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Mission CSDPTT au Burkina du 26 mars au 7 avril 2007 : reportage

Visite du dispensaire SCHIPHRA, visites de télécentres communautaires, participation au forum social du Burkina

Reportage de Bruno Jaffré

Dimanche 26 mars

Rencontre fortuite avec le maire de Yaba

Heureux concours de circonstance. Le lendemain de mon arrivée, en allant voir une bière avec mon ami André qui me loge, je me retrouve dans une buvette face à face avec le maire de Yaba M. Raphael Toéguin Ki, récemment élu. En effet les récentes mesures de développement de la décentralisation se sont traduites par la création des mairies en zone rurale.

Yaba, préfecture avait été choisie avec Biba, Nimina et Koin pour être les premiers villages à être munis d’un télécentre communautaire, entendez un petit bâtiment abritant un téléphone collecté au réseau téléphonique. Oui, en ce vingt et unième siècle, la majorité des préfectures du Burkina Faso ne sont toujours pas munies de téléphone fixe.

Après les courtes présentations nous en venons rapidement à évoquer le fonctionnement du télécentre. Ses premières remarques sont pour exprimer sa grande satisfaction. "Ca marche bien, ça nous aide beaucoup". Il n’y a pas souvent de panne si ce n’est quelques problèmes d’énergie. En réalité c’est d’un vol de panneaux solaires dont il me parle. L’ONATEL a-t-elle financé le rachat ? Non me dit-il, il y a un fond constitué par les ristournes qui reviennent au comité de gestion après paiement des sommes dues à l’ONATEL, qui a permis de le faire. La taxe de base est facturée par l’ONATEL 65FCFA et en général les télécentres la font payer 100FCFA. Une partie de la différence sert à payer l’abonnement et les différents frais dont un petit salaire pour le gérant des centres, mais si le télécentre est bien géré il génère un bon bénéfice..

Il souhaite faire évoluer la gestion actuelle mais doit faire preuve de prudence. Car il avoue ne pas trop savoir comment ça marche. « Il y a quelques initiés qui en connaissent le fonctionnement. Mais ils ne sont pas trop prolixes pour en parler ». Entendez qu’un groupe s’est approprié le télécentre et le gère à son profit. Il sait que ça rapporte et compte bien après avoir cerné la question se réapproprier ce télécentre au profit de la mairie. Car la grande difficulté auxquelles sont confrontées les mairies c’est bien de trouver des financements. Les maires ne sont guère rétribués et M. Ki m’a d’ailleurs passé deux cartes de visite. L’une en tant que maire et l’autre en tant que Formateur Banque et Microfinance dans un bureau de conseil.

Des nouvelles d’un autre télécentre, celui de Sérékéni.

Le soir, je reçois la visite de Christophe Barro. Un ami de longue date, originaire de Sérékéni, dans la région du Kénédougou, un village que je fréquente depuis le début 1984, un de ceux aussi où nous avons contribué à l’installation d’un télécentre. J’exprime le souhait de pouvoir m’y rendre mais ce n’est pas à côté. On parle un peu du télécentre. Laurent Siré Kinta Baro, agriculteur et responsable de l’alphabétisation pendant un temps, mon ami et mon hôte lorsque je dors dans ce village avait au début proposé que le télécentre soit installé dans sa cours. Les gens du village avaient accepté connaissant notre amitié. Mais petit à petit des problèmes apparurent. La gestion n’était pas suffisamment collective. Installé dans une cours d’une concession familiale, les habitants ne le percevaient pas vraiment comme appartenant à la collectivité. Plusieurs réunions eurent lieu à Ouagadougou entre les originaires de Sérékéni mais aussi au village en présence d’une délégation des premiers. Finalement la décision a été prise de déplacer le télécentre. Depuis la gestion est effectivement collective. Une jeune femme est responsable de la gestion. Elle est payée 10000 FCFA par mois. Tous les soirs les comptes sont vérifiés avec le trésorier et l’argent lui est remis.

