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Sommet Mondial De La Société De L’information, deux précautions à prendre de Antonio Pasquali

jeudi 10 octobre 2002, par Bruno JAFFRE

Cet article, écrit par M. Pasquali ancien sous-directeur de la communication à l’UNESCO, souligne quelques enjeux du Sommet mondial de la société de l’information.
Il s’inquiète de la marginalisation du système des Nations Unies, réfléchit à la signification du choix de l’UIT, dont il analyse les dérives récentes, comme organisatrice du Sommet et se réjouit de la mobilisation de la société civile. Il réfute le terme information et propose de lui substituer celui de communication.

Sommet Mondial De La Société De L’information
Deux précautions à prendre

La présence active de ce qu’on appelle la "société
civile" aux deux Sommets ONU/UIT de la Société de l’Information
(Genève et Tunis) - dont l’utilité n’est pas en cause - devra
néanmoins faire valoir un principe de précaution, à
mi-chemin entre l’expression "méfiance est mère de sûreté"
et l’acceptation irréfléchie d’agendas, programmes et listes
de participants.

L’application d’un tel principe peut adopter la forme
d’une hypothèse Cheval de Troie. Ce cheval aujourd’hui dénommé
"société de l’information" porte beau, et ceux qui le poussent
ont l’air prestigieux ; mais cacherait-il quelque chose dans son ventre
 ? Je fais partie de ceux qui répondraient oui, et ce doute méthodique
demande à ce qu’on s’interroge sérieusement sur : 1°
la pertinence, la compétence et les intentions de ceux qui invitent
et de ceux qui sont invités, et 2° sur les vices cachés
- en particulier par omission - des thèmes qui seront inscrits à
l’agenda.

A propos de ceux qui invitent et de ceux qui sont invités
 :

A) Aucune analyse systématique n’a été
entreprise jusqu’à présent concernant la marginalisation
progressive du Système des Nations-Unies
par certaines grandes
puissances au cours du dernier quart de siècle (c’est pourtant un
secret de Polichinelle) ; depuis la tentative de l’ultra-conservatrice
Heritage Foundation pour que les États-Unis ouvrent le chemin à
un désengagement massif de l’ensemble des Nations-Unies, jusqu’à
la très précaire situation actuelle caractérisée
par l’étranglement budgétaire, le contrôle du Conseil
de Sécurité ainsi que du Secrétaire Général,
la perte progressive de facultés et d’attributions (principalement
pour l’Assemblée Générale, le PNUD, la CNUCED, l’UNESCO
et l’UIT) et leur transfert à de plus dociles institutions. Les
chances de survie du Système lui-même paraissent dépendre
chaque jour davantage de ses déclarations d’intention - entérinées
par le Département d’État - de ne rien faire ni dire qui
puisse nuire ou délégitimer les intérêts stratégiques
nord-américains. Les pessimistes assurent que l’ONU n’est désormais
plus là que pour inaugurer les crysanthèmes, c’est-à-dire
pour assurer des fonctions chaque fois moins significatives et moins nécessaires,
et il est tout de même frappant de constater que les participants
de Seattle, de Gênes et de Porto Alegre n’aient pas encore découvert
que la re-démocratisation du monde passe également par une
restitution des pouvoirs soustraits aux Nations-Unies.

