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La "Société de l’Information" des précédents qui plaident pour la mise en place d’un Tribunal International par M. Pasquali

vendredi 20 décembre 2002, par Bruno JAFFRE

Cet article de M. Pasquali, ancien sous-directeur Communication de l’UNESCO, procède à une analyse particulièrement documentée des différents scandales qui ont amené le crasch actuel dans le secteur des télécoms et propose donc la mise en place d’un tribunal international pour juger les responsables.

 


La "Société de l’Information"
des précédents qui plaident pour la mise en place d’un Tribunal International

par Antonio Pasquali Ancien Sous-Directeur Général
de l’UNESCO, secteur de la Communication
.

La "société de l’information" - issue
de cet écheveau de bits, chips, fréquences, câbles,
satellites, programmes et réseaux qui a unifié électroniquement
tous les codes humains et a permis la croissance exponentielle de la messagerie
et de l’"infosphère" dans laquelle nous baignons - sera élevée
en décembre 2003 aux honneurs d’un Sommet Mondial que lui dédiera
l’Organisation des Nations-Unies elle-même, avec l’Union Internationale
des Télécommunications, l’UIT, dans le rôle de l’hôte
principal.

D’ici là, avec trois Conférences préparatoires
et les fabricants d’équipement, de programmes et de canaux qui s’en
lèchent les babines d’avance, un déluge de panégyriques,
hymnes, hosannas, apologies et autres éloges à ladite Société
tombera sur nos têtes, plus abondant encore que celui qui déferla
en 1998, quand on voulut nous faire croire qu’Internet viendrait rapidement
à bout du sous-développement, de la pauvreté et de
la faim dans le monde.
Tout cela relève de la légende
dorée de ce qui avait été baptisé, il n’y a
pas si longtemps, the network age ; des éloges qui, si on regarde
les choses de façon objective, sont en grande partie mérités.
Car c’est à partir de la révolution technologique sous-jacente
que les standards de production, de conservation et de diffusion des savoirs
ont été élargis de façon radicale et, dans
une certaine mesure, démocratisés.

Comme dans toute histoire digne de ce nom, ces images
d’Épinal de la "société de l’information" cachent
néanmoins par devers elles une légende noire que les protagonistes
voudraient escamoter, mais qu’il faudra mettre en lumière au moment
du Sommet. Cette légende noire est de nature économique et
il faut la raconter ici, non pas dans l’intention manichéenne de
salir ou de détruire la légende dorée, mais plutôt
pour peser en toute connaissance de cause le pour et le contre, ce
qui dans cette "société de l’information" est bon à
garder et ce qui doit être dénoncé et jeté.
Il s’agit, concrètement, de deux gigantesques spéculations
économiques, en grande partie frauduleuses, menées par ceux
qui ont déjà accaparé ladite "société
de l’information", qui ont ruiné son développement naturel,
appauvri des millions d’épargnants, hypothéqué les
coûts futurs de ses services et déclenché une crise
économique globale qui, selon certains analystes, pourrait être
pire que celle de 1929. Car une chose est sûre : tout comme dans
le cas du "global village ", la "société de l’information"
est déjà propriété de quelques uns, et il existe
un risque bien réel que le Sommet ne serve qu’à renforcer
- derrière une façade de débats démocratiques
- l’adaptation de l’univers des consommateurs au bon vouloir des grandes
multinationales, cette fois-ci officiellement invitées (le verbe
"adapter" figure dans les textes officiels de l’UIT).

* * *

La crise du secteur de l’information et de la communication
Le marché libre et autorégulé est,
nous dit-on, parfaitement vertueux, il est l’expression suprême de
ce que le XIXème siècle appelait "les harmonies économiques",
sauf... quand il perd la tête en raison d’une surchauffe, ou qu’il
présente un syndrome de priapisme spéculatif. Sa crise prolongée
- qui a commencé en 2000 dans le segment hight-tech de l’information/communication,
astucieusement promu au statut de "nouvelle économie" et d’"e-business"
pour gonfler plus rapidement la bulle spéculative - continue aujourd’hui
de menacer l’ancienne économie qui se portait relativement bien.
Cette crise a éclaté, il est important de le rappeler, bien
avant le 11 septembre 2001. Rien de très nouveau, écrivait
Le Monde dans un éditorial : le développement des chemins
de fer en 1840 et l’électrification universelle en 1920 engendrèrent
des spéculations analogues. A ceci près que, dans ces époques
plus modestes, l’immense majorité de l’humanité naissait
et mourait sans savoir ce qu’était la Bourse (au moment du krach
de 1929 seul 1 % des américains possédaient des actions,
contre plus de 50 % aujourd’hui).