Je m’inquiète un peu de savoir si Laurent ne m’en veut pas un peu c’est moi-même qui avait suggérer cette solution. On me rassure. La décision a été prise par les grands frères. Elle est donc acceptée sans problème. J’ai hâte d’aller là-bas. J’espère que cela sera possible. C’est tout de même à quelques 450 km de Ouagadougou avec la dernière partie de la piste particulièrement abîmée me dit Christophe d’autant plus que contrairement à ce qui se passait les autres années, les villageois n’ont cette fois pas gratté la piste. Quant au village, Christophe m’explique que les agriculteurs affrontent de graves problèmes avec la chute du coton alors que cette culture occupe la majeure partie des terres. Beaucoup sont désormais endettés les mettant en difficulté. Autre problème, le coton ayant augmenté la surface des champs, il est de plus en plus difficile de trouver des terres disponibles.

lundi 27

La journée commence avec un rendez-vous avec Mousbila Sankara, Président de la SODEPTEL qui sera bientôt rejoint par Koussoubé Moustapha lui aussi membre du bureau et avec qui je suis en contact régulier par courriel. La satisfaction du travail réalisé est réciproque. Les choses continuent semble-t-il sur de bons rails. Le nouveau directeur de l’ONATEL, un marocain depuis la privatisation n’a pas encore dévoilé ses projets mais il semble vouloir continuer à poursuivre le projet des 100 villages puisque Mousbila devant moi aura une conversation avec le secrétaire général à propos du transport de matériel dans la région de Bobo. Nous projetons une tournée dans quelques télécentres. Mousbila veut me montrer des télécentres qui fonctionnent bien et d’autres où persistent des problèmes de gestion.

Dans la conversation j’apprends que la SODEPTEL est en bonne santé financière. L’association a en effet bénéficié d’une subvention de l’ONATEL de quelques 2 millions de FCFA soit environ 30000 euros. Nous évoquons un peu l’avenir de la SODEPTEL ici au Burkina. Ils espèrent obtenir cette fois une reconnaissance de l’ARTEL, l’agence de régulation. J’exprime un doute sur l’obtention du statut d’opérateur. Il s’agit surtout d’une question de vocabulaire, car opérateur signifie pour moi opérateur de téléphone alors qu’en général, pour obtenir dans un pays le statut d’opérateur il faut l’avoir déjà obtenu dans un autre pays. On s’accorde plutôt sur le statut d’acteur, moi insistant sur le terme ONG. Je leur fais part de nos projets de nous investir dans d’autres pays le Bénin et l’Ethiopie en particulier. Leur expérience ici au Burkina peut servir d’exemple. Devant moi, Mousbila donne deux coups de fil, un auprès de l’ARTEL, l’autre auprès de l’ONATEL pour tenter d’avoir des rendez-vous. Réponse dans la journée. A suivre.

Avant de nous séparer, j’exprime encore notre satisfaction pour le travail réalisé en commun leur signifiant qu’il leur restait maintenant à continuer en toute indépendance. D’autres auraient sans doute exprimé leur inquiétude. Mais nos amis de la SODEPTEL ne sont pas comme ça et tant mieux. Nous avons donc là vraiment de bons partenaires. Nous pouvons nous retirer en toute quiétude, même si bien sur nous répondrons à des demandes ponctuelles si nécessaire. De toute façon nous resterons en contact.

Nous évoquons maintenant la question du dispensaire SCHIPHRA. Il s’agit d’un centre protestant qui nous sollicite pour installer le matériel récupéré chez ALCATEL qui doit permettre la connexion sans fil des différents services du dispensaire. Je leur explique que nous comptons sur eux pour éventuellement participer à l’installation mais aussi et surtout pour gérer les problèmes notamment administratifs avec l’ARTEL.

Vue d’ensemble - 19.5 ko
Vue d’ensemble
Salle d’attente pour les consultations - 21.9 ko
Salle d’attente pour les consultations

Sur ce nous nous quittons et je prends directement rendez-vous avec Mme Traoré Marie Claire la directrice du dispensaire, ancienne professeur de français, très impliquée dans la mission protestante, Elle s’est investie pour sauver ce centre médical alors qu’il n’était alors qu’un petit dispensaire en grande difficulté. Elle ne pouvait se résoudre à le voir disparaître. Elle m’exprime d’ailleurs plusieurs fois, le souhait que les installations puissent desservir aussi la mission protestante et le collège qui en dépend. Je finis par préciser gentiment : "tant mieux si ça dessert la mission, mais ce n’est pas là notre objectif". Pour nous, il s’agit de permettre à ce dispensaire dynamique de bénéficier des progrès technologiques et d’améliorer leur coopération avec des médecins et chercheurs français.

