Mai

LA LETTRE De MAI 99
No : 42
Sommaire :
-Editorial :Nous ne sommes pas seuls
Une valise INMARSAT dans un village malien
Télécom Sans Frontières intervient au Kosovo
Des nouvelles du TCP de Tombouctou
Quelques sites Internet
Reportage : Découverte de la poste malienne
Reportage : Yélimané : une localité de riches sans instituteurs
Réflexion : Quand l’Internet africain se met au rythme du Tam tam ...
Nous ne sommes pas seuls
Vous avez entre vos mains un numéro comme nous aimerions en faire plus
souvent. Nous continuerons, bien sûr, à informer de réformes
institutionnelles dans les télécommunications. Mais nous souhaitons
publier plus de reportages, rendre compte plus souvent d’initiatives
citoyennes, en France et en Afrique pour développer l’accès à la
communication, donner plus fréquemment la parole à des africains pour
parler de leur pays ou encore publier des contributions qui sortent du
conformisme ambiant.
Nous saluons ici l’initiative de nos collègues de Télécom Sans Frontières
au Kosovo qui rappelle à ceux qui voudraient la détruire, la richesse de
la vie associative à France Télécom et à La Poste et dont nous nous
réclamons. Il est hautement symbolique que parmi les 3 personnes de TSF
parties dans un camp de réfugiés, on trouve un gérant de cantine au
moment où il est question de privatiser les cantines et un directeur de
colonies de vacances qui paraissent non moins menacées.
Nous saluons aussi les acteurs de l’installation d’une valise INMARSAT
dans un village malien, les ressortissants de ces villages et les membres
du comité de jumelage de Bures sur Yvette qui ont permis que le projet
soit mené jusqu’au bout.
Bruno Jaffré
Une valise INMARSAT dans un village malien
Faute de pouvoir obtenir un raccordement au réseau téléphonique, les
habitants du village de Koréra Koré et surtout leurs ressortissants
expatriés se sont organisés pour que leur village puisse communiquer avec
l’extérieur. En effet la première cabine téléphonique se trouve à 40 km
mais elle est en panne depuis quelque temps si bien qu’en ce moment le
premier téléphone en état de marche se trouve à 80 km de Koréra Koré.
Un projet a pu être mené à bien avec plusieurs partenaires, l’AJUKOBY,
(Comité de Jumelage de Bures sur Yvette dans l’Essonne avec Koréra-Koré),
le RDK (association des ressortissants de Koréra-Koré en région
parisienne) et du Comité de Jumelage de Koréra-Koré avec Bures sur
Yvette.
Le matériel installé se compose d’une valise INMARSAT mini-M, d’un
ensemble Publisat et TPR raccordé au mini-M qui fournit une interface
client de type cabine publique fonctionnant avec des cartes à puces
dédiées configurables, chargeables, et rechargeables à l’aide du TPR et
d’un générateur solaire comportant panneau, régulateur, et batterie. Le
budget matériel se monte à 45kF dont la charge a été répartie entre le
l’AJUKOBY (35kF) et le RDK (14kF). La coopération a financé
l’installation à hauteur de 23kF et les villageois ont construit la case
abritant le téléphone.
Les promoteurs du projet ont tenu la SOTELMA informée dès le tout début
du projet et ont souligné leur volonté de respecter ses prérogatives. Ils
se sont en outre engagés à éviter toute situation de concurrence.
L’installation a été présentée comme temporaire, et destinée à être
déplacée dès que le village sera raccordé au réseau de la SOTELMA. Enfin,
ils se sont engagés à communiquer à la SOTELMA toutes les informations
qu’elle souhaiterait sur les flux de communication observés et les tarifs
pratiqués.
Sur le plan organisationnel, le RDK s’est abonné aux services Inmarsat de
France Télécom dans le cadre d’une offre spéciale ONG sans frais
d’immatriculation, sans abonnement mensuel, avec un tarif de 2.6 $ la
minute de communication quelles que soit l’heure et la destination de
l’appel.