La plupart des innovations technologiques du secteur de
l’information/communication dont nous profitons dans notre vie de tous
les jours sont nées dans des laboratoires militaires, avant d’être
commercialisées par les entreprises civiles une fois leur "déclassification"
acquise. Ce fut le cas de l’Arpanet en service au Pentagone devenu ensuite
Internet, de l’un des programmes reaganiens de la Guerre des Etoiles à
l’origine du projet Iridium Motorola de téléphonie mobile
satellitaire, ou encore du Global Positioning System, le GPS de l’armée
américaine, aujourd’hui banalisé, entre autres applications,
comme détecteur de voitures volées. La transformation commerciale
d’inventions et de découvertes constitue souvent le seul moyen de
mettre à la portée de tous des innovations qui sinon resteraient
inexploitées. Mais cette fois-ci, l’auri sacra fames, l’exécrable
faim d’argent suscitée par les nouvelles technologies de l’information
et de la communication a dépassé toute commune mesure. Elle
n’a cessé qu’avec les pertes colossales enregistrées (les
plus grandes de l’histoire de l’économie mondiale) et la déception
créée par maintes promesses non tenues : téléphonie
banalisée et quasi gratuite pour tout le monde, télévision
haute définition (TVHD) sur écran cinérama, commerce
internet en croissance exponentielle, véritable inter activité
multimédia, etc.

Le XXIème siècle a commencé et le
tableau est d’une toute autre couleur. La téléphonie mobile
a supplanté la téléphonie câblée, mais
cette croissance s’est essentiellement traduite par la saturation des zones
déjà équipées et peuplées de consommateurs
solvables, laissant les favelas et barrios du monde entier dans une situation
inchangée depuis des décennies ; les tarifs sont restés
scandaleusement cartelisés et élevés dans les pays
du Sud qui continuent de financer la croissance des multinationales qui
disposent ainsi d’un cash-flow impressionnant leur permettant de s’acheter
l’une l’autre ; Iridium a fait faillite en 474 jours, avec 5 milliards
de dollars de dette et 55.000 abonnés au lieu des 1,6 millions prévus
(c’est maintenant le Département de la Défense qui essaye
de la remettre à flot), suivie quelques mois plus tard par Globalstar.
La téléphonie mobile a fait l’objet d’une spéculation
tellement scandaleuse qu’on lui consacrera la partie finale de ce texte.
La TVHD et la numérisation des images sont restées pour l’instant
dans les limbes, officiellement du fait de retards dans la technologie
de la compression de l’image, avec une bonne moitié des opérateurs
européens au bord de la faillite en raison d’investissements disproportionnés.
Les énormes intérêts en jeu ont décidé,
de toute évidence, que la "multimédialité" pouvait
attendre, que les PC avec téléphonie vocale incorporée
devaient mystérieusement disparaître des marchés, que
le mariage du PC avec la TV était à différer. Grâce
à sa partie utile, l’Internet a survécu à la voracité
de ceux qui avaient essayé d’en faire la source de toutes les spéculations,
même si le réseau est resté lourdement touché
par la crise des indicateurs technologiques boursiers. La facture a été
lourde : deux cent compagnies américaines parmi les plus performantes
du secteur ont fait faillite entre 2000 et 2001, et les analystes ont prédit
pour 2002 "une année catastrophique". Les avis en la matière
sont unanimes : le malaise actuel de l’économie mondiale a jailli
d’une colossale bulle spéculative de la "société de
l’information", soutenue par plusieurs gouvernements et fondée sur
deux réussites technologiques littéralement séquestrées
par le marché : Internet et la Téléphonie mobile.

