Accueil > Focus > Documents > Sommet mondial de l’information 2003 : Ne ratons pas le Rendez-Vous

Sommet mondial de l’information 2003 : Ne ratons pas le Rendez-Vous

février 2002, par Bruno JAFFRE

Contribution des 2 membres de CSDPTT impliqués dans la préparation du Sommet Mondial de l’Information. Une version plus courte (pour des raisons de place) doit être publiée ce mois dans le mensuel de la Coordination Sud qui regroupe les ONG les plus importantes intervenant au sud.

Sommet mondial de l’Information en décembre 2003 :
Ne ratons pas le rendez-vous !

Réagissez sur le forum

On ne compte plus les réunions internationales censées se pencher sur le chevet de la « fracture numérique ».Et pour cause. Les données les plus récentes en la matière font état de 446 millions d’internautes, mais à peine plus de 1% d’entre eux sont en Afrique qui compte pourtant 13% de la population du globe. Pire encore, on n’en compte que 0,1% dans toute l’Afrique subsaharienne qui représente pourtant 10% de la population mondiale (Rapport 2001 du PNUD).
Cette fracture numérique que l’on semble découvrir maintenant, n’est pourtant que la conséquence immédiate de la « fracture téléphonique » moins médiatisée mais tout aussi dramatique. L’Afrique ne compte en effet que 2% des lignes téléphoniques mondiales, et la télédensité -qui représente le nombre de lignes téléphoniques pour 100 habitants- atteint péniblement 1,2% en ajoutant les téléphones mobiles. Les zones rurales africaines, comme nous le constatons lors de nos séjours sur place et que ne reflètent pas les statistiques, sont de véritables déserts téléphoniques, et on peut raisonnablement estimer à plus de 85% le nombre de villages dépourvus d’un simple accès au réseau téléphonique. Encore faut-il ajouter que lorsqu’un tel accès existe, il est d’une disponibilité aléatoire du fait de dérangements multiples, et souvent inabordable pour l’habitant de ces régions reculées du fait du prix d’une communication téléphonique, sensiblement supérieur à celui que nous connaissons en France. Sans entrer dans des détails techniques chacun sait -ou doit savoir- qu’Internet ne peut se passer du réseau téléphonique car c’est le support de son accès à l’utilisateur, même si quelques solutions par radio ou satellite sont des alternatives émergentes mais d’un coût d’utilisation nettement supérieur et donc hors de portée de la plupart des populations de ces vastes régions.
Pourtant l’Union Internationale des Télécommunications (UIT), agence spécialisée de l’ONU, compte en son sein, le Bureau de Développement des Télécommunications (BDT), une structure dont la fonction essentielle est de promouvoir et réaliser le développement des télécommunications dans le monde et en particulier dans les Pays en Développement (PED). Depuis l’avènement du néolibéralisme il y a une dizaine d’années et la déréglementation du secteur des télécommunications qu’il a érigé en dogme, l’UIT ne prône pour toute solution que la dérégulation et la privatisation des Offices et opérateurs nationaux jusque dans les Pays les Moins Avancés (PMA), les plus pauvres des PED. Pas étonnant alors que les indicateurs téléphoniques retenus, qui ne peuvent rendre compte de la réalité vécue par la population, donnent lieu à d’étonnantes déclarations d’autosatisfaction de la part des dirigeants de l’UIT, alors qu’ils ne se fixent comme objectif pour 2003 qu’une télédensité de 2%, soit deux lignes téléphoniques pour 100 habitants.
Cependant depuis trois décennies des travaux ont montré, notamment à l’UIT, l’étroite corrélation entre développement des télécommunications et développement tout court d’un pays. Les ONG oeuvrant en Afrique connaissent bien les difficultés à travailler avec leur partenaires faute de liaison téléphonique, ce qui génère par ailleurs des coûts supplémentaires. En France, comme dans tous les pays industrialisés, l’essor des télécommunications que nous avons vécu jusqu’à maintenant et son effet d’entraînement sur l’économie n’auraient pu avoir lieu s’il n’y avait eu dans les années 70 une politique publique volontariste pour investir massivement dans les infrastructures. Un tel choix n’est plus laissé aux dirigeants africains qui sont sommés de privatiser en priorité leurs télécommunications sous peine d’être privés de moyens de financement extérieurs et notamment des crédits de la Banque Mondiale et du FMI.