Au cours du dernier quart de siècle, les grandes
puissances ont décidé que le beau principe de la nouvelle
diplomatie multilatérale, issu de la Deuxième Guerre Mondiale
 : un pays, une voix, était contraire à leurs intérêts
stratégiques.
L’élaboration parallèle d’un deuxième grand paradigme
de cohabitation universelle commence alors, avec la mise en place
d’une nouvelle logique de "gouvernance" du monde, aujourd’hui presque entièrement
institutionnalisée dans le méga-club patronal FMI/BM/OCDE/OMC/G8,
où la voix des États-Unis (c’est le cas du FMI) pèse
jusqu’à 1.322 fois plus que celle des plus petits États de
la planète
. L’ancien paradigme de coexistence universelle de
l’ONU, d’une famille humaine consensuelle, multilatérale, humaniste,
pacifiste, écologiste et imprégnée d’une éthique
de la complémentarité, et le nouveau paradigme financier
et marchand d’une ploutocratie préservant ses intérêts,
basée sur le contrat et la course aux armements, anti-écologiste
et éprise d’une éthique de la compétitivité,
s’affrontent. On sait lequel des deux en sort gagnant, lequel perdant.
Dès lors, des pans entiers du pouvoir de décision sont transférés
abusivement du système ONU au nouveau méga-club, c’est-à-dire
du multilatéral à la ploutocratie, là où les
maîtres du monde décident avec leurs voix pondérées,
et où l’infinie diversité des expériences humaines
est réduite à sa seule dimension économique. Tout
d’abord à l’OMC, à l’arbitrage de laquelle sont désormais
soumis des dossiers qui relevaient d’Organisations, Unions et Programmes
des Nations-Unies, tels que ceux de la Propriété Intellectuelle,
du moratoire concernant la Chasse aux Baleines, de l’épineux sujet
de l’Amiante ainsi que de nombreux autres à caractère écologique
ou sanitaire (par ex. les OGM) ; sans compter la Banque Mondiale,
qui continue de financer barrages et incinérateurs d’hôpitaux
(générateurs de dioxine), et à laquelle l’ONU a confié
en 2001 - en lieu et place du PNUD - rien moins que la présidence
à La Haye de la Conférence Mondiale de l’Eau, un bien commun
de l’humanité auquel cet attribut est refusé afin de faciliter
sa prochaine conversion en une affaire de trois mille milliards de dollars
par an... La réduction irrépressible de la complexité
infinie des activités humaines à leur simple dimension économique
a commencé à engendrer de véritables monstres, tels
que l’offre faite aux pays les moins avancés de surseoir à
leurs dettes en échange d’une mainmise sur leurs richesses naturelles,
ou la création d’une Bourse du droit de pollution atmosphérique,
déjà ouverte à Londres, où les différents
pays peuvent se vendre et s’acheter mutuellement des quotas de pollution.Simultanément,
le PNUD a été vidé de sa substance, l’INMARSAT vendue,
les Conseils Exécutifs d’importants organes du Système semi-privatisés
(c’est le cas de la CNUCED et de l’UIT), l’UNESCO frappée d’ostracisme,
et les payements au siège de New-York lâchés au compte-gouttes,
aux limites de l’asphyxie mécanique.

De cette ONU, contrainte à s’amenuiser toujours
plus, on exige paradoxalement un activisme soumis pour la privatisation
du système monde
. Les Rapports du Développement Humain
ONU/PNUD de 1999 et 2000 sont suffisamment explicites à ce sujet,
même derrière les bonnes intentions apparentes : "Les structures
et les processus de formulation de normes à l’échelle mondiale
ne sont plus représentatifs, ... les multinationales sont devenues
trop importantes pour que leur reste confiée la fixation des normes
de conduite les concernant ; ... nous avons besoin d’un système
élargi de l’Organisation des Nations-Unies, incluant une Assemblée
Générale bicaméraliste pour faire place aux représentants
de la société civile ; ... si l’on intégrait les multinationales
dans les institutions de la structure du gouvernement mondial, leur position
deviendrait plus transparente et leur responsabilité sociale ferait
l’objet d’une plus grande responsabilité publique...". Cela a amené
l’actuel Secrétaire Général à organiser, en
septembre 2000, une Conférence Internationale pour la Réforme
de l’ONU, que le Wall Street Journal du 11.09.2000 a qualifié de
"pur triomphe du marketing". Dans le domaine de la communication, c’est
évidemment le même refrain. Le Rapport du Développement
Humain de 1999 affichait en couverture le graphique, frappant et charitable,
de la répartition d’Internet dans le monde (91 % pour les pays de
l’OCDE), mais ce n’était que pour mieux entonner les louanges des
privatisations, affirmer qu’Internet sortirait les pauvres de leur pauvreté
et que "les nouvelles technologies font avancer la globalisation". C’était
du temps où, président Clinton en tête, l’Administration
américaine - dont 25 % des revenus provenaient déjà
des industries de l’information et de la communication - prétendait
faire croire au monde que la lutte contre la pauvreté n’était
plus une question d’eau propre, de protéines et d’un peu de santé,
mais d’e-business et de branchement au réseau. Même si la
"société de l’information" y était définie
comme le network age, le Rapport du Développement Humain de 2001
proposait déjà quelques unes des idées maîtresses
du Sommet 2003, qui rappellent, mutatis mutandis, celles du développementisme
sauvage des années 60 : la technologie viendra à bout de
la pauvreté, notamment du fait qu’elle se croise désormais
avec une nouvelle transformation, la globalisation, donnant naissance au
nouveau paradigme d’un network age qui rendra heureuse une humanité
enfin unifiée.

