout en exploitant directement dans un certain nombre de pays, via une filiale France Câble et radios, les télécommunications internationales, les seules véritablement rentables. Si le premier livre vert sur les télécommunications avait préparé le bouleversement qui allait suivre en Europe, dans l’indifférence générale, du moins parmi le personnel des PTT, en Afrique il n’était guère question de privatisation alors qu’aujourd’hui la grosse majorité des pays l’ont d’ores et déjà effectuée. Aujourd’hui, la coopération dans ce domaine a pratiquement cessé pour laisser place aux affaires. Les nombreux coopérants détachés sur place sont rentrés, les moyens ont considérablement diminué. La doctrine officielle stipule que le secteur est rentable et qu’il faut que l’Etat français se désengage. L’aide n’est maintenue que sous forme de prêts via la Caisse Française de Développement. S’il y a eu ça et là, des initiatives intéressantes, le bilan de cette coopération de la période passée n’est pas fameux si l’on considère l’état des télécommunications en Afrique.

Dans le débat qui agitait la coopération avant sa quasi-disparition, un ancien responsable de la coopération, isolé bien sur, imaginait même CSDPTT devenir presque un exécutant officiel de la coopération, ce qui faisait sourire ses adhérents tant l’association, de taille modeste, paraissait bien incapable de jouer un tel rôle, dont elle ne voulait pas par ailleurs. Si la coopération accorde un peu d’importance à CSDPTT aujourd’hui, qui a, il est vrai beaucoup progressé, n’est-ce pas surtout parce que la coopération n’existe presque plus dans les télécommunications et se réduit à des initiatives isolées et que parmi celles-ci, CSDPTT peut paraître importante alors qu’elle reste dramatiquement modeste par rapport à tout ce qu’il y aurait à faire.

Quelle coopération alternative construire ? La question ne va pas tarder à se poser. Le projet initial consistait à soutenir leurs collègues africains dans l’exercice de leur profession et à permettre à des communautés villageoises de bénéficier de moyens de communication à distance. Difficile dans ce cadre de ne pas se poser la question des relations à établir avec l’opérateur, le représentant exclusif de l’Etat dans ce domaine.

CSDPTT, comme nous l’avons vu, attaché au service public, ne chercha pas à faire l’économie des rapports avec l’opérateur local. Dans le cadre de monopoles publics, il s’agit bien de palier les insuffisances de la coopération en France et d’autre part un certain nombre de dysfonctionnements en Afrique. Les opérateurs locaux, qui exploitent à peine 2 ou 3 dizaines de milliers de lignes, surfacturent les communications, officiellement pour investir dans l’extension du réseau. En réalité les Etats, à court de liquidité, ponctionnent les caisses des opérateurs de téléphone, souvent les seules entreprises publiques en bonne santé, dans le sens où les comptes sont équilibrés voire bénéficiaires. Pour autant il est illusoire de vouloir les contourner comme le démontre l’expérience que va vivre CSDPTT, quelques années après sa création, avec une petite société d’études dénommée GBH du nom formé avec les initiales de deux ingénieurs qui la composaient.

GBH avait mis au point un concept nouveau dénommé hélium, qui devait permettre d’offrir des accès au téléphone de façon modulable en se recentrant sur les besoins des villages plutôt que de ne construire le réseau qu’à partir des noeuds constitués par les centraux téléphoniques existants. Ainsi les villageois déterminaient avec qui ils souhaitaient communiquer et l’installation permettait de répondre à ces besoins. L’idée pouvait être intéressante car elle permettait de créer un réseau local non relié au réseau international.

Cette société cherchait un terrain et des subventions pour mener des études et ne rencontrait que peu d’échos. Elle trouvait en CSDPTT le seul organisme en contact avec le terrain et suivait ses expériences avec intérêt. D’ailleurs CSDPTT contribua de façon décisive à la rencontre entre les différents partenaires grâce à ses contacts. La région de Yélémané paraissait certes solvable du fait de l’importance des flux financiers générés par les immigrés. Mais elle paraissait aussi mal choisie pour expérimenter le concept mis en place par GBH car les habitants de cette région de forte émigration et ses ressortissants à l’étranger sont surtout demandeurs de communication internationales France - Mali et Mali - France.