Il conserve, à Paris, le TPR qui lui assure la maîtrise du flux de
communications émis depuis le Publisat. Il exploite le Point Téléphone
grâce à un standardiste, recruté sur place, et qui est son salarié. Il
surfacture de 6 FF la minute les appels émis, pour alimenter une caisse
parisienne destinée à assurer, en sus du règlement des factures de France
Télécom, la jouvence du matériel. Chaque appel reçu sur rendez-vous
téléphonique est facturé 5 FF, indépendamment de sa durée, pour alimenter
une caisse locale sur laquelle sont prélevés le salaire du standardiste,
17 500 FCFA mensuels pour débuter, et les menus frais de fonctionnement.
Les sommes perçues sont confiées à un trésorier.
Le comité de Jumelage assure le retour à Paris des cartes à recharger,
des sommes dues à la caisse parisienne, et des doubles des registres
d’appel. Le RDK organise le retour au village des cartes rechargées. Ce
montage a obtenu l’agrément de la SOTELMA.
Au bout de 18 jours d’ouverture au public, 76 appels avaient été reçus,
et 64 émis, la clientèle venant des villages situés dans un rayon
d’environ 40 km autour de Koréra-Koré, pour communiquer avec le Mali, les
principaux pays d’Afrique de l’Ouest, la France, et les Etats-Unis. Le
gain est donc de 38 000 FCFA pour la caisse locale, soit déjà plus de
deux fois le salaire du standardiste ; et de 720 FF pour le RDK, une fois
acquittée la facture de France Télécom, ce qui permettrait de remplacer
le terminal Inmarsat en deux ans.
Télécom Sans Frontières intervient au Kosovo
L’association Télécom Sans Frontières a reçu une importante couverture
médiatique après son intervention au Kosovo. Munis d’une valise INMARSAT,
offerte par la mairie de Pau, trois membres de cette association, un
directeur de Centre de vacances, un gérant de restaurant administratif et
une chargée de communication à la DR de Pau de France Télécom sont
partis, à leur frais semble-t-il, pour le Kosovo dès le début du mois
d’avril. Ils sont aussi membres d’une association, bénéficiant de
soutiens locaux, dénommée Solidarité Pyrénéenne.
Ils ont installé la valise dans le camp de Stencovach 2, à 3 kilomètres
de la capitale macédonienne Skopje et 10 km de la frontière avec le
Kosovo. Ils ont pu bénéficier sur place du soutien logistique de
vice-consul de l’ambassade de France à Skopje et du commandant de l’Ecole
des Troupes aéroportées de Pau. Ce camp de 12000 réfugiés avait en effet
été mis sous la protection de l’armée française qui encadre les
organisations gouvernementales sur place.
Leur action originale qui consiste à mettre à la disposition des réfugiés
un téléphone a bénéficié de la sympathie générale et a répondu à une
forte demande des réfugiés qui pouvaient ainsi recevoir des nouvelles de
divers membres de leurs familles souvent éclatées. Après s’être plaint de
ne pas avoir reçu l’aide de France Télécom et l’intervention et de M.
Douste-Blazy, maire de Lourdes auprès de Michel Bon, 2 jours après,
France Télécom prêtait deux nouvelles valises ce qui permettait
d’augmenter considérablement les connexions. M. Douste-Blazy en
profitant pour se faire un petit coup de pub en allant lui-même les
porter sur place. Pour ne pas être en reste INMARSAT allait très
rapidement envoyer aussi deux valises.
Les cadeaux n’iront pas plus loin et ce sont les dons des pyrénéens qui
permettaient en date du 10 avril de payer les communications. Nous
n’avons peu de nouvelles depuis. La une du Canard Enchainé pouvait se
délecter de déclaration de responsables de France Télécom déclarant
" n’avoir pas de politique consistant à offrir des communications
gratuites " et de celle citée dans Time " A chacun son business. La nôtre
c’est la communication, la leur c’est l’humanitaire "
Des nouvelles du TCP de Tombouctou
Le Télécentre Communautaire de Tombouctou est un projet pilote
d’utilisation des technologies de l’information soutenu par l’UIT,
l’UNESCO en partenariat avec la municipalité de Tombouctou et la SOTELMA.