Mme Traoré est une européenne mariée à un burkinabé installée depuis très longtemps au Burkina. Elle me reçoit tout de suite dès mon arrivée. Nous échangeons un peu sur le projet mais elle ne semble pas très au fait des questions de télécom ou d’informatique. En réalité, outre de permettre aux différents services du dispensaire de communiquer entre eux, il s’agit aussi de permettre de travailler à distance avec des chercheurs français, d’échanger de l’imagerie médicale, voir de communiquer en direct lors d’opérations délicates. Je visite l’ensemble du dispensaire et ses différents services. Je suis assez impressionné par la qualité de la tenue des locaux, leur fonctionnalité, infirmerie, ophtalmologie, laboratoire, consultation généraliste, etc... On pratique même ici les opérations des yeux, ce n’est pas cher me dit-elle. Elle m’ouvre le bloc opératoire pour que je le vois. Je n’ai peu les moyens de comparer car je ne connais guère le milieu médical mais tout semble en parfait état de marche et je vois quelques salles d’attente remplies de patients, attendant d’être reçus en consultation.

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Laboratoire

Au cours de la visite nous rencontrons Ismael Sawadogo, ingénieur et donc responsable de tout le matériel informatique du centre, que je convie à assister avec nous à la rencontre à l’ARTEL. Je lui explique en même temps que nous souhaitons évidemment qu’il participe avec nous à l’installation du matériel et que selon ce que je sais, l’essentiel des difficultés réside surtout dans les questions logicielles.

Le soir j’ai rendez-vous avec les membres du bureau des ressortissants originaires de Sérékéni.

L’ambiance est conviviale et amicale ce qui n’empêche pas une certaine solennité, notamment dans la conduite de la réunion. Il y a là un ressortissant du village qui vit en côte d’Ivoire depuis près de 40 ans qui me sert vivement la main quand il apprend que je suis membre, de CSDPTT, la "fameuse" association qui a permis de munir Sérékéni du téléphone. Tous me confirment effectivement que nombreux sont les appels en provenance de l’étranger, assurant ainsi une excellente rentabilité à ces lignes communautaires. On connaît bien les appels que passent les habitants du village et surtout la consommation en terme de chiffres d’affaire grâce aux cahiers que tiennent les gérants. Il est plus difficile d’obtenir des statistiques sur les appels en provenance de l’étranger.

Issouf Traoré m’explique que le télécentre est encore en panne. Mais contrairement à ce qu’on m’avait dit par courriel, ce n’est pas du à un mauvais réglage des antennes mais bien à des problèmes d’énergie. La solution envisagée consiste à déplacer la station d’énergie vers un nouveau bâtiment qui sera fermé à clef. Il appelle d’ailleurs durant la réunion un technicien de l’ONATEL de Orodara, qui semble visiblement passionné par son travail tant il se perd en détails et en explications diverses à ce propos.

Après avoir organisé mon départ pour Sérékéni, nous nous quittons satisfaits de cette réunion courte mais bien agréable pour tout le monde. Mais j’ai du annuler de voyage pour diverses raisons ce que je regrette bien.

Mardi 28 mars

Je me rends au siège de l’organisation du forum social situé dans les locaux de la confédération paysanne. Il y a beaucoup d’animation. A 14h les inscriptions se chiffrent à 528 alors que le forum commence le lendemain et que l’objectif fixé se monte à 600 participants. Il sera donc dépassé. Ce forum en tout cas n’aura pas à subir les critiques de celui de Nairobi. L’inscription est fixée à 2500FCFA (4€ environ) mais ce tarif comprend les repas pendant 3 jours et le coucher pour ceux qui le souhaitent. Il y a des navettes qui sont prévus depuis Ouaga pour s’y rendre. Aucun sponsoring en vue, ce qui rend l’ambiance plus saine. Pourtant ce tarif peu onéreux reste un barrage notamment pour les élèves dont certains s’échauffent à l’entrée. Le forum a prévu une soixantaine de délégués d’élèves pour tous les lycées alors que ceux qui sont là avaient compris que ce chiffre ne concernait que leur établissement. Le budget prévu était de 40 millions de CFCA, mais le forum va fonctionner avec 17 millions. Mais il ne semble pas du tout en danger. Les européens sont invités à payer à hauteur de 110 euros (environ 70000FCFA). Je m’étais mis d’accord avant de venir avec un membre du secrétariat et je contribuerai finalement à le somme de 30000FCFA, que je verse au titre de mon inscription. Je me demande si je ne suis pas le seul à payer aussi cher, mais de toute façon cet argent est bien employé.

