Accueil > Focus > Documents > « Escrocs » ou « Société Civile » : Le choix de l’UIT de JL Fullsack

« Escrocs » ou « Société Civile » : Le choix de l’UIT de JL Fullsack

jeudi 24 octobre 2002, par Bruno JAFFRE

« Escrocs » ou « Société Civile » : Le choix de l’UIT

La chronique des sociétés du secteur des
télécommunications recoupe traditionnellement celle du secteur
économique pour le meilleur et parfois -hélas- pour le pire.
Ainsi se sont succédé pendant des décennies les bonnes
nouvelles du développement des réseaux et de l’expansion
des services pour aboutir à cette immense toile des télécommunications
mondiales. Cette relative harmonie -relative, car elle a généré
ou failli à supprimer les inégalités dans cette évolution
entre pays industrialisés et pays dits en développement-
a prévalu tant que les télécommunications ont été
considérées conformément à leur nature comme
des SERVICES par ce qu’on appelait alors la communauté internationale.
Mieux, les Etats ayant généralement assumé leur rôle
d’incitateur, ces services ont été compris par les communautés
nationales, régionales voire mondiales (cf le rôle joué
alors par l’UIT) comme une des composantes du « Service Public ».

L’avènement de l’ultra-libéralisme sous
Reagan et son érection comme système de pensée unique
par les institutions de Bretton Woods sous la pression des USA soutenue
par le Royaume-Uni de Thatcher, a vite fait de tordre le cou à cette
harmonie, et à ses principes porteurs -les services publics- obstacles
irréductibles au déploiement libre du « marché
 » et à l’affirmation de ses « règles »
comme principes de gestion économique universels. Le démantèlement
systématique des services publics de télécommunications
par la déréglementation imposée
1 
si non acceptée
2 
a été la conséquence inéluctable de cette idéologie
et de son expression : la pensée unique ultra-libérale. Les
concepts qui la soutiennent ont changé le « paradigme »
des télécommunications désormais proclamées
MARCHANDISE
avec la pression conjointe de l’OMC et -hélas- l’approbation voire
la connivence de l’UIT.

Mais -au-delà de cette connivence et bien plus
grave- l’UIT a largement ouvert ses portes aux gourous de cette « 
pensée unique » pour analyser son organisation et son fonctionnement,
mais aussi pour reformuler ses fonctions et ses activités principales.
Sachant que l’UIT est une agence intergouvernementale on croit rêver,
car voir les entreprises se substituer aux représentants des Etats
est contraire à sa Constitution. Qu’importe : on fait approuver
cette véritable révolution interne par une Conférence
des Plénipotentiaires -précisément à Minneapolis-
grâce à l’activisme et aux pressions de toutes sortes des
Etats ultra-libéraux du « Nord » mais aussi -il faut
bien se le mettre en tête- avec l’assentiment ou la passivité
des Etats du « Sud » dont certains se découvrent soudain
une vocation irréversible pour la pensée unique ultra-libérale.
On s’interrogera encore longtemps sur cette véritable révolution
des esprits ( ?) qui a conduit à des décisions aussi essentielles.
La traduction en clair de ce qui précède a été
la mise en place à l’UIT du Reform Advisory Panel (RAP) dont la
dénomination indique le rôle et dont la présidence
est assurée par Madame Livanos Cattaui, Secrétaire générale
de la Chambre de Commerce International (Genève), probablement une
« sommité du secteur télécoms » ignorée
jusque là par tous les spécialistes du secteur …. Tout un
programme, surtout si l’on ajoute que seuls les représentants de
la pensée unique en font partie.

Conséquence de cette substitution entre services
et marché et de son corollaire la substitution entre les instances
d’Etat et l’entreprise privée : le rôle de plus en plus important
des grandes sociétés aux premiers rangs desquels on trouvera
les entreprises US et les protagonistes du « tout IP
3
 » généralement les mêmes. Leurs mentors siègent
au RAP comme l’immanquable John Chambers, PDG de Cisco, Michaël
Armstrong, alors PDG d’AT&T ou John Roth, Vice-Président de
Nortel. Dans leur sillage les grands « managers » de sociétés,
des opérateurs « globaux » et d’autres entreprises alors
particulièrement dynamiques -aux yeux des analystes et consultants
patentés comme Arthur Andersen et consorts
4
- ont désormais leurs entrées à « la Tour »,
siège de l’UIT, et exercent leur influence dans ses commissions,
groupes de travail ou simplement dans des rencontres informelles au plus
haut niveau. Les Nouvelles de l’UIT, le journal officiel de l’Union, en
relatent alors les échos publiables, insistant chaque fois sur la
qualité et le rôle important -global est le maître mot-
de ces hôtes célèbres qui « honorent l’UIT »
par leur contribution
5 
et leurs visites.