Huit PCs sont installés pour l’instant, provisoirement, à l’Hopital. On
cherche actuellement des micros pour pouvoir accueillir des classes
d’élèves avec leur maître. Le TCP devrait bientôt être transféré dans les
locaux de la mairie. Le TCP compte 4 permanents, dont 1 technicien ayant
suivi une formation Internet, capable de créer des pages Web. Ils
rencontrent des problèmes pour toucher leurs salaires mais des solutions
provisoires sont trouvées sur place grâce au dynamisme de responsables
locaux.
Pour l’instant, le TCP assure essentiellement des fonctions de
sensibilisation/ formation à Word, Excel, envoi de mails, pour
enseignants et élèves (à petite dose, vu le nombre de PCs) et sert de
"self service" (rédaction de lettres, CVs, FAX, e-mails), pour ceux qui
s’y présentent (dont pas mal de représentants d’ONGs).
Mais sa réputation croit à vue d’oeil : une grande fête a été organisée à
Bamako pour collecter des fonds pour construire le bâtiment du "TCP de
Tombouctou", à l’initiative de "l’Association des Ressortissants et
Sympathisants de Tombouctou à Bamako", association qui avait été
sollicitée comme bailleur de fonds par le Comité Local de Direction du
TCP et par la Mairie de Tombouctou. Cette fête à laquelle participaient
ministres et ambassadeurs a permis de collecter 15 millions de FCFA.. Une
commission a été créée pour lancer l’appel d’offre pour la construction
d’un bâtiment définitif.
Quelques sites Internet
Mali : http://www.cefib.com
Ce site donne des adresses d’ONG maliennes et de multiples autres infos
sur le Mali mais aussi présente régulièrement une revue de presse assez
riche classée par thème nous permettant de suivre l’actualité malienne.
Burkina : http://www.cyberso.com/bf/index.htm
Site très ambitieux, très riches en infos de toute sorte sur le Burkina,
qui publie un journal hebdomadaire (indépendant du pouvoir si l’on en
juge par le contenu) mais aussi les comptes rendus du conseil des
ministres, et la revue de la presse officielle.
http://www.multimania.com/ysanfo/
Site de bénévoles qui vous invite ) participer à ses forums, à l’origine
du webring dont nous faisons partie et qui offre en outre une banque de
ressources sur le Burkina (drapeau, cartes, etc ...)
Téléphonie rurale
http://www.esmt.sn
Il s’agit du site de l’école des télécommunications de Dakar. On y trouve
actuellement un forum de discussion ouvert dans le cadre de la
préparation du salon prévu en septembre. Pourquoi nos lecteurs
n’iraient-ils pas y faire valoir leur point de vue ?
Découverte de la poste malienne
C’est à Kayes qu’ont donc commencé les premiers contacts postaux avec le
Mali.
Là, nous serons reçus avec bienveillance par M. Moussa Camara, Directeur
Régional et un de ses collaborateurs, employé dans le bureau de poste
même, chargé du contrôle des mandats et de leur traitement. Celui-ci aura
d’ailleurs le réflexe de m’en montrer quelques-uns, déjà en instance ou
tout juste arrivés de France. Avec beaucoup d’intérêt, et forcément un
peu d’émotion, j’aurai l’occasion de parcourir des yeux des adresses, à
Paris ou dans la banlieue parisienne et d’imaginer, dans un raccourci
extrême, le travail et les efforts, dans les difficultés que l’on
n’oublie pas, de tous ces travailleurs maliens si souvent à la pointe de
l’actualité ces temps-ci avec le problème des sans-papiers.
Tous les deux auront la bienveillance de prendre sur leur temps pour nous
présenter leur travail, leur zone de compétence et pour évoquer avec nous
les réalités quotidiennes de leurs activités.
Nous pourrons ainsi nous rappeler que Kayes est depuis très longtemps une
terre d’émigration et mesurer d’autant plus l’importance de ces
transferts de fonds effectués par ces travailleurs expatriés pour aider à
la subsistance des familles restées sur place.
C’est ce problème, celui du règlement des mandats qui constitue le
problème majeur de la Poste au Mali.
Ainsi, pendant l’hivernage, période par excellence des travaux agricoles,
les bénéficiaires hésitent d’autant plus à quitter leurs occupations que
les routes, du fait des pluies, sont impraticables ou presque, qu’il faut
parfois plus d’une journée pour parvenir au bureau de Poste quand des
villages entiers ne sont pas carrément coupés de tout pendant plusieurs
semaines.
