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SMSI. Jean Louis Fullsack interviewé sur RFI « Il faut des objectifs concrets de réduction de la fracture numérique »

vendredi 12 décembre 2003, par Bruno JAFFRE

Administrateur d’une association (Coopération-Solidarité-Développement aux PTT) qui œuvre au développement des télécommunications en Afrique, Jean-Louis Fullsack, ancien expert auprès de l’Union internationale des télécommunications (UIT), estime que le continent doit avant de consommer de l’Internet, mettre en œuvre une infrastructure de réseaux de télécommunications. Il suggère ici des pistes de réflexion concernant le financement de ces réseaux.

RFI : A quoi sert ce sommet mondial ?

Jean-Louis Fullsack : Officiellement il y a deux objectifs principaux : la « formulation de la société de l’information » et la « réduction de la fracture numérique ». Un autre objectif -sous-jacent dans le processus mis en place par l’Assemblée générale des Nations unies- est l’instauration d’un mécanisme de « multipartenariat » entre les trois acteurs conviés, gouvernements, secteur privé et société civile, qui doit permettre d’atteindre les objectifs affichés.

Les points de vue et surtout les buts poursuivis par les trois composantes du processus SMSI sont loin d’être communs. Des divergences traversent également chacune des composantes elles-mêmes, d’où l’état d’échec latent actuel du processus. Ainsi pour la société civile les objectifs de « réduction de la fracture numérique » et ceux relatifs à une certaine conception d’une société de l’information apparaissent-ils souvent concurrentiels voire conflictuels eu égard aux différences de priorités des ONG engagées.

RFI : Qu’en attend la société civile dont vous êtes l’un des représentants à Genève ?

J-L. F. : On retrouve les deux grands domaines ciblés du SMSI. Ainsi pour ce qui relève du premier objectif, la société civile est fortement engagée dans la problématique des contenus et de leur accès (pluralisme des médias, médias communautaires, libertés individuelles, droits de l’homme appliqués aux droits à la communication) et dans la gouvernance d’Internet (respect des intérêts communs, gestion des noms de domaines, droits d’auteurs, logiciels libres). Pour le deuxième objectif (la réduction de la fracture numérique), l’engagement de la société civile est moins tangible, en dépit d’efforts des ONG des pays en développement (en particulier des Caucus Afrique, Amérique latine-Caraïbes et Asie du Sud-Est) et de certaines ONG du Nord engagées dans la coopération et proches du terrain.

Cette différenciation des thèmes prioritaires au détriment du développement et de l’inclusion des pays du Sud se retrouve dans les documents propres de la société civile et dans ses propositions dans les deux documents officiels du SMSI, la Déclaration des principes et le Plan d’action. Notre association CSDPTT étant fortement engagée dans la coopération avec les pays africains, je ne peux que regretter que la majeure partie de l’activité de la société civile soit plus focalisée sur des questions de droits de l’homme et de liberté d’expression sur Internet que sur le comblement du « fossé numérique ». Certes celui-ci figure bien dans les écrits, mais aucun objectif concret n’est mis en avant dans le domaine de l’infrastructure et de son accès. Il faut concrétiser le débat. La conceptualisation des diverses problématiques en jeu éloigne la société civile des réalités sur le terrain qu’est avant tout la vaste friche que constituent les réseaux de communication des pays africains. Paradoxalement, certaines ONG africaines tombent dans le même « panneau ».

RFI : A quoi jugerez-vous du succès ou de l’échec du sommet ?

J-L. F. : Indiscutablement sur l’engagement souscrit par les partenaires à réaliser les objectifs clairement définis, en respect de leur calendrier de réalisation convenu, et dotés des moyens de financement requis. Dans son action en faveur du comblement du « fossé numérique », CSDPTT a affiché trois objectifs essentiels pour le SMSI. Premier objectif : un accès au réseau de (télé)communication par village et communauté représentative dans les pays en développement d’ici à 2005, mettant à la disposition des populations concernées les services qui correspondent à leurs besoins et à leurs ressources.

Deuxième objectif : en Afrique, la mise en œuvre en quatre ans d’une infrastructure de réseau qui étend les facilités d’accès et assure le transport et l’échange des services de communication intra-africains. Cet objectif se concrétisera en particulier par le déploiement d’un Réseau d’Interconnexion Africain (RIA) qui succédera au Réseau Panaftel, et sera complété par la réalisation de la couverture satellitaire du continent grâce au projet RASCOM.

Troisième objectif : la recherche urgente de ressources de financement pour réaliser les deux premiers objectifs, notamment par les mesures suivantes :
- Remise à plat des projets actuels concernant l’Afrique et leur regroupement adapté à l’essentiel. Trop coûteux et obsolète, le projet Africa ONE (le réseau de câbles sous-marins ceinturant le continent) devra être abandonné, ce qui libère au minimum 2 milliards d’euros en investissements.
- Retour au principe de la taxation par répartition de l’ensemble des communications internationales (téléphonie, données, Internet). Selon les économistes, le manque à gagner pour les opérateurs africains est chiffré entre 2 et 5 milliards d’euros par an. Ce mécanisme -réellement solidaire- est capital pour ces opérateurs car il leur permet de restaurer leur capacité d’autofinancement.
- Inclusion des Infrastructures de télécommunications dans les programmes d’infrastructures du Fonds Européen de Développement.

S’agissant de répondre concrètement aux problèmes du déploiement des services d’information et de communication dans les pays en développement (PED) et en respectant leurs spécificités, deux autres objectifs devront être ajoutés aux trois essentiels définis plus haut.
D’abord, dans ces pays la « fracture énergétique » ou électrique précède la « fracture numérique ». Les objectifs assignés ne seront donc réalisables que si les sources d’énergie adaptées, indispensables au fonctionnement des installations de réseau et d’accès, sont prévues et mises en œuvre préalablement et en cohérence. Ces sources doivent être prioritairement de type d’énergies renouvelables, notamment photovoltaïque.
Ensuite, au vu des résultats souvent médiocres voire catastrophiques des privatisations en Afrique, tous secteurs confondus, un moratoire sur la déréglementation des télécommunications devra être instauré en attendant qu’une étude sérieuse et objective justifie les cas où cette démarche s’avère réellement profitable au pays concerné.

C’est donc dans la mesure où les trois objectifs essentiels sont programmés avec leur échéancier et les deux objectifs d’accompagnement dûment mentionnés dans les priorités de ses deux documents officiels, que nous jugerons de la réussite du SMSI.

PROPOS RECUEILLIS PAR MYRIAM BERBER (RFI)

02/12/2003