GBH refusa d’associer la SOTELMA (Société des Télécommunications du Mali) dès le départ. Son objectif consistait en réalité à créer un opérateur privé local, dont le capital serait composé de fonds des associations d’immigrés et d’investisseurs privés, éventuellement de la SOTELMA. GBH, qui souhaitait créer un réseau local indépendant s’imaginait ensuite négocier une entrée dans le réseau malien avec la SOTELMA ou négocier avec les opérateurs satellitaires le routage des communications destinées à l’extérieur. CSDPTT, qui réunit son conseil d’administration pour statuer, exprima rapidement son désaccord et son souhait qu’un tel projet soit dès le début entrepris en collaboration permanente avec la SOTELMA qui devait être associé à chaque étape. Cette position était bien sur motivée par une position de principe de défense du service public et son opposition à la privatisation. Mais son argumentation consista surtout à démontrer l’impossibilité qu’un tel projet voit le jour. La SOTELMA allait certainement défendre son monopole et ne pas laisser la région la plus potentiellement rentable lui échapper. La SOTELMA se montra polie mais décida d’étendre rapidement le réseau téléphonique dans la région. Les installations ne répondent pas entièrement à la demande pour autant de nombreuses lignes ont été construites et de toute façon la liaison Kayes Bamako ne pourrait faire transiter un volume plus important de trafic. Aujourd’hui, l’ADCYF (Association pour le Développement du Cercle de Yélémané en France), l’un des partenaire du projet propose de financer une nouvelle extension du réseau contre une part du capital de la SOTELMA entrée dans une phase active de privatisation. GBH découragée après avoir sans doute compris trop tardivement l’impossibilité de devenir un opérateur régional, s’est auto-dissoute.

Si les adhérents de CSDPTT veulent bien faire de l’aide direct aux opérateurs qui peut se traduire par des dons de matériel récupéré ou des formations, il souhaitent avant tout que la conception, la réalisation, le financement et la gestion des projets se fassent effectivement en " coopération " et que l’on évite la " coopération de substitution ", comme on l’a qualifiée, telle qu’elle se pratiquait auparavant à partir de l’indépendance. Ils incitent donc leurs correspondants au sein des opérateurs africains à se grouper en association L’objectif est double : d’une part établir un contact privilégié et créer des relations basées sur la solidarité et l’entraide avec les membres du personnel considéré comme des collègues et d’autre part que ces associations deviennent les partenaires de CSDPTT, qu’elles proposent des projets et qu’elle contribuent à les faire avancer sur place.

Voilà donc un groupe de techniciens, qui se proclament indépendants de France Télécom, qui plus est bénévoles, qui réalisent ses projets pendant leurs congés. Voilà bien de quoi susciter de la méfiance pour des opérateurs très administratifs, soucieux de bonne relation avec la France, et son système de coopération, qui reste malgré tout la principale source d’aide. CSDPTT va ainsi découvrir de leur part l’art de répondre gentiment mais de ne pas s’engager officiellement sur des documents signés. L’expérience vécue lors du projet concernant le village de Sérékéni fit comprendre un peu tardivement qu’il était illusoire d’associer un opérateur à une opération qui ne concernait pas le réseau téléphonique puisqu’il s’agissait d’installer des liaisons point à point. Un correspondant interne à l’ONATEL l’avait d’ailleurs pressenti mais un peu naïvement on attendait une explication officielle et puis on voulait y croire, porté par une idéalisation du service public. CSDPTT avait pourtant tout fait pour associer l’opérateur. Le poste radio à Orodara devait être installer dans les locaux de l’ONATEL de la ville, un système avait été imaginé pour permettre aux villageois appelant de Sérékéni de faire passer des messages téléphoniques à partir de là vers d’autres villes du pays. L’idée était d’associer l’ONATEL en faisant en sorte que cette installation lui bénéficie en partie par le appels téléphoniques ainsi générés vers d’autres villes du pays. Le Chef de centre local avait d’ailleurs donné son accord.
Pourtant, par ailleurs, les cadres de direction laissaient paraître de la sympathie (à huis clos) d’autant plus que les membres de CSDPTT critiquaient la coopération telle qu’elle se faisait. Lorsque mis en confiance l’un d’eux se libérait, il exprimait le rejet du poids trop lourd de la France, justement parce qu’on avait guère le choix de s’adresser ailleurs. Il racontait comment ces experts trop souvent paternalistes, pas toujours aussi compétents que ça, se permettaient de remettre en cause les choix nationaux, de reprendre les études effectuées localement ou de les commander à des bureaux d’études français souvent très chers, plutôt que de les faire réaliser sur place par les techniciens nationaux qui se sentaient ainsi dévalorisés. Ainsi travailler avec les ONG pouvait peut-être constituer une opportunité, mais pleine de dangers contre lesquels il fallait donc se prémunir. Il faudra du temps et la possibilité de récupérer du matériel de téléphonie rurale pour réunir les conditions d’une collaboration avec l’opérateur public. Mais en aucun cas, les prérogatives de l’Etat ni de l’opérateur public ne sont remises en cause. Tout juste ce dernier doit-il procéder à une légère adaptation, peu habitué qu’il est à travailler avec de tels partenaires dont il a du mal parfois à comprendre l’engagement.