 

Le Crash Internet
A) la spéculation Internet a été
un mélange de délire boursier jamais vu et d’une bonne dose
de machiavélisme politique. Son origine : les États-Unis,
pays propriétaire de facto du réseau (les treize principaux
moteurs de recherche, le quasi-monopole Cisco sur les commutateurs ou "routers",
la majeure partie des presque deux milliards de sites, 70 % de toutes les
adresses électroniques réservées à l’avance
disponibles sous le code IPv4, les bureaux d’attribution d’identification,
les systèmes Échelon, Carnivore, Fluent et Oasis qui épient
et contrôlent les contenus de tous les messages et - c’est
dur à croire - les plates-formes de 95 % des liens intra-européens
et intra-asiatiques, sont Nord américains). Le conglomérat
industriel, gouvernemental, boursier et médiatique, président
Clinton en tête, a lancé une grande offensive destinée
à faire croire à l’humanité que le futur s’appelait
Internet, que la plupart des investissements se déplaceraient vers
le réseau et que seul subsisterait l’e-business en croissance exponentielle.
Simultanément, une autre bonne nouvelle était répandue
par le PNUD et la Banque Mondiale : même le salut des pauvres ne
relevait quasiment plus de questions d’eau, de santé et de protéines,
mais d’un bon branchement au réseau. L’ère d’un gigantisme
sans précédent dans l’histoire de l’économie mondiale
commençait. Entre 1998 et 1999 six des douze plus grandes fusions
d’entreprises, totalisant 465,3 milliards de dollars, ont concerné
des firmes liées à Internet. Microsoft a capitalisé
471 milliards de dollars en 1999, Intel 285, Lucent 211, Yahoo 188, AO
164, Oracle 85... ; en mars de cette même année, le capital
de Cisco a atteint la somme monstrueuse (y a-t-il d’autres épithètes
 ?) de 555 milliards de dollars, presque la moitié du PIB annuel
de la France, face auquel les plus grandes entreprises de la old-economy 
- dont on disait jadis qu’elles enrhumaient les États-Unis chaque
fois qu’elles éternuaient - sont devenues dérisoires.
Les magnats de la new-economy se sont vantés alors d’avoir multiplié
par quatre la vitesse des mouvements boursiers dans le monde. L’un des
grands mythes américains, celui d’un far-west toujours recommencé,
de libertés encore inédites à conquérir, a
resurgi. Il a été épaulé par une tentative
politico-économique de satelliser définitivement l’économie
mondiale autour de Wall Street.

Ce gigantisme n’a duré que quelques mois. En janvier
2001 Walt Disney Co. - tout un symbole - ferme son portail Go.com qui regroupait
toutes les activités de l’entreprise, après avoir comptabilisé
une perte d’un milliard de dollars. Le 24 avril, pour faire passer l’amère
pilule des douze mille licenciements imposés par la perte de 400
des 555 milliards de dollars capitalisés l’année précédente,
John Chambers, manager de Cisco, réduit son salaire annuel de 157
millions de dollars à 1 dollar symbolique. Les actions de Lucent
partent en fumée, 210 entreprises américaines "point.com"
font faillite en quelques semaines, des entreprises strictement spéculatives
dépouillent des millions d’épargnants de leur épargne.
Un véritable e-krach titre Le Monde, en janvier 2001, dans l’un
de ses éditos. La catastrophe ne s’arrête pas là et
tend plutôt à s’aggraver. Teligent, 360 Network, PSInet, Covas,
Exodus et Excite@Home vont devoir se soumettre au chapitre 11 de la loi
américaine sur les faillites, et 2002 débute avec une tendance
analogue pour Qwest, Carrier 1, Level 3, Viatel et Globalstar. Simultanément,
Alcatel annonce des pertes de 4,96 milliards d’euros (les plus grandes
de l’histoire de l’économie française), Vivendi Universal
(le nouveau Pantagruel franco-américain) une dette cumulée
de plus de 10 milliards d’euros fin avril 2002, et AOL/Times - le plus
grand groupement médiatique du monde - des pertes pour le 1er trimestre
2002 de 54,2 milliards de dollars (le déficit le plus élevé
de l’histoire des États-Unis). En juin 2002, les optimistes calculaient
que mille milliards de dollars s’étaient déjà évaporés
en spéculations nasdaq ; les pessimistes (comme Scientific American
dans son numéro de mai) portaient cette somme déjà
astronomique à quatre mille milliards de dollars... ces chiffres
tellement hors du commun avalisent l’hypothèse selon laquelle le
prochain Sommet de Genève aurait pour objectif, inter alia, d’aider
ce secteur à refaire surface.