Mercredi 29 mars

J’ai de la chance, un autre organisateur de ce forum, Vincent Ouattara, avec qui j’ai sympathisé m’a proposé de me conduire en voiture sur le lieu du forum qui se trouve à 15 kilomètres de ouagadougou. Le lieu est un peu isolé mais tout à fait fonctionnel. Il s’agit de l’Ecole Nationale de l’enseignement primaire de Loumbila. Les salles de classes vont abriter les ateliers. A l’entrée du site assez vaste, juste à côté un terrain de sport où vont se produire les artistes engagés du Burkina, une grande salle des fêtes va abriter les différentes cérémonies officielles, elle est pleine à chaque fois à tel point que certains doivent rester dehors, mais aussi les panels en pleinière.

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ouverture3

Les salles de classes un peu plus loin où vont se tenir les ateliers, un parking transformé en abris pour une trentaine de stands tenus soit par des artisans soit des associations. Le bilan final fera état de 750 inscrits, un chiffre qui ne tient compte que de ceux qui ont réglé (2500FCFA repas et couchers compris pour 3 jours), alors que l’objectif n’était que de 600. Il ne comptabilise donc pas ceux qui sont venus sans s’inscrire auprès des organisateurs.

Les repas ne sont préparés qu’avec des produits locaux, ce dont les organisateurs sont fiers. L’organisation parait impeccable, même si on entend ici ou là quelques râleurs. La cantine est parfaitement organisée sans vraiment de cohue. Lors du premier repas, chacun était invité à se servir. Certains en ont profité pour prendre trop de viande et il n’en restait donc plus pour les derniers. L’expérience n’étant pas concluante, les organisateurs prirent vite la décision de servir les participants et tout est rentré dans l’ordre. Les débats soit en plénière soit en atelier rassemblent de nombreux participants. Là encore les ateliers sont tous très bien indiqués avec des affiches sur les portes permettant aux gens de s’y trouver rapidement. A noter la participation de quelques 200 personnes venues des campagnes qui ont assuré une excellente participation aux ateliers sur les OGM, la souveraineté alimentaire ou les accords de partenariat économique. La traduction en quelques langues nationales est par ailleurs assurée permettant ainsi, une compréhension plus large des participants.

Les 2 ateliers où je dois participer sont prévues en même temps, un sur la privatisation de l’ONATEL, l’autre sur l’expérience des télécentres communautaires engagée avec la SODEPTEL (Solidarité Développement des postes et télécommunications), l’association partenaire de CSDPTT au Burkina Faso. Elle est composé de salariés et retraités de la poste et des télécommunications dont il faut saluer ici l’efficacité sous la direction de Mousbila Sankara, le président de cette association. Mousbila est déjà là mais devant une salle vide. Pas plus de monde dans la salle prévue pour accueillir l’atelier sur la privatisation de l’ONATEL ! Pas de trace non plus des dirigeants du syndicat des télécommunications qui devaient en assurer l’animation. Après quelques moments d’hésitation nous décidons de regrouper les deux ateliers. Finalement un groupe compact finit par se présenter et notre salle est maintenant à peu près remplie soit un peu plus de 30 personnes.

Je conviens avec Mousbila qu’il présente le projet de télécentres communautaires, et que je ferai l’exposé sur la privatisation.

Atelier sur les télécoms - 29.7 ko
Atelier sur les télécoms

Il a préparé une intervention écrite qu’il va résumer, rappelant l’histoire de la téléphonie rurale, la possibilité avec les technologies actuelles de raccorder rapidement tous les villages, et la méthodologie employée, la mise en place de comité de gestion au préalable à l’arrivée du téléphone. Il développe aussi l’idée qu’aujourd’hui la communication est un droit et qu’il est légitime que chaque village soit doté d’un téléphone au moins.