 Une deuxième préfiguration, plus
concrète, de ce qui pourrait advenir est apparu en décembre
dernier, lorsque l’on appris avec surprise que les Nations-Unies s’étaient
dotées de leur propre Division de la Communication et de l’Informatique
(domaines qui sont de la compétence d’autres organisations du Système),
dont le but est "d’aider à réduire la brèche mondiale
dans le domaine des technologies de l’information... pour ceux qui n’ont
pas accès à la révolution digitale...", et que dans
son sein, en qualité de "membres actifs de l’équipe de travail"
(une nomenclature inédite dans le jargon onusien) figuraient le
magnat vénézuélien des médias, Gustavo Cisneros,
la présidente de Hewlett-Packard, Fiorina Carleston, et le président
de la Banque Mondiale, James Wolfensohn... Tout un programme sur le rôle
que l’on souhaite désormais confier aux multinationales dans le
domaine de l’information et de la communication
 !

Tout cela amène à penser qu’avant même
de partir pour Genève nombreux seront ceux qui devront mettre à
jour leurs vieux stéréotypes mentaux sur les Nations-Unies.
L’ONU de 2002 qui invite à Genève et à Tunis n’est
plus du tout celle de 1980, qui donnait par exemple pleine liberté
a Ul Haq d’inventer le brillant Rapport sur le Développement Humain.
Dans le cas présent, où sera rediscuté sur fond libéral
l’un des thèmes les plus sensibles de la coexistence humaine, l’invitation
du secteur privé et de la société civile doit être
considérée comme une tentative majeure du projet du Secrétariat,
énoncé en 1999, visant à semi-privatiser la direction
de l’Organisation.

Si on la lit avec attention, l’invitation officielle
de l’UIT faite à la famille des Nations-Unies, au secteur privé,
à la société civile et aux organisations non gouvernementales,
est un petit chef-d’oeuvre de confusions et d’hypocrisies savamment mêlées.
La surprenante récupération du terme famille, tombé
en désuétude, voudrait créer une sorte de légitimation
émotionnelle autour d’une invitation prometteuse du secteur privé,
dont la légitimité reste douteuse s’agissant de la plus grande
Organisation intergouvernementale du monde. Adressée "au secteur
privé et à la société civile" mis sur un pied
d’égalité, elle devient un sophisme trompeur. La société
civile, par le truchement de ses Organisations Non Gouvernementales, jouit
depuis toujours d’un accès non délibératif aux organes
qui gouvernent le Système (Assemblée et Conférences
Générales), et sa présence à Genève
était de toute façon garantie ex officio. La seule réelle
nouveauté reste donc la présence d’un "secteur privé"
et de "capitaines d’industrie" habilement masquée sous un manteau
d’égalitarisme régalien. A ceci il faudrait ajouter l’extrême
facilité avec laquelle les magnats des multinationales pourront
assister au Sommet accompagnés de toutes les équipes techniques
dont ils pourraient avoir besoin, et l’extrême difficulté
qu’auront beaucoup d’ONG du tiers-monde particulièrement démunies
d’y envoyer ne serait-ce qu’un représentant. Certaines d’entre elles
pourraient même se voir empêchées d’y assister pour
des raisons politiques et économiques (cas de gouvernements et d’entreprises
hostiles) ; et ce, sans compter le risque qu’elles courront d’être
utilisées pour une mise en scène de la démocratie.
Tout ceci demande la plus grande lucidité de la part de ceux qui
iront à Genève défendre le social, les pauvres et
le pluralisme.