 

Le scandale ENRON
Le cas Enron, superstar de la "new economy", la plus
grande faillite frauduleuse de toute l’histoire des Etats-Unis, est exemplaire
de ce qui s’est passé entre 2000 et 2002. Le scandale a été
tellement retentissant qu’il a presque réussi à éclipser
celui de Global Crossing, le géant des 165.000 kilomètres
de fibres optiques sur 200 villes de 27 pays. Le krach de cette dernière
entreprise reste, pour l’instant, le plus important des télécommunications
américaines et le quatrième en importance de l’économie
de ce pays. Fondé en 1997, ce météore spéculatif,
c’est le cas de le dire, capitalisait déjà cinquante milliards
de dollars en 2000 et était considéré comme l’un des
protagonistes les plus respectables de la nouvelle économie. Le
28 janvier 2002, après avoir déclaré des pertes de
4,6 milliards de dollars et un endettement de plus de 12,4 milliards, ses
actions qui étaient côtés à 65 dollars ne valaient
plus que 30 centimes. Tous les scénarios de sauvetage - une leçon
à tirer pour la "société de l’information" - prévoient
que les actionnaires perdront la totalité de leurs investissements.
Dans le cas Enron, c’est pire encore : les cadres supérieurs de
l’entreprise, presque tous coupables de "délit d’initiés",
ont encouragé les employés à acheter les actions de
l’entreprise tandis qu’eux-mêmes vendaient les leurs. De la même
façon, chez Global Crossing on a vu apparaître la figure d’un
PDG, Gary Winnick, qui vend ses actions juste avant de déclarer
la faillite, accompagné de l’audit Arthur Andersen, dont la passion
pour le "délit d’initiés", l’évasion fiscale et la
destruction massive de documents compromettants venait de faire la une
des journaux quelques semaines auparavant dans le cadre du cas Enron. William
Cohen, ancien Secrétaire d’État, était membre du Conseil
d’Administration de Global Crossing, tandis que son vice-président,
Joseph Perrone, avait été chef contrôleur des entreprises
de télécommunication chez... Andersen. De plus, la plupart
des grandes banques qui risquent de ne pas sortir indemnes étaient
simultanément créancières, actionnaires et consultantes
des entreprises qui ont fait faillite. Ces méga-scandales financiers
et ces complicités entre contrôleurs et contrôlés
ont fini par attirer l’attention du monde entier sur trois grands et très
respectés groupes économico-financiers :

 a) les Banques d’Investissement
 : Merril Lynch,
première banque nord américaine d’investissement,
a apporté 400 millions de dollars à la société
Enron qu’elle savait en déconfiture. Dans ses mémos internes,
Henry Blodget, l’une des vedettes de la banque, qualifiait de pieces of
crap ("merde") les actions d’Excite@Home alors même qu’il recommandait
à ses fidèles clients d’en acheter (Merril a essayé
récemment de récupérer ne serait-ce qu’une partie
de son prestige en recrutant en qualité de consultant l’ancien maire
de New York, Rudolph Giuliani, et en mai 2002 - par le truchement d’une
de ces transactions judiciaires où les américains sont passés
maîtres - a réussi à se blanchir moyennant le
paiement d’une amende de cent millions de dollars) ;

 b) les grands et très
influents Analystes Financiers
 ; 16 des 17 bureaux les plus importants
des États-Unis recommandaient l’achat d’actions Enron en septembre
2001. Goldman Sachs, Lehman Brothers et d’autres persistaient à
le faire même après que l’entreprise ait annoncé une
première perte de 600 millions de dollars, et

 c) les non moins célèbres
entreprises américaines d’Audit et de Conseil Financier
. Les
cinq géants, jusque là considérés au-dessus
de tout soupçon : Pricewaterhouse Cooper (22,3 milliards de dollars
de chiffre d’affaires en 2000), KMPG (13,5), Deloitte Touche Tohmatsu (12,4),
Ernst&Young (9,9) et Arthur Andersen (9,3), ont tous été
reconnus coupables de complicités délictueuses. Un ancien
chef de la comptabilité de la Security Exchange Commission, la SEC,
qui assure le rôle de gardienne de la bourse américaine, a
récemment déclaré qu’il s’était agi là
d’une véritable attaque à main armée, et qu’on pouvait
estimer à deux cent milliards de dollars les sommes perdues en bourse
du fait des irrégularités et des fraudes des grandes entreprises
d’audit.