J’insiste pour ma part sur le volant coopération, expliquant notre démarche. On départ on installe quelques liaisons grâce au matériel déclassé de France Télécom récupéré en France. Ceci nous a permis de mettre en place des procédures de façon expérimentale. D’autres ont encore été installées avec du matériel offert. Après un premier bilan satisfaisant, nous avons engagé des négociations avec l’opérateur pour établir une convention à 3 partenaires, CSDPTT - SODEPTEL - ONATEL (Office National des Télécommunications) pour un projet sur une durée de 3 ans portant sur l’installation de 100 connexions au réseau téléphonique, gérées par les collectivités. Nous avons alors envoyé plusieurs membres de CSDPTT former les techniciens de l’ONATEL qui assurent la maintenance des installations des techniciens locaux. La SODEPTEL a parfaitement assuré la préparation de ses missions et surtout les rapports avec la direction de l’ONATEL.

La dernière mission, cette fois entièrement financée par la l‘ONATEL, assurée par Jacques Dupas a permis une présentation générale du matériel de téléphonie rurale, et le lancement des études de ce projet avec un transfert de compétence. Aussi comme je le dis dans notre exposé, notre rôle est terminé. Nous avons ainsi appliqué le mot d’ordre « l’aide doit aider à supprimer l’aide », nous allons maintenant nous retirer, laissant nos partenaires entièrement maîtres des actions futures en toute indépendance. Mais, et ce n’est pas le moindre des résultats, c’est que ce projet a contribuer à faire émerger la demande en montrant que c’est possible alors que dans les villages, on désespère d’avoir un jour le téléphone fixe et l’on se résout à attendre ou à utiliser les mobiles, bien plus onéreux. CSDPTT de son côté va tenter de reproduite cette expérience dans d’autres pays.

Mercredi 5 avril

C’est le jour choisi par nos amis de la SODEPTEL pour aller visiter les télécentres en fonctionnement dans la région de Tema Bokin dans la Province du Nayala. Comme à leur habitude tout est très bien organisé. Mousbila Sankara est occupé et la mission se fera en compagnie de Michel Pitroipa un ancien directeur régional nouvellement à la retraite qui s’investi dans la SODEPTEL. Je pourrai pour la première depuis mes nombreuses missions au Burkina faire le trajet dans une 4x4 de l’ONATEL. La chaleur est étouffante en cette période de grand chaleur, la température peut monter jusqu’à 43° m’a-t-on rapporté et la fraicheur de ce véhicule climatisé est vraiment reposante.

Le voyage se fait sans encombre grâce à la conduite experte de Ali. Chauffeur durant la présente mission il m’explique que lui sait tout faire, y compris technicien. La route vers Kongoussi est en travaux. Le scepticisme est de rigueur de la part de mes amis de mission quand je m’étonne que les travaux se font par petit bout. Ils me répondent au tac au tac que c’est pour montrer au maximum de burkinabé que les travaux sont en cours mais que cela s’arrêtera dès la fin des élections. Je ne pourrais pas vérifier mais en tout cas, c’est un exemple supplémentaire montrant le peu de confiance que les burkinabé accordent à leur gouvernement.

Après avoir quitté la route principale, nous arrivons donc sans encombre au premier télécentre à Souma qui se trouve à environ une quinzaine de km avant d’arriver à Tema Bokin. J’y suis déjà venu il y a quelques 3 ans, alors que le téléphone n’était pas installé et la petite case en parpaing était déjà construite. Quelques personnes sont là en train de bavarder dont le secrétaire général du comité de gestion. Je demande à voir les cahiers de gestion. C’est un enfant, qui me parait tout jeune, qui gère le télécentre mais il a en réalité 17 ans. Il a fréquenté le collège jusqu’en quatrième. Il est payé 7500FCFA, 2500FCFA revenant aussi à un gardien qui vient le soir. Ca me parait assez peu, d’ailleurs des personnes plus âgées l’ont procédé qui ont préféré de quitter. Je parcoure le cahier et constate que le chiffre d’affaire quotidien varie de 640FCFA à 5600FCFA. Le comité de gestion garde le tiers des recettes. Ils ont du verser une pénalité de 2500FCFA pour avoir été absents lors du passage des salariés de l’ONATEL, ce que Michel et Ali semblent trouver injustifié. Dans la conversation qui s’ensuit, on apprend que des appels entrants proviennent bien sur du Burkina mais aussi très régulièrement de la Côte d’Ivoire et du Gabon.

