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Quelle insertion de l’Afrique dans la "société de l’information" :

septembre 1999

Quels usages, quels risques. Annie Chesneau Loquay. septembre 1999
Résumée d’une étude universitaire

Quelle insertion de l’Afrique dans la "société de l’information "

quels usages, quels risques ?
Cette insertion dans le système mondial de l’information suscite
l’immense espoir d’accomplir un saut technologique qui contribuerait à
résoudre les problèmes régionaux mais si les discours internationaux sont
souvent dithyrambiques, sur place les enjeux et les risques sont perçus
de manière beaucoup plus réaliste étant donné les fortes contraintes
liées au sous développement, comme le montre par exemple l’étude
effectuée au Sénégal dans les milieux de l’échange (commerçants,
migrants,...)1.
Le coût de l’équipement est très élevé, les coupures d’électricité
fréquentes, la poussière, la chaleur nécessitent des conditions
particulières pour que les ordinateurs fonctionnent normalement. Au Bénin
par exemple, l’infrastructure internet (ordinateur, modem, téléphone)
coûte environ 1 800 000 F CFA, c’est a dire environ 9 ans de revenus pour
le Béninois moyen (le revenu moyen par équivalent-adulte est 190 955 F
CFA par an). Dans le même temps, le coût fixe de fonctionnement d’une
boite aux lettres coûte à l’opérateur télécom national 12000 F CFA, alors
que le revenu moyen par mois est environ 16000 F CFA. Les 4 000 F CFA qui
restent couvrent a peine 1 heure 20 de connexion 2. Si les accès privés
sont encore rares, les accès publics sont très fréquentés, dans les
universités ou les centres de recherche bien sûr, mais aussi en ville.
Metissacana à Dakar, premier cyber café du continent, connaît un grand
succès et au Sénégal les télécentres équipés de liaison internet
commencent à être utilisés par les petits entrepreneurs du secteur
informel. Les journaux s’installent sur le réseau.
Outre des moyens financiers et des conditions environnementales
favorables, les technologies de l’information (capteurs solaires,
téléphones, télévisions, paraboles, ordinateurs) requièrent des normes
tant techniques que juridiques pour fonctionner correctement, être
installées et entretenues. Il faut des réseaux d’installateurs, des
entreprises de services de maintenance distribuant pièces détachées,
équipements et consommables. Une chaîne technique sans rupture est
souhaitable. Il faut aussi que les personnes physiques ou morales qui
cherchent à acquérir de telles techniques possèdent une existence
juridique pour bénéficier de prêts, ou avoir des recours si l’équipement
fonctionne mal. Concevoir des installations décentralisées, les
entretenir, les garantir, les financer est donc peu compatible avec
l’économie informelle. Si ces conditions de droit ne peuvent pas être
mises en place, on voit les équipements tomber en panne, ne pas être
réparés, et il faut qu’une nouvelle source de financement puisse
permettre de renouveler le matériel. L’Afrique ressemble trop souvent en
matière d’équipement à un éternel tonneau des Danaïdes.
La technologie et particulièrement les TIC sont perçues en Afrique comme
étant au c ur de grandes man uvres pour le contrôle des marchés, des
idées et des systèmes de valeur et comme devant être demain un des
principaux facteurs discriminants entre pauvres et riches, aussi bien à
l’échelle internationale qu’à l’échelle individuelle. Dans un tel
domaine, où l’innovation a précédé la demande (on se trouve dans un
domaine de "push" technologique, ce qui n’est pas original : au début on
pensait que le téléphone servirait uniquement à retransmettre les
représentations théâtrales), les usages sont encore à inventer en évitant
deux écueils :
- considérer que cela ne sert à rien, que les besoins fondamentaux des
populations sont autres et ne sont pas couverts,
- considérer au contraire que cela peut servir à tout et à résoudre le
"problème du développement".
Entre ces deux excès quelle attitude adopter pour développer des usages
efficaces d’internet et éviter l’effet mode et le mimétisme ? Le champ
des possibles est ouvert s’il est réellement tenu compte des besoins
réels et si on ne cherche pas à parachuter en Afrique des modes d’action
et de pensée du Nord, ce qui est un risque majeur véhiculé plus que
jamais par ce type d’outils "déterritorialisés".
En perspective, l’ère du décodeur , l’extrême du contournement du
territoire
Les technologies numériques accessibles par décodage ne sont plus
tributaires d’un service au sol ; on ne peut plus parler dans leur cas
d’aménagement du territoire.
