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Africa On Line

septembre 2000

Point de vue :Africa On Line et le paradoxe de l’accessibilité

Africa On Line et le paradoxe de l’accessibilité

Africa On Line (AfOL) est un des fournisseurs d’accès les plus dynamiques en
Afrique. La société a été créée en 1994 par trois Kenyans diplômés du
Massachusetts Institute of Technology (MIT) et de Harvard. Elle a été
rachetée en 1995 par la société américaine Prodigy Inc. (à l’époque encore
nommée International Wireless), fournisseur mondial de services en lignes
basé aux Etats-Unis. Depuis 1998 le principal investisseur d’Africa On Line
est la compagnie britannique African Lakes, qui exerce des activités
commerciales en Afrique depuis 1877, et qui est aujourd’hui présent dans 17
pays africains à la fois dans le domaine des TIC (outre Africa On Line, ils
commercialisent du matériel, des logiciels et des services informatiques) et
dans celui des moteurs automobiles. Depuis le 15 août 2000, c’est la 4ème
banque anglaise Barclays (déjà présente dans plusieurs pays d’Afrique) qui a
formé une alliance commerciale avec AfOL liant ainsi fortement secteur de la
finance et internet. Les deux compagnies sont cotées à la fois à la bourse
de Londres et à celle de Nairobi. Cela devrait amener le développement de
nouveaux centres (dans un premier temps au Kenya) sous une appellation
commune qui n’a pas encore été révélée à cette date.
AfOL est implanté aujourd’hui dans 8 pays (Kenya, Ouganda, Tanzanie,
Zimbabwe, Namibie, Swaziland, Côte d’Ivoire, Ghana), avec une extension
prévue fin 2000-début 2001 en Egypte et en République Sud Africaine, et avec
des prévisions pour cinq autres pays dans un futur proche.

Nous avons donc avec AfOL une société multinationale puissante et dynamique
qui fournit tout les services internet désirables. Le fait qu’internet en
Afrique passe le seuil de l’artisanat pour accéder à une concentration
multinationale, n’est pas complètement nouveau puisque déjà, depuis
plusieurs années, des mouvements de concentration économique par des rachats
de start-up existent en Afrique de l’Est.
Il existe pourtant une autre particularité qui fait d’Africa On Line un bon
exemple de paradoxe pour les problématiques actuelles de l’accessibilité
Internet en Afrique. Il s’agit d’E-touch, un concept basé sur de petits
télécentres franchisés qui ne mettent pas (ou très exceptionnellement et à
la demande du client) l’utilisateur en contact avec les ordinateurs.
Quelqu’un voulant envoyer un message le donne à un opérateur qui le tape sur
l’ordinateur et l’envoie. Pour la réception, le message est imprimé et donné
à l’utilisateur quand il vient le retirer. Il n’est possible de n’envoyer et
de recevoir des messages qu’à partir d’adresses e-mail AfOL (mais celles-ci
sont gratuites). Tout le trafic e-mail de ces centres transite donc par AfOL
qui prélève 20% du prix de chaque message émis.

En terme d’accessibilité, le système mis au point par AfOL est donc une
opportunité tout à fait positive. Prenons le cas du Ghana. Accra est une
ville très étendue et les cybercentres sont très dispersés. Les télécentres
AfOL sont eux présents pratiquement partout. Cette présence de proximité
renforce l’accessibilité non seulement en temps/énergie/coût de trajet mais
aussi de manière plus subjective : ils sont beaucoup moins intimidants pour
les néophytes que certains cybercentres clinquants. Cet aspect perception
est encore peu étudié et souvent négligé dans les analyses d’accessibilité
des télécentres. De manière générale un télécentre est un lieu remplis de
technologie et de jeunes gens, où l’on parle un jargon curieux et où la
facturation se base sur des services mal maîtrisés. Pour peu qu’il s’agisse
aussi d’un cybercafé branché et le lieu peut devenir plus intimidant. Nous
parlons là de culture et il ne s’agit que d’une piste de réflexion. Mais
l’exemple du télécentre de Tombouctou installé à la mairie puis à l’hôpital
(!) laisse penser que le lieu lui-même est un préalable subjectif à
l’accessibilité.

La médiation assurée par ces télécentres entre l’utilisateur et l’ordinateur
est de plus un élément positif. Ce concept de médiation est au coeur de
nombreuses réflexions actuelles sur le développement des TIC et nous en
avons ici une modalité.
Le coût des services est également très appréciable puisque l’envoi d’un
message coûte 3000 cedis (soit 3,40 FF) et la réception 1500 cedis (soit
1,70 FF). Ceci représente respectivement l’équivalent en moyenne d’un quart
d’heure et de 7 minutes dans un télécentre. Pour quelqu’un ne maîtrisant pas
Internet, il s’agit ainsi souvent d’une solution beaucoup plus rapide et
donc moins chère.

Proximité, médiation, service, faible coût : de nombreux atouts pour
l’accessibilité sont donc présents dans la formule d’Africa On Line.
Pourquoi parler de paradoxe ? Si Internet doit être le pivot de la société
qui s’annonce, l’accessibilité basée sur la consommation ne peut être
profitable aux citoyens à moyen terme. Or en faisant d’Internet une boîte
noire que les usagers ne maîtrisent pas, c’est bien de consommation de
service et non d’appropriation qu’il s’agit. D’autre part, AfOL est une
machine commerciale puissante qui est le premier pas vers un oligopole
africain de quelques fournisseurs d’accès internet. Ne nous leurrons pas,
l’accessibilité réelle dépendra du bon vouloir de ces entreprises et
celle-ci sera dictée par des considérations politico-économiques.
C’est tout l’ambiguïté du développement des TIC par le secteur privé qui se
manifeste ici. D’un côté un pouvoir financier important, des stratégies de
développement éprouvées, une réelle volonté de croissance (et donc de
clientèle). De l’autre une nécessité de confidentialité des technologies, un
intérêt personnel bien compris, des règles de concurrence qui ne sont pas
équitables dans un marché par nature imparfait.
Procès d’intention à l’égard d’Africa On Line ? Pas du tout. L’initiative
d’AfOL est certainement un modèle qu’il faut reprendre, compléter, étendre.
Il faut rendre hommage à toutes les entreprises qui développent Internet en
Afrique. Mais il ne faut pas se laisser leurrer par le discours ambiant
confondant les intérêts des citoyens et les intérêts des entreprises.
L’accessibilité libérale ne sera jamais un service public ni universel. De
la même manière on peut rendre hommage à Bill Gates d’avoir développer
l’informatique personnelle, sans que cela doive empêcher de critiquer la
tendance de Microsoft au monopole et à l’étouffement des initiatives. Ce
paradoxe se retrouve dans le débat Microsoft contre Linux (rappelons que
Linux est plus puissant que Windows et moins cher, qu’il permet un réel
contrôle de sa machine mais qu’il est - pour l’instant ? - nettement plus
complexe d’emploi). L’accessibilité partielle et à court terme d’un service
simple d’emploi peut parfois sérieusement mettre en péril le développement
ultérieur d’une meilleure accessibilité et il est important d’y être
vigilant.

Eric BERNARD Accessit

accessit@globenet.org(http://www.accessit.org/)

Accessit, 200 chemin de la Billoire,F-06140 Vence