Le choix politique de l’UIT comme organisatrice du
Sommet

B) Le fait que le Secrétariat Général
ait choisi l’Union Internationale des Télécommunications,
l’UIT, comme principal responsable de l’organisation des deux Sommets Mondiaux
de la Société de l’Information avec mandat "d’y jouer un
rôle capital", se prête également à quelques
considérations. L’UIT, vénérable institution de la
télégraphie créée en 1865 et en cela matrice
des futures Société des Nations et Organisation des Nations-Unies,
aime à se définir dans sa documentation imprimée et
électronique comme un organisme "spécialisé dans les
technologies de l’information et de la communication" et a toujours été,
de fait, une institution assez atypique à l’intérieur du
Système, aujourd’hui plus que jamais. Jean d’Arcy l’avait déjà
signalé avec la plus grande clarté au début des années
80, dans l’un des Rapports Préliminaires de la Commission McBride
 : "Comme l’on sait, l’UIT, à la différence des autres organes
internationaux du système des Nations-Unies, n’a pas de statuts.
Cette situation découle probablement de son ancienneté même,
mais aussi du fait qu’aucun principe de droit international relatif aux
communications n’a été établi... ce qui n’est plus
acceptable à une époque d’interdépendances. Il devrait
être possible... d’établir certains principes qui constitueraient
une base pour l’élaboration d’une Charte, permettant ainsi un fonctionnement
juste et harmonieux de l’Union en faveur de tous et non seulement de quelques-
uns [il se réfère ici à la loi non-écrite du
"premier arrivé, premier servi"]... La décision essentielle
serait de proclamer propriété de l’humanité toute
entière le spectre des fréquences hertziennes et les orbites
de satellites géostationnaires, qui sont deux richesses naturelles
limitées... On verrait alors surgir un droit international de la
communication...". En dépit des impératifs de la Guerre Froide,
ce furent sans doute des années plus imprégnées d’espoir
et de générosité que les nôtres où, grâce
aux bons offices de la Banque Mondiale, même l’eau se voit refuser
la qualité de "bien commun de l’humanité" !

Quoi qu’il en soit, la question que beaucoup se posent
à cet égard est parfaitement justifiée : pourquoi
les Nations-Unies ont-elles assigné à un organisme purement
technique et d’infrastructures, l’UIT, le rôle de chef de file d’un
Sommet qui aura à se pencher sur l’une des plus cuisantes hot potatoes
de notre époque de par ses implications socio-politiques et culturelles
 ? Un désir de ne plus rééditer les querelles des années
70 et 80 où l’UNESCO fut l’épicentre des discussions, ou
bien d’enterrer la notion même de Politiques de Communication sous
la belle dalle techno-économique de l’Information ? Il est à
parier que l’UIT d’aujourd’hui ne réussira pas à démontrer
au monde que les Politiques de Communication n’étaient que de l’idéologie
et que seule l’Information est un discours de gens sérieux, tout
comme elle ne pourra faire en sorte que le nouveau langage apologétique
efface le très réel problème d’un déséquilibre
insoutenable dans sa "société de l’information", donc la
résurgence du vrai problème sous son profil politique. Le
choix très "politique" de l’UIT de la part du Secrétaire
Général rappelle d’autres choix analogues et très
à la mode par exemple en Amérique Latine, un continent où
des instances purement techniques (genre ministères des transports,
conseils nationaux de télécommunications, etc.) constituent
très souvent la seule autorité nationale dans un domaine
essentiellement socioculturel comme c’est le cas de la communication sociale.
Une telle attribution de compétences socioculturelles à des
organes du pouvoir public intrinsèquement incompétents en
la matière n’est pas innocente. C’est une façon d’institutionnaliser
la sourde oreille faite aux revendications sociales, de donner la mauvaise
réponse infra-structurelle à de bonnes questions super-structurelles,
et de maintenir la décision à l’intérieur de la sphère
du pouvoir. On serait tentés de dire, en plaisantant, que cette
attribution de responsabilité à l’UIT de la part de l’ONU
représente une sorte de latinoaméricanisation du Système.
Néanmoins,
il va de soi qu’en adoptant une telle décision, l’ONU cherche à
obtenir - ne serait-ce que comme sous-produit - que son bras technique,
l’UIT, désamorce cette bombe socio-politique appelée Information,
et cela par les méthodes ci-dessus mentionnées, donnant des
réponses incongrûment hardware à des problèmes
software, offrant de l’équipement là où il s’agit
de contenus, assurant plus d’accès à des sociétés
en manque de participation
.