Ainsi l’expérience de CSDPTT, notamment dans la démarche de ses derniers projets, nous semble assez proche de celle d’Ecole Sans Frontière décrite par Nathalie Affre [12] : " Le mode de régulation par le non gouvernemental se présenterait davantage comme un mode provisoire dans un contexte historique singulier : contrairement à des idées largement diffusées, il ne signifierait pas automatiquement le dépérissement ou à fortiori, la fin de l’Etat : cette étude de cas démontre que l’ONG ni ne se substitue à l’Etat, ni n’est véritablement le simple instrument de l’Etat... Elle force donc en quelques sorte le ministère à assumer sa propre politique".
La privatisation prochaine des opérateurs burkinabé et malien pose de nouvelles questions alors que celles que posait la coopération avec un opérateur public n’avaient pas toutes été appréhendées et encore moins résolues. Les opérateurs vont considérablement changer. Ils percevront le service public non comme un devoir mais comme une contrainte. Pour autant CSDPTT n’entend pas abandonner la coopération et ses incitations à voir se créer des associations de salariés au sein des opérateurs ont redoublé dans la dernière période et semblent avoir abouti du moins au Mali. Il va donc falloir inventer une nouvelle forme de coopération dans ce cadre, mais la réflexion se fera collectivement avec des associations maliennes et peut-être bientôt burkinabé.

L’échec de l’expérience de GBH met par ailleurs en lumière la particularité d’un réseau de télécommunications. On peut construire des puits, alimenter un village en électricité en complète autarcie. La construction d’une école ou celle d’une infirmerie nécessite une liaison avec l’Etat lorsqu’il s’agit d’obtenir ensuite un infirmer ou un maître d’école, mais ces liens peuvent être distendus tout au long de l’année et on peut vivre en autarcie quelques temps par exemple si on a une réserve en médicaments ou si la route est coupée l’instituteur peut continuer à faire ses cours. Mais à quoi sert le téléphone s’il n’est pas relié au réseau local, national ou international ou si le réseau est coupé ? Le concept judicieux mis en place par GBH contournait en partie cette question puisqu’il permettait de créer un réseau local en se passant d’une liaison avec le réseau national. Ainsi les villageois pouvaient communiquer entre eux ou se relier à la ville la plus proche sans forcément créer une interconnexion avec le réseau national. Pour autant il ne pouvait s’affranchir de l’obtention d’une licence. Ainsi toute tentative de contournement de l’opérateur en situation de monopole paraît vouée à l’échec [13].