L’extrême contournement du territoire de l’État sera atteint dans le cas
des projets de télécommunication directe par satellite, tel qu’Iridium ou
Globalstar, systèmes complètement déterritorialisés, où la seule relation
avec le client se fait directement par l’intermédiaire d’un décodeur3. Au
début de 1998, la principale société qui commercialisait de tels systèmes
à Paris faisait 80% de son chiffre d’affaire avec des clients africains.
Alors que les fréquences hertziennes sont attribuées par les États,
ceux-ci seront-ils encore capable de les contrôler quand ce sont les plus
riches, les plus proches du pouvoir qui acquièrent de tels moyens ? En
outre, avec la baisse des coûts qui est inévitable, ces systèmes risquent
de faire concurrence aux infrastructures déjà installées et en outre de
faire fi du potentiel technologique et des compétences locales. Le
dernier projet en date, celui de Bill Gates, Teledesic, qui accaparerait
certaines orbites, est contesté par les Européens qui présentent un
projet concurrent, mais l’hégémonie américaine tend à s’affirmer toujours
davantage dans ce secteur hautement stratégique et rentable. Quelles que
soient les solutions adoptées, les pays africains ne maîtrisent ni la
technologie ni les coûts et risquent d’être submergés par les contenus du
Nord, le vrai défi pour eux est celui de l’appropriation des contenus et
de la maîtrise technique.
Avec l’installation des satellites basse orbite, l’échelle de l’Etat et
de la nation risque de se trouver contournée à la fois par le haut et par
le bas :
. par le haut, avec l’emprise des réseaux gouvernés par les pays du Nord.
La décennie quatre-vingt dix s’est ouverte de façon emblématique par la
guerre du Golfe, gigantesque jeu vidéo en vraie grandeur où les
performances des technologies de la communication ont été testées et où
la télédétection a joué un rôle majeur dans la conduite au sens propre de
la guerre (ciblage des tirs, repérage des troupes...). Dans des domaines
moins dramatiques, les satellites d’observation de la terre peuvent
pallier en grande partie la carence très générale des services
statistiques en Afrique sur les usages des sols, les ressources et leurs
limites.
. par le bas, avec la prolifération d’entités fonctionnant comme des
isolats sur leur territoire local mais reliées à l’extérieur. La remise
en cause de l’État, du territoire et aussi des cultures locales serait
donc particulièrement effective pour les NTIC.
En s’affranchissant de la matérialité du territoire, ces technologies ne
vont-elles pas plutôt accentuer les différenciations spatiales, la
tendance au développement d’espaces de pénurie autour d’oasis bien
équipées ?
La question des infrastructures de télécommunications est liée à celle
des infrastructures et des équipements en général que l’Etat a pour
fonction d’entretenir. La transmission d’informations sur la santé par
internet est certes importante pour un médecin, mais faut-il encore
pouvoir transporter le malade à l’ hôpital. L’Etat, le droit et les
réseaux sont intimement liés dans un processus de développement. Des
technologies mobiles et numériques sont par contre compatibles avec des
économies du type de celle des chefs de guerre du Libéria, de l’ex-Zaïre,
de l’Angola.
Ou alors les Etats sauront mettre en place des systèmes de régulation
afin de rechercher une équité socio-spatiale dans la diffusion de ces
outils : les techniques le permettent mais la mise en uvre ne peut pas
appartenir au seul marché et la nouvelle approche institutionnelle au
niveau des instances de coopération internationales permettra peut être
de réduire la pression des tenants du pur libéralisme sur les Etats
africains.
Annie CHÉNEAU-LOQUAY
REGARDS Unité Mixte de Recherche CNRS-ORSTOM . MAISON DES SUDS >
BP 200 - Esplanade des Antilles 33405 TALENCE CEDEX
1. CHENEAU-LOQUAY A., DIOUF P., 1999. Les usages des nouvelles
technologies de l’information et de la communication pour les besoins de
l’échange au Sénégal, rapport d’une mission effectuée en avril 1998,
60p., in : Enjeux pour le développement, Chéneau-Loquay A. (ed.), in : CR
ROM Internet au Sud, RENAUD P.(ed.), UNESCO, coll. Publica.
2. LOHENTO K., 1997. Radioscopie de la connexion du Bénin à l’Internet.
Mémoire de fin d’études du premier cycle, filière documentation. Centre
de formation aux carrières de l’information, Ecole Nationale
d’Administration, Université Nationale du Bénin, 150p.
3. RENAUD P., 1997. Vers une désertification technologique au Sud.
Conférence L’Afrique, la France, les Etats-Unis, 22-24 mai, Bordeaux,
organisée par le CEAN et l’Université de Boston.


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