Le télécentre de Souma - 19.1 ko
Le télécentre de Souma

Ce télécentre est utilisé par une quinzaine de villages alentours soit une population évaluée à environ 15000 habitants dont 5 de la province voisine du Bam. Tous les villages ont donc fait la demande pour obtenir leur propre télécentre. Michel et Ali prennent le combiné pour tester le bon fonctionnement. Ils constatent un bruit de fond important. Ils diagnostiquent que le défaut vient du fait que les antennes disposées côté Tema Bokin sont trop proches les unes des autres et qu’elles se parasitent.

Il y a quelques pannes de temps en temps mais les gens présents nous disent que les gens de l’ONATEL viennent assez rapidement.

On reprend la route qui mène à Tema Bokin et quelques kilomètres plus loin on bifurque de nouveau pour s’enfoncer encore une quinzaine de kilomètres dans la brousse sèche jaunie par le soleil. On repère quelques champs au reste de foin qui jonche le sol, mais ils paraissent en cette saison aussi secs que le reste de la brousse où la terre est craquelée parfois aussi dure que du roc. De nombreux petits troupeaux de bœufs sont éparpillés un peu partout à la recherche de quoi manger.

Le télécentre de Manesa est un grand bâtiment de 2 pièces. Nous sommes attendus par le comité de gestion, 5 personnes au total, assez âgées, probablement des notables du village qui s’assoient pour discuter. C’est un jeune homme bien musclé qui s’occupe de la cabine et je le taquine en lui disant que compte tenu de sa force il serait sans doute plus utile à cultiver les champs. En saison sèche il n’y a de toute façon pas grand-chose à faire mais en saison des pluies, me dit-il, il va cultiver mais très tôt le matin avant de venir ici.

Le gestionnaire à Manesa - 17.9 ko
Le gestionnaire à Manesa

Les usagers se plaignent que lorsqu’il y a trop de soleil, les équipements d’énergie sont surchargés, que ça fonctionne mal et qu’ils doivent donc couvrir les panneaux solaires. Michel avoue sa perplexité devant ce problème dont il ne connaît pas vraiment l’origine. Autre problème, le taxeur est perturbé par un groupe électrogène qui alimente une salle de projection vidéo située juste derrière le télécentre.

Télécentre de Manesa - 20.8 ko
Télécentre de Manesa
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devant le télécentre de manesa

Les membres du bureau viennent quotidiennement faire les comptes et récupérer les recettes de la journée. Le cahier est beaucoup mieux tenu que celui du télécentre précédent. Tous les appels sont répertoriés. Un autre cahier consigne les recettes hebdomadaires. Sur les quelques semaines que j’ai consultées, les recettes hebdomadaires tournent en moyenne à quelques 30000CFA dont ils gardent à peu près le tiers pour eux. Le jeune qui gère le télécentre est payé 7500FCFA par mois et un gardien qui vient la nuit notamment pour veiller aux panneaux solaires est rétribué 2500FCFA/mois. Je blague un peu en suggérant au gestionnaire de « grèver » (faire la grève) ce qui entraîne soit des rires soit des mimiques un peu gênées, je ne saurai trop dire. Mais ce n’est pas tout. Un membre du bureau me montre le carnet qu’ils ont ouvert à la caisse populaire. Le compte est crédité de 245900 FCFA (environ 350€) bien qu’ils aient déjà eu à payer un autre combiné et un autre compteur de taxe. Pour l’instant rien n’est décidé sur l’utilisation de cette somme. « On ne s’est pas encore réuni » me dit-on.

Le comité de gestion de Manesa : exemplaire ! - 21.1 ko
Le comité de gestion de Manesa : exemplaire !

Voilà un télécentre à la gestion exemplaire, qui montre bien qu’une gestion rigoureuse entièrement sous la responsabilité du village est parfaitement possible. Il peut vraiment être mis en avant comme l’exemple du possible.

On se rend ensuite à Tema Bokin pour déjeuner de quelques brochettes avec du pain le tout arrosé de bière.

Direction Poura que l’on atteint encore après une nouvelle quinzaine de kilomètres.