Quand on sait que les mandats, par mesure de sécurité, sont payables
seulement en mains propres, que leur montant maximum est de 2000 francs,
que forcément leurs destinataires doivent être avisés, (qu’il faut
d’abord parvenir à les joindre), on comprend alors que si pour une raison
ou une autre ils restent trop longtemps en instance, ils dépassent
d’autant leur durée de validité et deviennent périmés.
On comprend ensuite que l’accumulation progressive de tout ces mandats
non encore touchés mais exigibles tout à coup tous ensemble provoque la
2ème difficulté de la Poste malienne : la rupture de trésorerie.
La Poste française acceptait jusqu’à présent d’effectuer des avances de
trésorerie, mais récemment elle aurait décidé de ne pas prolonger plus
avant ces facilités ,qui selon elle ne semblaient finalement jamais rien
régler.
Si cette décision a été rapportée, les difficultés avec d’autres postes
africaines, apparaissent régulièrement : les sommes envoyées là aussi par
les travailleurs maliens sont bien encaissées par ces différentes postes,
mais celles-ci tardent souvent à en effectuer le transfert à la poste
malienne, rendant ainsi aléatoire ou très difficile leur règlement auprès
des destinataires.
Quand on apprend dans le même temps que les recommandations de l’Union
Postale Universelle en la matière n’ont aucune valeur contraignante.....
Nous apprendrons aussi que là, comme souvent au Mali (et comme souvent en
Afrique), il n’y a pas à proprement parler de distribution postale comme
en France par exemple ; pour des raisons liées par exemple aux
infrastructures routières, à la maîtrise, au développement et à la
diffusion de l’écriture et de la lecture, et pour d’autres encore, le
trafic postal (au moins les lettres) reste encore à l’état embryonnaire
(nous n’avons pas pu recueillir des données quant au trafic postal au
Mali). Seules existent des boites postales, installées dans un bâtiment
attenant au bureau de poste. A Kayes, elles sont 400, d’ailleurs pas
toutes régulièrement utilisées, où les destinataires viennent retirer
leur courrier.
Il existe enfin un service concernant la délivrance des colis postaux qui
s’occupe également du traitement de la messagerie express (Chronopost et
autres...)
Après Kayes, nous irons comme prévu à Yélimané ou j’ai des contacts
réguliers avec le receveur. Nous logerons chez lui pendant 2 jours ; une
étape forcément trop courte qui nous permettra cependant de regarder le
bureau dans son activité quotidienne.
Pour toutes les difficultés évoquées plus haut, Tibou MAIGA, le Receveur,
ne ferme jamais vraiment la porte de son établissement et accepte de
recevoir presqu’à toute heure les clients/usagers qui se présentent.
Il a aussi plein d’idées pour développer l’activité postale, des idées
qui mériteraient d’être évaluées : par exemple transporter du fret pour
rentabiliser la distribution postale dans tous les villages de sa zone(60
à 70 km), installer aussi des boites postales dans le bureau, ou encore
électrifier, même ponctuellement, le bureau de poste, et proposer les
services d’une photocopieuse, un service très recherché.
Il conseille déjà l’utilisation des lettres recommandées avec A.R,
particulièrement pour tous les envois concernant la liquidation des
retraites des travailleurs maintenant revenus au pays.
Nous aurons à réfléchir à tous ces projets ; plus rapidement, il nous faut
maintenant nous positionner par rapport à la liste de petits matériels
que Tibou nous a déjà envoyée.
J’aurais aimé quant à moi pouvoir rester plus longtemps et l’accompagner
dans une tournée de distribution postale ; c’est du moins ce que j’avais
imaginé avant mon départ.
Trois imprévus, plus ou moins liés tous ensemble, empêcheront la
réalisation de ce souhait : les impératifs de notre emploi du temps et
nos autres rendez-vous, l’absence de véhicule dans l’organisation
actuelle de la distribution postale locale, la contrainte météo enfin. Il
fait déjà très (trop !) chaud pour que je puisse, en ce qui me concerne
tout du moins, envisager la moindre distribution, en voiture ou à pied,
distribution par ailleurs suspendue du fait de l’absence (provisoire ?) de
l’agent travaillant normalement avec Tibou à Yélimané.