Des rapports ONG-entreprises

Selon M.-C Gueneau [14], les ONG de petite taille ne connaîtraient guère les entreprises, ignoreraient les défis du marché, n’auraient guère les compétences requises et selon Serge Ghinet et Christophe Dunand [15] leurs dirigeants n’auraient aucune notion de management. Il leur est souvent reproché de ne pas travailler comme des professionnels, contrairement aux plus grosses qui embauchent des diplômés issus des écoles de commerce ou de communication qui soignent leur images extérieures. Leurs conseils d’administration comme ceux des entreprises nomment des directeurs bien rétribués pour diriger l’exécutif. Elles ont même contribué à créer un nouveau marché celui du don ou des subventions qu’elles se disputent. Les ONG de taille moyenne se professionnalisent lorsqu’elles créent leurs premiers postes de permanents. Les projets étant souvent de courtes durée, elle sont contraintes de partir à la recherche de projets, et donc de subventions pour pouvoir financer les emplois ainsi créés afin d’assurer leur pérennité. D’autres encore créent de véritable produits comme n’importe quelle entreprise. Dans ce monde très divers, la frontière entre ONG et entreprise paraît bien floue. Mais ces entreprises dites classiques, ne touchent-elles pas elle-même des subventions par l’intermédiaire de toute une série de dispositifs sociaux ?

CSDPTT affirme fièrement baser son activité sur le bénévolat. Pourtant, par rapport aux autres ONG d’entreprises son positionnement parait original. En effet, elle a participé au sein du CFSI (Comité Français de Solidarité Internationale) à des réunions de réflexion portant sur les rapports ONG-entreprises. Il s’agissait de s’adresser aux entreprises pour attirer leur attention sur le fait que les ONG pouvaient constituer pour elles une opportunité, et aux ONG pour leur apprendre à se rapprocher de leur logique et de leur méthode de travail afin d’obtenir de leur part des subventions pour compléter le retrait progressif des financements publics. Les seules associations de salariées présentes, à part le CODEV dont il fut question, étaient des fondations d’entreprise. Il s’agit pour elles tout autant d’améliorer l’image externe de l’entreprise que de s’adresser à son personnel pour le séduire en sortant un peu du cadre strictement professionnel afin que les salariés, à la recherche de sens comme l’ensemble de la société s’y sentent mieux.

La démarche de CSDPTT est tout autre. L’indépendance par rapport à l’entreprise est défendue farouchement alors qu’on recherche les avantages d’une association interne à l’entreprise, une contradiction dont on ne peut dire aujourd’hui quelle en sera l’issue. L’une des grandes originalités de CSDPTT consiste à avoir vécu plus de 10 ans au sein d’une entreprise, puisque pour en être membre il faut être salarié ou retraité de France Télécom et de la Poste, sans que soient officialisés des rapports d’une façon ou d’une autre. Les tentatives de reconnaissance de l’association ont été infructueuses. CSDPTT a depuis cultivé son autonomie et préfère remettre à plus tard une éventuelle officialisation pour être en mesure de refuser de n’être qu’un instrument de l’entreprise.

Issus de l’entreprise, on ne peut guère dire que les adhérents en méconnaissent le fonctionnement puisqu’ils y vivent au quotidien. Quant aux lois du marché, ils en rejettent les dogmes, plutôt qu’ils ne les méconnaissent. Lorsqu’on créée une association, on ne cherche pas à recréer une entité fonctionnant comme une entreprise. On cherche souvent plutôt à vivre d’autres rapports humains que ceux qui président au fonctionnement de l’économie libérale. La défense du service public qui fait l’objet d’un consensus parmi les adhérents, n’est pas antinomique de l’entreprise mais elle a véritablement disparu de la culture diffusée par la direction de France Télécom, soumis à une rude concurrence, à la recherche de profits rapides. La faible rentabilité des investissements en téléphonie rurale rend donc nécessaire l’intervention publique. Les adhérents de CSDPTT sont plutôt de ceux qui pensent que le libéralisme économique est responsable d’effroyables dégâts sociaux et que l’efficacité des entreprises aujourd’hui se réduit à la satisfaction des actionnaires au détriment d’une véritable efficacité sociale.

Les détracteurs des ONG leur reprochent leur manque de professionnalisme et une certaine forme d’idéalisation des rapports humains, avec comme corollaire, le fait que le bénévolat comme négation des lois du marché, ne peut fonctionner. Les adhérents de CSDPTT aimeraient bien démontrer le contraire. Ce sont en général plutôt des professionnels expérimentés, sûrs de leur expérience et de leur compétence qui osent solliciter des adhésions. Le monde des techniciens est un monde assez particulier où le pragmatisme et la précision du travail bien fait sont des valeurs prisées. Il faut donc bien différencier professionnalisation et compétence.
Une association d’aide au développement doit cependant avoir une autre compétence tout aussi indispensable, celle de l’aide au développement. La plupart des adhérents qui ont rejoint l’association ne la possédait pas. Les dix premières années ont donc été des années d’expérimentation, où les projets étaient discutés et les erreurs qui n’ont pas manqué de se produire ont été largement commentées et utilisées pour leurs retombées pédagogiques. On peut même dire que des erreurs pressenties par les responsables ont été poursuivies jusqu’au bout, afin que l’expérience soit vécue collectivement, plutôt que de transmettre par le discours une expérience non vécue, forcément moins convaincante.