Ainsi, la priorité accordée par l’UIT au processus de privatisation des sociétés nationales des télécommunications dans les PED constitue-t-il une erreur fondamentale et rédhibitoire, car en toute logique -et surtout dans un processus de déréglementation- son rôle prioritaire et de partenaire loyal à l’égard de ses Membres que sont les PED aurait dû inciter l’UIT à renforcer précisément leurs opérateurs nationaux de télécommunications afin qu’ils ne constituent pas une proie trop facile -et trop bon marché- pour les investisseurs étrangers (France Télécom, Telecom Malaysia, SBC, …) et par voie de conséquence une perte économique irremplaçable pour les PED eux-mêmes.

Après les télécommunications qui ont servi de laboratoire, le néolibéralisme régnant atteint maintenant en Afrique les chemins de fer, les réseaux d’électricité et la fourniture d’eau, et impose leur déréglementation en vue de privatisations aussi douteuses en efficacité que juteuses pour les « partenaires », tous des conglomérats des Pays Industrialisés à l’exemple de Bolloré et Vivendi.
C’est dans ce contexte que l’Assemblée générale de l’ONU a décidé de tenir en décembre 2003 à Genève Le Sommet Mondial sur la Société de l’Information (WSIS), une initiative des Nations Unies en vue de combler le « fossé numérique » entre les pays industrialisés du Nord et les Pays en Développement du Sud, grâce notamment à l’emploi des nouvelles technologies de l’information et de la communications (NTIC). C’est à l’UIT qu’en a été confiée l’organisation. Un Secrétariat Spécial a été mis en place, chargé d’élaborer le programme d’action, de définir l’organisation et de rechercher voire faciliter la participation de la société civile à cette initiative. Nous pensons que c’est là une ultime chance pour cette agence et en particulier son BDT de répondre autrement à la confiance et au crédit que lui accordent encore, et malgré ses dérapages passés et actuels, ses Membres les plus fidèles que sont les PED. C’est aussi pour cette raison que nous répondrons par notre participation et notre engagement.
Quel que soit le scepticisme que l’on ressent pour de telles « grandes messes » récurrentes à l’issue douteuse, et plus souvent à vocation d’alibi que de décision efficace, les ONG françaises ne doivent pas laisser passer l’occasion de faire entendre leur voix et d’imposer un véritable droit à la communication et à la transparence dans la recherche de solutions pour réduire effectivement et selon le vœu et besoins des populations concernées cette « fracture numérique ». La question des services publics a donné lieu dans la période récente à un certain nombre de campagnes et de débats, mais « le téléphone » y est singulièrement absent alors que nombreuses sont les associations et ONG qui s’investissent dans les NTIC, soit dans leur fonctionnement en interne soit dans le cadre de projets de vulgarisation d’Internet dans les PED.
Pour réduire efficacement cette « fracture numérique », les objectifs fixés par l’UIT en termes de couverture téléphonique doivent être sérieusement réexaminés et surtout clairement affichés. Ainsi l’objectif prioritaire et à atteindre à une échéance proche devrait être que chaque village dispose au moins d’un accès au réseau de télécommunications pour développer les services qui sont jugés indispensables par sa population.
Mais pour faire face à ce nouveau modèle de développement, plus concret et plus ciblé, l’UIT devra se réorganiser profondément et -s’agissant de son action en faveur des PED/PMA- réorienter son BDT vers des finalités d’utilité publiques plutôt que de continuer à se soumettre aux lois exclusives du marché. A cette fin le BDT devra associer les ONG engagées dans le domaine du développement à ces choix stratégiques, à la définition des nouvelles ambitions, mais aussi à la rédaction de rapport ou la réalisation de projet concret sur le terrain. Mais ce processus devra aussi s’attacher la participation active et l’engagement sincère du personnel de l’UIT -en particulier celui originaire des PED- afin de le motiver sur ces nouveaux objectifs. De la réalité de cet engagement conjoint des ONG et du personnel de l’UIT dépend en grande partie la réussite pour non seulement réduire la fracture numérique mais pour que les PED -et en premier lieu les pays africains- tirent un bénéfice réel pour leur développement et forgent avec l’apport des NTIC, parallèlement avec d’autres secteurs et notamment l’énergie, un avenir plus riche d’espoir pour leur population.
Jean Louis Fullsack Ancien Expert de l’UIT,
Bruno Jaffré Président de CSDPTT