Cela reste cependant un projet que j’aurai à coeur de réaliser, dès que
l’occasion pourra se présenter, et sous des conditions météo vivables
pour moi, s’entend !
De retour à Bamako, je ferai une visite de courtoisie auprès de Mme KEITA
MARIAM N’DIAYE, Directrice Générale Adjointe de l’Office National des
Postes du Mali, informée de notre visite à Yélimané.
J’aurai là l’opportunité de lui présenter notre association et ses
activités, en précisant bien, une fois encore et comme partout nous avons
du le faire, qu’il s’agit d’une association indépendante de
l’administration ou Entreprise Publique, dont elle n’est en rien
l’émanation et qui ne représente qu’elle même et personne d’autre.
Force sera de constater que notre démarche et notre type d’
" organisation" et de fonctionnement suscitera là encore à la fois de
l’étonnement, de l’incrédulité, peut-être un peu d’admiration, plus
encore quand nos interlocuteurs apprennent que nous sommes entièrement
bénévoles, et que nous prenons sur nos congés pour exercer nos activités
dans l’association.
Notre totale indépendance, fruit de notre volonté absolue, fait ici à la
fois notre force et peut-être un peu notre faiblesse, dans la mesure où
l’absence de tout lien institutionnel et/ou d’accréditation peut avoir
tendance dans un premier temps à nous confiner dans le défaut majeur des
activités associatives, celui des bonnes volontés, oblitérées alors par
un handicap rédhibitoire : l’amateurisme.
On retrouve là, dans le concret, ce qui a été à mon sens un des débats et
une des nécessités de notre dernière assemblée générale : celui
d’acquérir une efficacité, une rationalité, une crédibilité, sans
lesquelles, certes, nous ne sommes rien ni ne pouvons rien, mais sans
oublier pour autant qu’au delà du strict management entrepreneurial, la
vie associative est aussi (d’abord ?) un lieu d’apprentissage permanent
et de créations relationnelles différentes ( ?) d’une entreprise
habituelle ( ?)
Incontournable et permanent débat, qui ne doit pas nous faire oublier à
son tour ni les objectifs déjà réalisés et les expériences acquises ni
les projets à venir !
JoëL Perier CSDPTT Paris Nous publions
ci-dessous un article
dans le journal les Echos publié à Bamako qui nous apporte un éclairement
particulier, vu du Mali, sur cette région.
La Rédaction
Yélimané : une localité de riches sans instituteurs
Grâce à l’émigration, les billets de banque pleuvent sur la petite ville
de Yélimané au nord-ouest du Mali. Les habitants y dépensent sans compter
mais les enseignants, qui n’ont que leur salaire, plient bagage, chassés
par la cherté de la vie. La salle d’audience du Palais de justice de
Yélimane refuse du monde. La chaleur torride résiste aux deux
ventilateurs du plafond qui brassent un air chaud. Tous les volets sont
clos à cause du vent de sable. Le vieux Mamadou Diagouraga s’empare du
micro et fait face à la table d’honneur où est assis le Premier ministre
entouré de quatre de ses collègues. " Les autorités doivent tenir leurs
promesses, dit-il. Vous nous avez demandé de construire des écoles et dit
que vous enverriez des maîtres. Vous n’avez pas envoyé de maîtres. Ceux
qui sont là sont en train de partir un à un ". Ces mots déclenchent un
tonnerre d’applaudissements. Car ils expriment une des préoccupations des
populations : le manque de personnel enseignant.
Afin d’augmenter le taux de scolarisation, actuellement de 42% seulement,
l’Etat malien incite depuis 4 ans les populations à construire des écoles
et promet de les doter en personnel enseignant. Selon le vieux
Diagouraga, en l’espace de deux ans, cinq nouvelles écoles ont été
construites à Yélimané. " Mais, ajoute-t-il, nous avons l’impression
d’avoir jeté de l’argent par la fenêtre. Tous nos enfants ne vont pas à
l’école. Pourtant, il y a des classes vides partout. Nous voulons que
nos petits vivants en France viennent fréquenter l’école ici. Mais c’est
impossible. "
Dans cette ville, les maîtres sont obligés de se mettre en quatre pour
dispenser un semblant d’enseignement. Sidi Coulibaly, un instituteur du
primaire, témoigne : " J’ai deux classes de double vacation. C’est quatre
classes, en fait. Le matin, je m’occupe de deux groupes de 70 élèves
chacun. Dans l’après-midi, c’est deux autres groupes de 65 et 70
chacun ".