La véritable question posée aujourd’hui n’est donc plus vraiment celle de la compétence mais plutôt celle des moyens humains pour assumer les responsabilités nouvelles qui lui incombent depuis sa reconnaissance externe. Car si CSDPTT reste modeste, elle peut très bien continuer à fonctionner sur le bénévolat, tout en traitant avec des entreprises que sont les opérateurs de téléphonie en conservant ce qui fait sa force, l’engagement de ses adhérents et leurs compétences professionnelles. Mais les demandes augmentent ainsi que les sollicitations de toute sorte, pour des débats publics, des séminaires, des conseils, des groupes de réflexion. La question se pose en terme d’activité principale ou secondaire des adhérents (du point de vue du temps de travail), activité professionnelle ou de loisir (dans le sens où elle se fait en dehors du temps de travail). Des solutions existent comme l’embauche d’emplois jeunes, les stages d’étudiants, voire la négociation de détachement au sein de l’entreprise. CSDPTT acceptera-t-elle de passer ce cap ?

Les ONG qui cherchent à rester " non gouvernementales ", donc à diminuer le poids des subventions de l’Etat ou plus généralement des organismes publics, se tournent souvent vers les entreprises pour financer leurs actions. Pour être accepté par l’entreprise, il faut bien sur se rapprocher de la culture d’entreprise avec toutes les conséquences que cela comporte, la plus importante étant qu’en échange l’entreprise demande à ce que l’activité de l’ONG et surtout ses retombées s’intègrent dans la stratégie d’ensemble de l’entreprise, soit comme un moyen de faire de la publicité soit pour les retours que l’on attend d’une image d’entreprise " sociale ".
Le positionnement de CSDPTT lui a permis pour l’instant d’éviter la recherche de sponsor. En effet elle pourrait faire appel à des constructeurs par exemple pour des dons de matériel de télécommunications. Elle a pu jusqu’ici s’en passer en construisant ses projets techniques à partir de matériel " aliéné ", c’est-à-dire en fin d’utilisation, qu’elle récupère au sein de l’entreprise pour qui la gestion des aliénations constitue une charge ce qui laisse une certaine marge de manoeuvre aux associations. Il s’agit là d’une orientation affichée dès la création de l’association. Cela entraîne de nouvelles difficultés puisqu’il faut prouver à ses partenaires enclins déjà à la méfiance que le matériel peut encore marcher un certain temps, une difficulté que l’association contourne en n’installant du matériel que si elle a réussi à en récupérer des lots de rechange. D’autre part, comme nous l’avons vu, elle fonctionne sur une culture de l’économie de moyens. Mais surtout, situé au coeur de l’entreprise, elle en utilise sa logistique, en particulier le courrier et le téléphone, l’accès via le réseau interne au courrier électronique ce qui constitue souvent une lourde charge pour les associations. Elle bénéficie donc de beaucoup d’avantages d’être une association de personnels, sauf celui et non des moindres de recevoir une subvention directe, en en évitant beaucoup des inconvénients en particulier celui d’avoir à rendre des comptes et à négocier des retombées pour l’entreprise. C’est une stratégie qui marche mais qui ne peut être que provisoire. Se posera forcément un jour, à moins que l’association se refuse de grandir, la question de l’officialisation de l’association au sein de l’entreprise.

Conclusion

Que CSDPTT ait été constituée par d’anciens militants politiques ou syndicaux à la recherche d’actions de solidarité plus concrètes, voilà qui ne la différencie par beaucoup des autres ONG [16].