La banqueroute d’Enron, en particulier, menace de créer
à terme un gigantesque tsunami financier aux conséquences
effrayantes. Cette entreprise, qui facturait cent milliards de dollars
par an pour la fourniture d’énergie et dont on sait maintenant qu’elle
agissait de façon crapuleuse (elle créait des pénuries
et des congestions artificielles sur les réseaux électriques
pour manipuler les prix, exportait de Californie une énergie qu’elle
ré-importait ensuite pour toucher la prime de transport, fermait
des usines électriques pour simuler la pénurie), s’est effondrée
en six semaines avec la complicité scandaleuse des banquiers, des
audits et même de la SEC (pour ne rien dire des partis politiques
qu’elle avait financés, ni de la Maison Blanche elle-même).
Finalement, excusez du peu, il est apparu que 212 des 248 congressmen membres
des huit commissions d’enquête du cas Enron avaient reçu de
cette même compagnie, lorsque les affaires étaient florissantes,
des aides financières pour leurs campagnes électorales, y
compris le Secrétaire de la Justice, Ascroft, qui a déclaré
avoir empoché 57.000 dollars.

Faute d’un tribunal international en mesure de juger les
responsables des méga-spéculations qui ont frappé
les nouvelles technologies, celles-ci ont donné naissance à
une abondante littérature avec des ouvrages remarqués tels
que : Boo-hoo, une histoire point.com de la conception à la catastrophe
d’Ernst Malmsten, Milliardaires d’un jour, de Grégoire Biseau, ou
Comment j’ai raté ma start-up, de Nicolas Roiu.

Reste deux faits indiscutables : 1° la "société
de l’information" a engendré la plus grande spéculation boursière
de toute l’histoire de l’économie, ruinant des millions de personnes,
et 2° les usagers d’Internet, entre autres, devront payer de leur poche
ces délires spéculatifs ; les prestataires de services jadis
gratuits se verront obligés, l’un après l’autre, de les faire
payer, et les prix ne baisseront pas avant plusieurs années. Les
pauvres, une fois de plus, auront à patienter encore, au moins pour
une génération, avant de pouvoir accéder librement
au réseau.

Le scandale de la téléphonie mobile
B) Si la spéculation Internet a été
un cocktail à l’américaine de mythomanie et d’hégémonisme,
sa jumelle de la téléphonie est née de la pire des
cupidités européennes.

L’Internet que nous connaissons n’existerait évidemment
pas sans le boom des télécommunications. En 1990 il y avait
dans le monde 530 millions de téléphones (fixes et mobiles
confondus) ; en 2000 on en dénombrait 1.720 millions (une croissance
de 325 % en dix ans) et nous approchons aujourd’hui les deux milliards.
En dix ans, on a installé plus de câbles sous-marins qu’en
un siècle, des centaines de millions de kilomètres de fibre
optique et des centaines de satellites, chacun plus puissant que le précédent.
Le PNUD soulignait dans son Rapport sur le Développement Humain
2001 qu’un câble de fibre de dernière génération
transporte en une seconde l’équivalent de toute l’information qui
circulait en un mois sur Internet en 1997... N’oublions pas cependant que,
dans le même temps, une partie des sociétés déjà
pauvres en communications, se sont paradoxalement appauvries encore plus
 : alors que la Suisse a atteint une densité téléphonique
de 99/100 hab., les cambodgiens descendaient à 0,07/100 hab., soit
un rapport de 1 à plus de 1.400 !)