La vie chère pire que l’enclavement.
Yélimané est le premier poste de Sidi. Il y est arrivé, il y a deux ans.
Mais déjà, il demande une nouvelle affectation. Pas à cause de la
surcharge de travail ni même de l’enclavement. Pourtant, la ville est à
140 km de Kayes, elle-même distante de Bamako de 600 km, mais il faut six
heures pour faire Yélimané Kayes, car la route est à peine carrossable.
Et il n’est pas facile non plus de s’y approvisionner en denrée de
première nécessité. Les récoltes sont dérisoires à cause de la rareté des
pluies. Un sac de mil coûte 30 000 FCFA sur le marché local, beaucoup
moins cher à Kayes. Mais les frais de transport (2000 FCFA sur un sac de
100 kg) dissuadent ceux qui sont tentés d’aller faire leurs achats dans
cette localité.
Mais ce n’est pas tout cela qui pousse Sidi à partir : " Avant d’arriver
ici, je savais la ville enclavée et le climat rude. Maintenant, je
découvre pire. Je crois que Yélimané est la ville la plus chère du Mali.
L’eau coûte une fortune. Une barrique de 50 litres s’achète à 700 FCFA.
Avec 100 FCFA, on ne peut acheter que du sel ", tempête-t-il. Cet amateur
de bonne chère a une raison supplémentaire de râler. Il doit se contenter
de saliver à la vue des tas de viande, qu’il ne peut pas s’offrir le luxe
d’acheter. Il explique : " Quand un boucher abat un boeuf, il laisse le
soin aux clients de fixer le prix. C’est l’occasion pour les chefs de
famille de montrer qu’ils sont riches. Ils font monter les enchères. Le
prix minimum du tas de viande est de 5 000 FCFA. Ceux qui prennent un
seul tas passent pour des pauvres ". Pour avoir de la viande à manger,
Sidi est obligé daller dans les villages voisins acheter des poulets.
Mais qu’est-ce qui rend les habitants de Yélimané si dépensiers ? "
L’argent ne leur tombe pas du ciel. Mais c’est tout comme. Ils peuvent
dépenser sans compter " , confie Sidi. " Il n’y a pas une seule famille
qui n’ait un fils en France ou aux Etats Unis. Les émigrés envoient
d’importantes sommes d’argent. C’est ce qui permet à toutes les familles
de faire bouillir la marmite ". Les retombées de cette manne financière
envoyée par les émigrés sont visibles : des villas cossues aux toits
hérissés d’antennes paraboliques, un petit aérodrome qui permet aux
émigrés de rendre visite aux parents sans subir les affres du voyage par
la route. Ici, le téléphone n’est pas un luxe. " Presque toutes les
famille l’ont. Cela permet de garder le contact de façon permanente avec
les émigrés. Recevoir un appel téléphonique chez le voisin est considéré
comme une humiliation", précise Yaya Doucouré, qui s’apprête lui aussi à
rejoindre son grand-frère à Paris.
Retenir les enseignants
Avec un salaire d’un peu de 40 000 FCFA, Sidi affirme qu’il lui est
difficile de tenir encore longtemps ; six de ses collaborateurs ont fui
Yélimané l’année dernière. Les premiers efforts du gouvernement pour
inciter les enseignants à rester en poste n’ont, visiblement, pas porté
leurs fruits . Un décret présidentiel, pris en 1996, accorde aux
enseignants des localités difficiles, dont Yélimané, une prime de
fonction spéciale de 5000 FCFA par mois. L’adoption par le Conseil des
ministres, le 3 mars dernier, d’un statut spécial des enseignants du
primaire amènera peut-être Sidi à revenir sur sa décision. C’est du moins
ce que pense le secrétaire général du Syndicat national de l’éducation et
de la culture (Snec), M Tibou Telly. " Dans des localités comme Yélimané,
les enseignants sont les plus touchés par la cherté de la vie. Parce
qu’ils ne vivent que leur salaire. Contrairement à d’autres. Vous
comprenez ce que je veux dire ", lâche-t-il malicieusement.