On ne citera pas tous ces « honorables visiteurs
 » et on se bornera à en rappeler les plus « représentatifs
 » comme l’ineffable Bernie Ebbers, ci-devant PDG de WorldCom, les
PDG de Global Crossing, ou de Tyco. D’autres, moins connus du grand public,
ont toujours leur espace réservé à l’UIT, ne serait-ce
qu’en qualité de Membres des Secteurs et de sous-commission ou groupe
de travail. En tant que tels ils contribuent à imprimer leur idéologie
et leurs certitudes dans les réflexions sur l’évolution de
l’UIT, sur l’évolution des réseaux mondiaux à travers
les travaux de normalisation, ainsi que sur l’incontournable émergence
des télécommunications mobiles de 3ème génération
6
.

Or depuis la fin de 2001 et l’immense scandale Enron,
ces « honorables visiteurs » défraient plus les chroniques
judiciaires que les chroniques technologiques ou économiques. Outre
Enron, qui a aussi une filiale télécoms aux USA (on l’oublie
généralement) on trouve ainsi Adelphia, Qwest, Tyco, Global
Crossing, GTS, WorldCom
7
, Williams, Xerox, AOL Time Warner, et d’autres car la liste n’est pas
close sur ces prédateurs, falsificateurs, mystificateurs, imposteurs
et … néanmoins Membres avec un M majuscule de l’UIT.

D’autres Membres du RAP ou des Secteurs de l’UIT
ont entre temps peuplé la galerie toujours enrichie des PDG déchus
pour incompétence ou imprévoyance dans l’exercice de leurs
fonctions
8
… mais ont gardé leur fonction à l’UIT, du moins si l’on
se réfère à ses communications.

Ce privilège d’autres organisations aimeraient
bien les partager : ce sont les ONG et autres associations composant ce
que l’on a appelé « la Société Civile
 ». Ils ont beau frapper à la porte. Elle reste désespérément
fermée. Lors de la session du premier Comité Préparatoire
- PrepCom 1- du « Sommet mondial de la société d’information
 » (SMSI) en juillet dernier à Genève, ses honorables
représentants -sans guillemets cette fois- ont à nouveau
sollicité le Secrétaire général de l’UIT qui
les a éconduits avec le sourire en leur proposant le titre de Membres
(avec un m majuscule) … du SMSI. Une sacrée promotion … pour ce
« Sommet » car ses débuts se sont avérés
laborieux et auraient carrément été ternes et routiniers
sans l’aiguillon et l’apport riche des ONG en particulier.

Moralité (si l’on peut dire) : l’UIT préfère
comme partenaires les escrocs et les prédateurs ou les mégalomanes
incompétents du « secteur des télécommunications
 » aux représentants des associations dont la grande majorité
s’appuie sur la générosité, l’engagement, la solidarité,
la compétence et le désintéressement de ses membres.

Nous exprimons donc avec fermeté notre réprobation
résolue contre de telles connivences car elles sont à la
limite du délit, et mettons sévèrement en garde l’UIT
sur son « jeu dangereux », pour elle mais aussi pour tous ceux
qui ont encore un restant d’espoir dans sa capacité de réaction,
à savoir les Pays en Développement et une bonne partie des
Associations de la Société Civile ! Dont CSDPTT, pour l’instant
encore …

Il est plus qu’urgent que l’UIT change radicalement et
en profondeur ses choix, et revienne aux fonctions de base pour lesquelles
ses fondateurs l’ont bâtie et ses plus fervents défenseurs
l’ont soutenue jusqu’ici. Pour y parvenir elle doit impérativement
choisir ses nouveaux partenaires. Et vite, car elle a déjà
perdu beaucoup de temps … et de crédit.

Jean-Louis FULLSACK
Ancien Expert principal UIT (1978 - 1998)
 

notes :
1 Notamment par la Banque Mondiale
comme contrepartie et condition de ses prêts

2 On rappellera les réticences
de quelques PeD en Afrique et en Amérique Latine notamment

3 Les réseaux entièrement
réalisés selon la technologie primaire Internet et son protocole
IP

4 Parmi lesquels on trouve aussi
l’ « auditeur attitré » de l’UIT

5 Contributions exclusivement au
plan des idées … toutes faites et -évidemment- non financières

6 On en connaît surtout les
flops à répétition et les échéances
constamment repoussées pour cause d’immaturités et de difficultés
non appréhendées

7 Dont le détournement frauduleux
dépasse de loin celui d’Enron, puisqu’il atteint -pour l’instant-
plus de 7 milliards de dollars

8 La liste est longue ; on ne citera
donc que les plus « gros » : Armstrong, Bonfield (BT), North,…