Un dernier petit détail : la nouvelle UIT est
aujourd’hui, parmi les organisations du système des Nations-Unies,
l’une des plus avancées sur le chemin de la semi-privatisation,
donc la mieux à même de porter la tentative générale
du Secrétariat définie précédemment. Siemens,
Motorola, Bell, Nec, Alcatel, Ericsson et AT&T font partie de son principal
organe consultatif, quasi-délibératif, depuis 1992
. C’est
un détail à relever, inter alia, parce qu’une même
multinationale pourrait, à la limite, être représentée
à la tête de l’Union, voir ses intérêts défendus
par la délégation gouvernementale de son pays d’origine,
assister au Sommet sur invitation, et se glisser côté "société
civile" au moyen d’une fondation ou d’une ONG amie.

Jean Louis Fullsack, ancien expert de l’UIT, lui aussi
convaincu qu’il faut aller coûte que coûte à Genève,
écrit ces jours-ci dans le Bulletin électronique d’ATTAC
 : "Depuis l’avènement du néolibéralisme, il y a une
dizaine d’années, et la dérégulation du secteur des
télécommunications qu’elle a converti en son propre dogme,
l’UIT ne promeut qu’une solution : déréguler et privatiser
les autorités et les opérateurs nationaux même dans
les pays les moins avancés PMA". Un bulletin de presse officiel
de l’UIT, daté à Istanbul du 15.03.2002, affirme avec orgueil
que the new telecommunication world is one that can be characterized as
private, competitive, mobile and global, déclaration idéologique
et partisane, parfaitement inimaginable du temps où l’UIT était
une organisation intergouvernementale.

Une fois pour toutes, la nouvelle UIT qui organise en
2003 et 2005 les Conférences de Genève et Tunis n’est pas
non plus celle des années 60, et encore moins celle de 1985, date
de publication d’un rapport encourageant, le Rapport Maitland Le Chaînon
Manquant. Avant de cliquer sur la case d’inscription au Sommet, chacun
devra donc prendre la précaution d’actualiser ses vieux fichiers
mentaux relatifs à l’Organisation des Nations-Unies et à
l’Union Internationale des Télécommunications.

* * *

Communication plutôt qu’Information
Quant aux objectifs et aux thèmes essentiels du
Sommet, disons tout de suite que la grande majorité des ONG concernées
devrait se reconnaître de façon très convenable dans
les positions adoptées par les institutions et personnalités
qui, en novembre 2001, ont adopté le document intitulé Plate-forme
pour les Droits à la Communication ; ce qui amène à
appuyer avec enthousiasme les objectifs définis par la campagne
des Communication Rights in the Information Society, CRIS, en vue du Sommet.
Nous le faisons très chaleureusement. Ce qui suit n’est qu’un apport
complémentaire à des arguments déjà tout à
fait avérés.