Mais qu’elle se soit organisée au sein d’une entreprise, la poste et France Télécom qui étaient alors encore réunies au sein des PTT, et que son domaine d’activité soit justement le métier même de des deux entreprises, la Poste et les télécommunications, voilà par contre qui constitue de forts éléments de différenciation par rapport au monde des ONG.
Au terme de notre réflexion, nous nous rendons compte de l’importance et du nombre des questions qui restent en suspens. Il faut donc se garder de porter des appréciations temporelles sur les ONG mais bien plutôt les étudier dans leurs évolutions. En même temps ce positionnement ne pourra laisser ces questions longtemps sans réponse. CSDPTT arrive à un moment crucial de son histoire dans la mesure où ces questions fondamentales risquent de l’interpeller contre son gré alors, qu’en ne se les posant pas clairement elle a pu éviter des conflits internes.

Il lui faut régler la question de l’accroissement des besoins en moyens humains, en temps à consacrer à l’activité. Beaucoup choisissent dans de tels moments cruciaux de leur histoire une certaine stabilisation en tirant vers le modèle de l’entreprise, avec des salariés dirigés par un conseil d’administration. C’est ce choix que l’on nomme à tort celui de la professionnalisation Les adhérents de CSDPTT semblent plutôt tenter de conserver le caractère militant et spontané des premiers jours et de montrer que des " professionnels " peuvent rester bénévoles. Réussiront-ils ce pari ? Cette question est liée à celle des rapports avec l’entreprise puisqu’ils en sont des salariés, des professionnels. Il faudra sans doute un jour ou l’autre officialiser au sein de France Télécom l’existence de CSDPTT. Et si l’association n’est pas demandeur, sans doute l’entreprise le sera-t-elle d’autant plus que l’activité de l’association a beaucoup augmenté ces dernières années. France Télécom peut accorder des avantages à des associations y compris des détachements comme ceux qu’elle vient d’accorder à Télécom Sans Frontière qui a mis à la disposition des réfugiés des téléphones pour recevoir des nouvelles de leur famille lors du conflit du Kosovo ?

CSDPTT n’a pas non plus réglé la question de ses rapports avec l’Etat français, ni avec ses interlocuteurs, les opérateurs africains de moins en moins dépendants de l’Etat. Une question tout autant incontournable compte tenu de son activité dans les domaines de la Poste et des Télécommunications ?

Association dont l’un des mobiles était la défense du service public en contribuant à son bon fonctionnement, sa marge de manoeuvre était particulièrement étroite lorsque que ce service était censé être pris en charge directement par l’Etat. Ne va-t’elle pas paradoxalement rencontrer moins de blocage avec des opérateurs privatisés en France et en Afrique ? Nous avons vu les difficultés qu’elle a eu à mettre en place ses projets. Sans doute ces changements vont-ils faciliter ses initiatives. Mais CSDPTT va être confrontée à un autre problème autrement plus complexe ? Celui d’avoir à travailler pour le développement du service public certes pour le bien de la population, mais aussi au profit d’un opérateur privé alors que celui-ci se refusera à se lancer dans des investissements non immédiatement rentables. Et l’on voit mal ses adhérents travailler bénévolement pour le profit d’opérateurs privés. CSDPTT va devoir innover, et elle s’est donné les moyens de le faire avec les salariés de ces futurs opérateurs privatisés, confirmant le rôle souvent dévolu aux ONG de laboratoire d’expérimentation sociale.

Là où CSDPTT semble le plus avancé dans la réflexion c’est dans son approche des destinataires de son activité, de son « aide » qui doit consister à supprimer l’aide selon un schéma idéal. Les techniciens des télécommunications et des postiers au Mali commencent à s’organiser comme l’avait souhaité CSDPTT pour construire cette coopération mais sans doute ne vont-ils pas tarder à poser de nouvelles questions inédites pour les adhérents de CSDPTT. N’est-il pas en effet plus facile de d’imaginer la coopération en l’absence d’interlocuteurs de poids que de la vivre.