Le télécentre de Poura - 16.3 ko
Le télécentre de Poura

Cette fois à l’intérieur du télécentre on a même construit ce qui pourrait ressembler à une cabine téléphonique mais le combiné reste hors de la cabine. De toute façon déjà qu’il faut chaud dehors mais alors dans ce petit résidu c’est insupportable ! Michel décroche pour écouter la tonalité et il retrouve les mêmes bruits de fond qu’à Sarama, dus à la proximité des antennes installées à Téma Bokin. Mousbila nous avait prévenus. Il était passé il y a quelques jours et demandé à ce que bureau soit changé car ce télécentre rencontre de graves problèmes de gestion. De nombreux habitants du village sont venus nous rejoindre. Le président du comité mis en cause prend tout le temps la parole et se défend d’avoir créé les problèmes. Il dit que l’argent est là mais qu’il n’est pas disponible ! Puis il accuse les techniciens de l’ONATEL d’avoir emmené le taxeur, pour en mettre un autre qui leur créée plus de problèmes, ce qui étonne Michel qui dit que cela n’est pas normal. Le télécentre ne fonctionne plus mais je m’inquiète de savoir si par hasard des gens ne viennent pas tout de même téléphoner. Dans ce cas me dit-on ce sera le gérant qui sera responsable. On sent tout de suite les problèmes en consultant le cahier. Il n’y a plus rien de consigner depuis quelques temps. Mais je constate en remontant dans le temps tout de même des recettes plus importantes que celles que nous avons vues tout à l’heure, jusqu’à 60000FCFA la semaine. Il n’y a en effet pas de téléphone dans les autres villages sur de longues distances dans la direction opposée à Bokin. En « période de soudure », lorsque les réserves de vivre commencent à s’épuiser et que l’on attend la nouvelle saison des pluies, les recettes tombent à moins de 20000CFA car les villageois n’ont plus les moyens financiers de téléphoner.

Les factures ont toujours pu être régulièrement payées sauf une fois. Lorsqu’ils les gestionnaires sont arrivés pour régler, les agents de l’ONATEL n’avaient pas attendu. Ali explique que depuis la privatisation, les agents ne sont plus mobilisés comme avant.

De plus, contrairement à ce qu’on a vu ailleurs, le gérant n’était pas payé régulièrement et, sans doute découragé, s’est retiré. Il montre quelques reçus de l’argent qu’il a touché en guise de rétribution mais ça ne semble pas monter à plus de 30000FCFA en un an soit beaucoup moins que dans les autres télécentres. C’est pour cela qu’aujourd’hui celui qui est là « ne connaît pas ». On nous promet une réunion pour ce soir où tout le village doit être rassemblé en présence du chef du village comme arbitre pour repartir sur d’autres bases. Notre beau parleur sait effectivement bien parlé. Il dit que comme tous ces gens ont tous donné un peu il leur doit quelque chose et doit faire en sorte que cela marche et rajoute en parlant du téléphone : « C’est un maillon très important de la chaîne de désenclavement ». Il est arrivé que quelqu’un du village aille jusqu’à Tema Bokin pour régler les factures au bureau de l’ONATEL à Tema Bokin pour payer, mais ils n’ont plus les moyens de payer ces déplacements, disent-ils.

On me confirme aussi que de nombreux ressortissants à l’étranger, de Côte d’Ivoire en particulière, appellent ici. « Les conditions de vie ici sont tributaires de ce qui se passe là-bas » nous confie le président du comité gestion.