Cette fois-ci, les "cisco" de la téléphonie
fixe et surtout mobile sont européens, une occasion pour le vieux
continent d’imposer ses règles du jeu dans un des domaines important
et rentable de la nouvelle économie. Les européens, avec
leur standard numérique GMS, plus performant que les standards américains,
s’octroient les marchés du sans fil en Asie, en Australie et en
Amérique Latine. Les cours des actions de Nokia, Ericsson, Alcatel
et Siemens s’envolent et les Bourses de Paris, Londres, Francfort et Milan
créent leur propre nasdaq pour les titres technologiques. Tout comme
les self-made-men de la mythologie saxonne, un modeste employé sarde
crée à partir de rien le géant Tiscali, sur le point
de devenir le deuxième pourvoyeur européen de téléphones
mobiles et d’Internet. Sûre de sa supériorité téléphonique,
avec une Silicon Valley endormie sur les lauriers de son Internet fixe,
l’Europe planifie des conquêtes d’encore plus longue haleine. Son
euphorie boursière va de pair avec celle de Wall Street.

En 1997, l’industrie du hardware téléphonique,
principalement européenne, et qui à l’époque produit
la bagatelle de 550 millions d’appareils par an (Nokia à elle seule
contrôle 40 % des ventes mondiales), se trouve face à des
marchés saturés, de pur remplacement. Il devient alors urgent
d’inventer une nouvelle technologie capable de les relancer. Le "next step"
est donc d’intégrer Internet dans les téléphones mobiles,
un pas déjà franchi par le japonais DoMoCo NTT avec sa technologie
I-mode aux résultats néanmoins décevants. L’Europe
suit le même chemin en adoptant tout d’abord deux technologies intermédiaires,
WAP et GPRS, qui lui laisseront le temps de mettre au point un Universal
Mobile Telecommunications System, UMTS, susceptible de lui assurer une
supériorité sans faille sur plusieurs années dans
le domaine du multimédia nomade (une supériorité technologique
aujourd’hui partiellement menacée, avant même de naître,
par le standard WLAN d’accès hertzien à Internet). Après
avoir échoué dans une première tentative de faire
adopter le standard japonais par l’Union Européenne, le lobby Nokia/Ericsson
obtient de Bruxelles que les quinze pays de l’Union mettent aux enchères
des concessions nationales d’UMTS, comme si sa commercialisation était
imminente. Deux pays vertueux, la Suède et la Finlande, les octroient
gracieusement. Les gouvernements des autres pays, plus avides et flairant
la bonne affaire, profitent de l’occasion en concédant l’usage des
fréquences UMTS à des prix vertigineux. La somme délirante
de 314 milliards de dollars est mise sur la table pour s’assurer des licences
dites de troisième génération, et cela dans des pays
parmi les plus saturés au monde en téléphonie. Le
prix par habitant payé par les concessionnaires atteint 625 $ au
Royaume-Uni, 620 $ en Allemagne, 361 $ en Espagne, 270 $ en France, 242
$ en Italie... (à titre de comparaison, le prix payé pour
l’ensemble de la téléphonie fixe, plus un réseau mobile,
plus le monopole garanti sur neuf ans dans un pays de 22 millions d’habitants
avides de téléphones - comme c’est le cas du Vénézuéla
-  n’a été que de 75 $/hab.)

A quelques mois de distance, l’Europe reproduisait la
crise américaine, ajoutant à ses déboires dans les
"nouvelles technologies" ceux de l’UMTS. Des centaines d’entreprises en
faillite, Nokia décapitalisée à hauteur de 60 %, France
Telecom de 72 %, Deutsche Telekom de 75 %, Ericsson affichant des pertes
de presque deux milliards de dollars... Un scandale et des banqueroutes
sur lesquels un silence embarrassé est vite tombé. Le 16
mars 2002, Deutsche Telekom annonçait le licenciement de 30.000
de ses 260.000 salariés. Ses actions, qui en mars 2000 valaient
plus de 100 euros, s’étaient effondrées à 13,1 euros
et ses pertes se montaient au premier trimestre 2002 à la somme
pharaonique de 67,2 milliards d’euros, battant ainsi le record mondial,
jusque là détenu par AOL-Time, du plus grand déficit
de l’histoire économique... sauf à être rattrapée
et surpassée par France Télécom qui annonce en juin
2002 des pertes proches de 70 milliards d’euros... Fin mai, l’anglais Vodaphone,
le plus puissant opérateur de téléphonie mobile du
monde, annonçait également un déficit de 19,7 milliards
de dollars au cours de la dernière année fiscale. Comme par
hasard, ce sont trois des pays qui ont payé le plus cher les licences
UMTS, qui se retrouvent avec la téléphonie la plus endettée
du monde.