Avec la population, CSDPTT a franchi un certain nombre d’étapes qui devrait lui éviter désormais de reproduire les erreurs de jeunesse, de dépasser les élans de bon cœur, qui demeurent cependant un formidable motif d’engagement, pour une meilleure efficacité. Son expérience et son rayonnement croissant doivent lui permettre de trouver les partenaires adéquates, indispensables à la réussite des projets comme l’association en est convaincue. Il lui reste à mettre tout cela en pratique. En cas de succès, il lui faudra alors passer à une autre échelle car la demande risque d’exploser. La restructuration actuelle des télécommunications ne semble en effet pas aller dans le sens de la satisfaction des besoins des populations. Son champ d’activité paraît immense mais sa marge de manoeuvre bien étroite si elle décide de conserver l’esprit qui animait ses adhérents lors de sa création.

Bruno Jaffré


[1Voir en particulier l’ouvrage ONG et Développement, société, économie, politique sous la direction de J.-P. Deler, Y.-A. Fauré, A. Piveteau et P.-J. Roca 686 pages Karthala 1998.

[2On notera en même temps la similitude des appellations de ces deux associations regroupant des travailleurs au sein de leurs entreprises respectives mais aussi leur différence. CODEV signifie coopération Développement et CSDPTT (Coopération Solidarité Développement au PTT). La présence ou non du mot solidarité dans le signe apparaîtra porteuse de beaucoup de sens et de l’essentiel des différences.

[3Aujourd’hui le CODEV est une des ONG les plus importantes de par son budget. Elle a mis en avant le concept de "mécénat technologique" dont le terme souligne l’acceptation de la dépendance de l’association par rapport à l’entreprise. Le CODEV bien que se basant sur l’engagement des adhérents de l’EDF, ne se positionne pas en critique de coopération institutionnelle. Il lui emprunte ses méthodes comme par exemple la création de joint- venture. Par ailleurs l’EDF développe des actions internationales basées sur la prise de participation dans les capitaux d’entreprises électriques du tiers monde ce qui va tout à fait dans le sens de la mondialisation telle qu’elle se construit aujourd’hui. Ce positionnement permet au CODEV d’afficher des réussites à travers tous les continents. Le CODEV est certes une ONG, mais s’il existait le terme ONE (Organisation non entrepreneuriale), c’est-à-dire tout autant non liée au gouvernement qu’à une quelconque entreprise, le CODEV serait-il cataloguée ONE ?

[4IL s’agit d’un projet initié par la direction de la Poste au Burkina Faso. Elle mettait à la disposition d’un villageois une bicyclette contre une petite rétribution et celui-ci devait ramasser et distribuer le courrier.

[5Matériel de télécommunications qui étaient installé dans les voitures.

[6France Télécom aussi. N’importe quelle service de communications dans une autre entreprise aurait tout de suite sauté sur cette opportunité pour en tirer profit au bénéfice de l’entreprise et de son image.

[7Parti Démocratique de Côte d’Ivoire, Rassemblement Démocratique Africain (parti gouvernemental ivoirien

[8Voir article étude de faisabilité du projet à [http://csdptt.org/article205.html-http://csdptt.org/article205.html

[9CSDPTT a finalement tenu sa premoesse puisque ce village a été raccordé au réseau téléphonique en 2003 voir http://csdptt.org/rubrique25.html

[10La prise en compte des inégalités au sein d’un village en particulier le fait que l’aide provenant de la bonne volonté extérieure profite souvent aux couches sociales aisées à l’intérieur d’un village (travaux développés par Pierre Olivier de Sardan dans Société et Développement in Fassin P. et Jaffré Y. ed. Ellipses Paris 1990) ne peut faire l’objet d’une appropriation par une association comme CSDPTT que dans une étape ultérieure.

[11Ce projet a été depuis réalisé voir http://csdptt.org/rubrique22.html

[12ONG et Développement chapitre 42 : ONG et régulation étatique en Amérique Centrale p.645 à 658.

[13Une expérience récente montre d’ailleurs pourtant une certaine ouverture de la SOTELMA. Cet opérateur a par exemple accepté récemment l’installation d’une valise INMARSAT par des associations reconnaissant en pas être en mesure de répondre au besoin, mais conditionnant son accord au retrait de la valise lorsqu’il sera en mesure de relier le village au réseau national.

[14Les ONG et l’économie : l’entreprise méconnue mais diabolisée op. cit. p.339

[15Les organisations locales face au marché op. cit. p. 25

[16C’est sans doute un peu moins le cas aujourd’hui