L’un des documents principaux du CRIS, intitulé
Droits à la Communication dans la Société de l’Information,
énonce un principe capital que la société civile ferait
bien de déclarer non négociable dès les Conférences
Préparatoires au Sommet, tout en demandant qu’on modifie en conséquence
ses objectifs dans les principaux documents. Je me réfère
ici à la déclaration suivante : "Le droit à la
communication est un droit humain universel qui sous-tend et est au service
de tous les autres droits humains". L’effort devrait porter en effet sur
la substitution de la notion d’Information par celle de Communication,
ou au moins sur l’obtention d’une reconnaissance de cohabitation dûment
hiérarchisée entre les deux notions.
Si dans le réel
anthropologique aucune des deux fonctions ne se présente à
l’état pur, il est tout de même utile de reconnaître
qu’Informer connote pour l’essentiel la circulation de messages unidirectionnels,
causatifs et ordonnateurs, visant à modifier le comportement d’un
récepteur passif, tandis que Communiquer fait référence
à l’échange de messages bidirectionnels, donc relationnels,
dialogiques et socialisants entre des interlocuteurs pourvus d’une même
capacité, libre et simultanée, d’émission/réception.
Tandis que l’Information tend à dissocier et à hiérarchiser
les pôles de la relation, la Communication tend plutôt à
les associer ; ainsi seule la Communication peut donner naissance à
de véritables structures sociales. L’Information ne saurait être
considérée que comme une sous-catégorie de la Communication
(dans la dialectique kantienne elle deviendrait, en tant que causalité,
l’antithèse de l’inhérence/communion, face à une synthèse
représentée par la Communauté/Communication).

Dans le document Information de Base que l’UIT affiche
sur son site, le mot information figure dix-huit fois, le mot communication
une seule. Il est donc nécessaire d’exiger, comme le fait le CRIS,
que certains grands principes d’une société de la communication,
à définir opportunément, deviennent l’assise conceptuelle
à partir de laquelle le Sommet pourrait aboutir à une définition
raisonnable et acceptable de ladite "société de l’information"
(la formule, on l’a vu, contient en effet une contradiction dans les termes).
Des considérations analogues poussèrent Jean D’Arcy à
fonder, en 1969, les études du Droit à la Communication,
dans un essai très connu qui débutait ainsi : "La Déclaration
Universelle des Droits de l’Homme qui... établit pour la première
fois dans son Article 19 le droit de l’être humain à l’information,
aura à reconnaître un jour l’existence d’un droit plus ample
 : le droit de l’homme à la communication".

Quelqu’un devra assumer la tâche de rappeler cette
sentence aux assises de Genève, et cela pour le bien de l’humanité
entière. Toute tentative d’effacer du vocabulaire la Communication,
pour la remplacer par l’Information, n’aura en effet d’autre résultat
à terme que d’augmenter la pression du désir universel d’une
plus grande justice distributive et de plus de démocratie dans le
domaine des relations médiatiques entre les êtres humains.
Le
Sommet, évidemment, n’aura pas à faire de la philosophie,
mais de la politique y sera faite qu’on le veuille ou non, et il est à
parier que les défenseurs de la "société de l’information"
arriveront bardés d’arguments en tout genre pro domo sua, y compris...
les philosophiques.

Parmi les principaux buts de l’UIT figure l’élaboration
d’un "plan stratégique d’action pour s’adapter en bonne et due forme
à la nouvelle société" : tout un programme de légitimation
de la soumission qui rappelle un certain fatalisme d’il y a un quart de
siècle, à quelques différences près :
au cours des dernières décennies, la concentration des pouvoirs
de l’information (donc le contrôle de la "société de
l’information") a presque atteint son paroxysme
 : quatre géants
Agences de presse, sept de l’entertainment, trois maisons de disques, une
petite poignée de mastodontes de l’électronique hard et soft
qui font la pluie et le beau temps, et un seul propriétaire de facto
d’Internet, contrôlent aujourd’hui tout ce qui compte dans le domaine
de la production, de l’émission, du codage et de l’espionnage d’informations
et de messages, au point qu’on peut se demander à juste titre ce
qu’il adviendrait si quelqu’un avait l’idée de soulever la question
devant l’Autorité Antitrust américaine ou le Commissariat
européen pour la Libre Concurrence..., et 2° le club de propriétaires
de cette "société de l’information" - une société
qui continue d’étouffer le peu qui reste de pluralisme, donc de
démocratie - est désormais prié de siéger à
Genève, pour la première fois unus inter pares, et même
d’y jouer "un rôle actif".