Bréhima Touré
Les Echos. Bamako
Nous publions ci-dessous une contribution originale et anticonformiste
par rapport au positivisme ambiant sur le développement d’Internet en
Afrique.
La Rédaction.
Quand l’Internet africain se met au rythme du Tam tam ...
En matière de nouvelles technologies de l’information et de la
communication (NTIC), l’Afrique n’est pas toujours laissée pour compte.
Preuve en est le financement de la première fête de l’Internet qui s’est
tenu les 19 et 20 mars derniers dans la plupart des pays d’Afrique
francophone.
Les NTIC ont certes fait leur apparition en Afrique comme l’illustre la
publicité affichée sur les bus de Bamako par la société publique de
télécommunications malienne visant à promouvoir l’accès au réseau
mondial. Mais elles sont en outre devenues un nouveau créneau de
coopération : après s’être montrées parfois très réticentes, les grandes
agences de coopération multilatérale et bilatérales ont désormais défini
des lignes budgétaires destinées à financer des projets visant à
promouvoir les NTIC sur le continent africain. Le principal credo des
bailleurs de fonds est d’aider à combler le fossé qui risque de se
creuser entre info-riches et info-pauvres. Tels sont ainsi les objectifs
du projet de l’Université Africaine Virtuelle formulés dans son document
de présentation visant à permettre à l’Afrique, qui n’a pas vu passer la
révolution industrielle, de prendre en marche le train de la révolution
informationnelle.
Ces bonnes intentions peuvent néanmoins laisser sceptique face aux réels
besoins en développement d’une Afrique souvent " en retard " en matière
de technologies tout court. En témoigne cette réflexion exprimée par un
responsable de programme de radios rurales au Mali, pour qui il peut
paraître contradictoire d’équiper une radio d’un PC multimédia dernier
cri alors que les journalistes disposent à peine de micro ou d’émetteur
pour faire leurs émissions locales. Dans le même sens, on peut douter que
le projet de Télécentre multimédia à Tombouctou ait la capacité de
fournir aux publics cibles, à savoir les populations rurales de cette
zone sahélienne, des informations adaptées à leurs besoins qui restent
très liés à des réalités locales précises peu représentées sur Internet.
Plus largement, faut-il réfléchir longtemps pour s’apercevoir que
l’Afrique des villages et des quartiers, qui n’est pas toujours si
éloignée pourtant des grands hôtels climatisés des capitales, demeure
pour une grande part sous équipée en moyens de communication classique et
s’inscrit surtout dans une forte tradition orale et demeure encore assez
peu réceptive aux discours tenus sur l’impact et les enjeux sociétaux que
ces nouveaux outils sont censés d’apporter.
En Afrique, le nombre des connectés à l’Internet dépasse à peine les 100
000 personnes (hors Afrique du Sud). Ce nombre compte une majorité
d’expatriés ou d’africains déjà privilégiés quant à l’accès aux outils de
communication tels que le téléphone portable et les ordinateurs.
On est alors en droit de se demander pourquoi l’effort financier
actuellement consenti à la promotion des réseaux multimédia n’a jamais eu
d’équivalent pour le développement d’outils et de services de
communication et d’information au profit de populations dépourvues de
téléphone, de bureaux de poste ou d’accès à la radio. A l’heure où des
milliers de villages africains et de nombreuses agglomérations
périphériques des grandes villes attendent le téléphone depuis parfois
plusieurs années, ne serait-il pas en effet plus judicieux d’aider les
africains à "fêter" le téléphone en appuyant notamment les initiatives
des ONG ou les efforts des compagnies nationales de télécommunications
pour installer des équipements en zone rurales ?
Les grands gagnants de l’Internet africains sont encore pour l’instant
des vendeurs de technologies et des consultants payés pour prévoir
combien les budgets des agences de coopération (dont les montants
s’avèrent colossaux par rapport aux bénéficiaires) seront dépensés dans
le cyberespace africains ou pour inventer de nouveaux types d’usages
propres à l’Afrique.
Benoit Dumoulin
Coordinateur de Globenet