Pour un Tribunal international
Que s’est-il passé au juste dans la partie
européenne de la "société de l’information" ? Un Tribunal
Economique International aujourd’hui hypothétique mais combien nécessaire,
avec pouvoir de sanctionner les grands délits économiques
contre l’humanité, aurait certainement condamné cette fuite
en avant frauduleuse. En effet, ce que les scandinaves ont vendu en 1999
à la Communauté Européenne, la Communauté à
ses quinze États membres et enfin les États aux opérateurs,
c’était.... de la fumée, une technologie UMTS purement théorique,
peut-être mi-opérationnelle en 2004, plus probablement en
2008, et de plus sans marché assuré (le bon sens indique
que le véritable Internet, celui où nous consultons en pleine
page l’Encyclopédie Britannique ou Le Monde, ne passera jamais sur
le micro-écran d’un portable). Seules deux entreprises françaises
ont senti la supercherie et se sont retiré à temps.

Il y a quelques années à peine, on pronostiquait
qu’une heure de conversation téléphonique Europe/USA ne coûterait
bientôt plus qu’un dollar, et que l’usage des câbles sous-marins
par les grands opérateurs reviendrait à un dix-millième
de dollar l’heure. Inutile de rêver, tout comme leurs collègues
d’Internet, les opérateurs téléphoniques essaient
maintenant de récupérer coûte que coûte les centaines
de milliards perdus. Adieux donc le téléphone bon marché
 ! Nous et nos enfants aurons à combler les pertes des deux spéculations
les plus gigantesques de l’histoire de l’économie, et si nous sommes
du tiers monde et de surcroît latino-américains, à
un prix plus élevé que dans les pays du Nord, que nous finissons
toujours par financer (d’après une étude conjointe Economist
Intelligence Unit et Eurodata, le Vénézuéla, l’Argentine
et le Mexique ont la téléphonie internationale la plus chère
du monde, plus-values qui vont désormais dans les poches des multinationales
propriétaires des réseaux locaux).

Ne serait-ce que dans ses aspects économiques,
la "société de l’information" est très mal partie.
Le catholique McLuhan avait rêvé d’un village global tissé
de réciprocités, sans caciques et sans spéculateurs.
Les choses ont tourné différemment. Des bulles spéculatives
géantes du genre Internet ; des agissements franchement malhonnêtes
du type UMTS, des faillites frauduleuses et hyper-corrompues modèle
Enron ou Global Crossing, de sérieux conflits de compétence
type Berlusconi avec abus flagrant de position dominante, des concentrations
colossales et anti-pluralistes dans les domaines de la production, de l’émission
et de l’espionnage des messages, etc. laissent planer des doutes tout à
fait légitimes sur les chances qu’aura la "société
de l’information" de devenir une vraie société, démocratique
et plurielle.

En revanche, tout cela nous pousse à penser
sérieusement la nécessité d’une sorte de Tribunal
International de l’Information et de la Communication susceptible de juger
les délits économiques et les atteintes au pluralisme et
à la vie privée, qui ne manqueront pas de se reproduire à
l’avenir dans ce domaine. Voilà une idée de celles qui n’aboutissent
qu’en dix ou vingt ans. Beaucoup trop de tribunaux, se demandera-t-on ?
Platon disait que la Justice pourrait bien être une invention des
pauvres pour se défendre des riches. Qui sait ? Dans les faits,
nous devons exiger de la globalisation qu’elle globalise également
le pouvoir judiciaire, pour que personne ne puisse plus commettre d’injustices
à l’échelle planétaire et obtenir ensuite d’être
jugé par les seuls tribunaux de son propre pays.

Antonio Pasquali
Ancien Sous-Directeur Général de l’UNESCO, secteur
de la Communication.

Source :: www.movimientos.org/foro_comunicación/