En quittant le village, Michel et Ali ne semblent pas avoir été convaincus par le président du comité de gestion, dont il souligne la malignité. Je me suis donc presque fait avoir et cela me confirme l’importance d’être toujours accompagné dans ce type de mission sous peine de ne rien comprendre et d’être très vite dépassé, voir manipulé. Comme ailleurs la vie dans un village est faite aussi de relations de pouvoir, de jalousie ou autre travers des hommes. Je croyais notre tournée terminée mais il y a encore le télécentre de Boulkan à voir. Ce dernier est rattaché à une autre ville que Bokin. Juste en face est installé un télécentre de TELECEL, l’un des 2 opérateurs mobiles concurrents de la filiale de l’ONATEL en téléphonie mobile TELMOB. Arrivés à destination on constate que le local du télécentre communautaire est bouclé. Il a été installé il y a moins d’un mois et la SODEPTEL avait proposé les cartes prépayées. Mais ça ne semble pas satisfaire les usagers. Ils attendent donc un compteur de taxe que quelqu’un leur a promis. Michel procède à un essai et constate que la tonalité est bonne ce qui confirme l’hypothèse selon laquelle les parasites que l’on entendait dans les autres télécentres étaient dus à la proximité trop grande des antennes. Dès notre retour, nous allons rendre compte de la mission à Mousbila dans les locaux de l’association sportive de l’ONATEL dont il est aussi un des animateurs. Je me rends compte qu’il suit parfaitement bien ce qui se passe dans les télécentres autour de Tema Bokin. Il est vrai que c’est sa propre région et donc il s’y rend régulièrement pour travailler sur sa ferme. On lui rend compte de ce que l’on a vu dans le dernier télécentre visité dont l’exploitation n’a pas commencé. Les villageois attendent un taxeur que quelqu’un leur a promis. Mousbila piquera une petite colère nous expliquant : "C’est encore une histoire de politicien actuellement en effet en campagne électorale". Le soir je suis invité à dîner par la SODEPTEL et nous retrouvons Mousbila pour une soirée bien agréable. Le sujet vient vite que la privatisation de l’ONATEL. Mousbila explique à Ali qu’il va falloir augmenter le productivité, qu’ils ont promis de ne pas licencier pendant 2 ans mais si au bout de 2 ans il n’ont pas assez rentabilisé leur affaire ils le feront sans état d’âme. On parle du libéralisme et à propos des OPA (Offre Public d’Achat), il a alors cette expression qui me fait sourire : « Tu n’es même pas à vendre et un jour tu apprends que tu es acheté ». C’est ce pourrait arriver à l’ONATEL mais pourquoi pas aussi à France Télécom ?

Malgré de nombreuses relances auprès de mes amis de la SODEPTEL qui à leur tour ont régulièrement demandé une audience, nous n’obtiendrons de rendez-vous ni à l’ARTEL, ni à la direction de l’ONATEL. Pourtant je n’ai pas quitté Ouagadougou ayant finalement annulé mon voyage à Sérékéni. Sans doute aurions-nous du écrire pour annoncer mon arrivée. La SODEPTEL a du aussi attendre 2 mois pour être reçu par la nouvelle direction de l’ONATEL. Elle se met en place lentement et rencontre quelques difficultés du fait que les salariés sont très largement hostiles à la privatisation intervenue au début de l’année. Le syndicat a publié des textes très argumentés pour s’y opposer et il a appelé à la grève l’été 2006. Les instructions tardent à venir. Tout ce que je sais c’est que le nouveau directeur marocain, puisque c’est Maroc Telecom, filiale de Vivendi qui l’a emporté.

Pour l’ARTEL, ça semble difficilement compréhensible, si ce n’est que le directeur semble avoir été absent durant une partie de mon séjour. Mes amis de la SODEPTEL me rassurent cependant. Ils pensent qu’obtenir l’autorisation d’utiliser la fréquence adéquate pour le dispensaire de SCHIPHRA ne devrait être qu’une formalité. Quoiqu’il en soit je le leur confie les lettres de Marceau, chargé du projet d’installation du préwimax dans le dispensaire pour CSDPTT, celle de l’association partenaire en France. Je leur donne aussi les coordonnées de Mme Marie Claire Traoré, directrice du dispensaire afin qu’ils récupèrent la lettre qu’elle a aussi préparée, de même que je donne le téléphone de Mme Traoré à Mousbila. Je conviens avec eux de rester en contact avec Marceau. Mes amis de la SODEPTEL, semblent à peu près accepter notre retrait. De toute façon CSDPTT restera à leur disposition pour poursuive la collaboration. Et ce nouveau projet d’installation d’un réseau haut débit sans fil au sein d’un dispensaire va permettre de poursuivre sur d’autres types de projet. Il me faut ici encore remercier la SODEPTEL pour son accueil chaleureux, l’amitié dont elle m’entoure et de l’efficacité dont elle a preuve pour le plus grand bien de la dizaine de villages déjà munis d’un télécentre.

Bruno Jaffré

Pour les informations sur le forum social du Burkina Faso, voir le site officiel du forum où se trouvent de nombreuses communications des participants à l’adresse http://www.forumsocialburkina.info/. On trouvera aussi de nombreuses photos à l’adresse http://www.zoulstory.com/blog/ ?2007/03/28/298-1er-jour-du-forum-social-du-burkina-faso


 

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