Toute relation horizontale (communication) ou verticale
(information), peut également être analysée en ayant
recours à un autre précieux binôme conceptuel, celui
d’Accès et de Participation, deux termes adoptés et définis
par la communauté internationale en 1974, au sujet desquels règne
une certaine confusion, y compris parmi les initiés. En schématisant
beaucoup, dans le domaine de la communication/information il convient toujours
d’adopter le concept d’Accès pour faire référence
à la réception de messages (c’est ici qu’on pourrait situer,
par exemple, la problématique du "droit à l’information"),
et celui de Participation pour se référer à l’émission
de messages. Un principe en découle : toute société
de la communication est pour l’essentiel une société de la
participation, à pouvoir d’émission partagé, de même
que toute société de l’information est pour l’essentiel une
société de l’accès, qui impose de s’adapter hiérarchiquement
du bas vers le haut. Le document UIT déjà mentionné
ne cite que la nécessité d’assurer "un accès universel
à la société de l’information" sans utiliser à
aucun moment le terme "participation". Or, plus une société
est saturée d’instruments de réception/accès, moins
elle aura de chances de vouloir et de pouvoir disposer d’instruments propres
d’émission/participation ; tout un chacun pourra en tirer les conséquences
politiques et économiques qu’il voudra. Ainsi donc, à l’instar
de la notion de Communication, il faudra exiger une plus grande visibilité
de celle de participation dans les documents et les discussions, en tant
que prologue sémantique à une exigence de véritables
déconcentration et décentralisation dans le domaine de la
communication/information.

Un dernier aspect de la documentation du Sommet qui demande
à être reformulé (apparemment un détail, mais
qui n’en est pas un) concerne le ton grandiloquent, d’hymne à la
globalisation, qu’elle adopte pour présenter la "société
de l’information". Le temps où l’on assurait à la cité
et au monde que les nouvelles technologies, l’e-business et le nasdaq apporteraient
le bonheur aux hommes est révolu. Depuis, la "société
de l’information", assez mal partie, a été le jeu de la spéculation
la plus colossale, et par moments la plus frauduleuse, de l’histoire de
l’économie mondiale, appauvrissant des millions d’êtres humains.
C’est
en 2002 que la nouvelle UIT, reprenant des slogans politiciens et boursiers
dépassés par de moins allègres réalités,
revient à la charge avec "une Société de l’Information
qui évolue à un rythme hallucinant (sic), de convergences
accélérées... qui génèrent de nouveaux
produits et services, ainsi que de nouvelles formes de gestion des affaires
et des opérations commerciales..., d’une transformation fondamentale,
d’une grande révolution, peut-être la plus grande que l’humanité
ait jamais connue...". Ceci ne peut plus être, de toute évidence,
le langage le mieux approprié, ni le plus convenable, depuis que
la "société de l’information" est entrée en récession
(à moins qu’il ne s’agisse d’une tentative pour la regonfler), laissant
derrière elle des pertes de milliers de milliards de dollars en
héritage aux épargnants du monde entier, et aux pays pauvres
l’apanage de tarifs élevés des télécommunications
pour au moins une génération encore. Au lieu de ce panégyrique,
aujourd’hui assez risible, à un "rythme hallucinant" qui n’existe
plus (la Loi de Moore ne s’applique pas à n’importe quoi), le Sommet
aura plutôt à se pencher sérieusement sur la meilleure
façon de protéger dorénavant les membres de la "société
de l’information" contre les spéculations et les fraudes, du genre
de celles qui ont déjà frappé très dur dans
les secteurs de l’Internet et de la nouvelle téléphonie UMTS.

Antonio Pasquali
ancien Sous-Directeur Général de l’UNESCO
pour le Secteur de la Communication.

Ce texte est tiré du site : www.movimientos.org/foro_comunicación/