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Le Logiciel Libre dans les pays en voie de développement (V2)

Les Logiciels libres dans les pays en voie de développement (V2)

3 ans après avoir écrit le premier article, il m’a paru nécessaire de refaire un point sur ce sujet. Si la problématique reste identique, l’environnement a profondément changé.
Je ne reviendrai pas sur les différences entre libre (free software, open source et autre [1]), gratuit (freeware), adware et leurs publicités, démos (demoware), partage (shareware), etc... (Pour plus d’information sur les définitions lire le mémoire de Nicolas Leclercq)
Deux notions sont à conserver à l’esprit :
-  sources ouvertes (logiciel libre)
-  sources fermées ou semi-fermées (logiciel propriétaire)
Et il ne faut jamais oublier cette excellente phrase de François ELIE, président de l’ADULLACT [2] :
« un logiciel libre est gratuit, une fois qu’il est payé »

Les logiciels libres au Sud sont aujourd’hui une réalité bien ancrée, après les efforts considérables de promotion faits par les structures du sud comme du nord. Il n’y a pas de mois sans que se préparent ou se tiennent des formations ou des séminaires de vulgarisation des LL (Logiciels Libres).
On a vu récemment le projet français ADEN [3] s’appuyer sur Mandrake, même si le démarrage réel est laborieux. Réticents dans un premier temps, les acteurs du sud (comme du nord d’ailleurs) commencent à percevoir que le modèle économique autour du libre est viable et applicable dans leurs pays.
Il n’est pas évident pour quelqu’un dont la priorité est de subvenir aux besoins de sa famille de se lancer dans une aventure qui vient en totale contradiction avec les modèles existants.
Il existe des milliardaires du logiciel propriétaire, médiatisés, admirés, détestés, mais aucun milliardaire du libre. Des millionnaires sans doute, des gens qui vivent très confortablement, mais aucun milliardaire comme peut l’être Bill Gates.
Linus Torvalds est une idole pour les bien nourris du nord et pour les idéalistes du sud, mais Gates est une idole pour tous ceux qui veulent faire fortune, et ils sont plus nombreux.
Bâties sur l’accaparation de technologies et de savoirs, les fortunes du logiciel propriétaire en deviennent indécentes, et mènent invariablement au monopole, au profit d’une poignée de personnes.
Bâties sur la coopération, la diffusion du savoir et des technologies, les fortunes du libre restent à taille humaine, et les licences du libre limitent incontestablement les monopoles et profitent à un grand nombre de personnes.

Si je reprends les idées du premier texte, la quasi totalité des informations reste valable.

Apache est toujours le premier serveur web sur Internet (67% des sites), Microsoft est toujours deuxième (21%), et quelques niches sont toujours disponibles pour les autres (source : www.netcraft.com octobre 2004).
Sur le plan des systèmes d’exploitation une chose a changé toutefois. Les « institutionnels » commencent à migrer vers Linux, et plus seulement sur les serveurs. Linux est passé devant Apple pour les stations de travail, et devant Microsoft pour les serveurs.
Produit phare d’Internet, le navigateur connait depuis octobre 2004 sa révolution. Après la sortie de FireFox 1.0, les navigateurs de la fondation Mozilla entament pour la première fois de façon substantielle la totale hégémonie de Microsoft, en étant crédités par certains sites de 13% [17% le 17 mai 2005] de part de marché (Webhits.de).

En réaction, la firme de SEATTLE redouble d’effort pour conserver son pré-carré.
-  Don de logiciels pour les écoles
-  Création de la licence pour les micros reconditionnés (dans un élan humaniste ?)
-  Financements caritatifs
-  Accord avec l’UNESCO (à lire)

La bataille pour la survie de Microsoft commence réellement maintenant, elle semble déjà perdue (cf : Microsoft pris dans la toile... chronique d’une mort annoncée ?).

Principal frein à la dissémination des systèmes d’exploitation libres dans le grand public au nord comme au sud, l’accessibilité de GNU/Linux a fait d’énormes progrès, pour presque rejoindre Microsoft, mais encore loin d’Apple.
L’installation de distributions GNU/Linux est de plus en plus facile pour les néophytes, et permet de passer à un OS (système d’exploitation) libre sur sa station de travail ou son ordinateur personnel sans trop de difficultés, et sans être un ingénieur ou un passionné, et surtout pas à pas, par étapes successives.
Avancée capitale pour l’utilisation des LL dans les projets de développement, l’apparition de distributions Linux live-CD avec interface graphique, c’est à dire fonctionnant sans être installées, sur un CDROM, ou une clé USB, permettent une première initiation à Linux, sans danger ni complexité, et surtout sans se séparer de sa précieuse béquille propriétaire.
Cette approche de GNU/Linux est un formidable outil pour les ateliers de vulgarisation et d’information.
Il suffit d’un ordinateur pas trop ancien, un CD et la démo peut commencer (Framasoft.net).
Autre voie, quoique plus ardue techniquement à exploiter pleinement, l’inclusion de Linux dans Windows permet aussi une prise en main en douceur (TopologyLinux)

L’obstacle que représentait le côté « expert » de Linux est presque éliminé.
Restent encore d’autres points de blocages, à la fois économiques, culturels mais aussi technologiques.

Les dogmatiques, fervents du libre, pourfendeurs de l’épouvantail de Seattle ont parfois des réactions exacerbées, contre-productives, et représentatives d’un univers de nantis bien éduqués.
Si les logiciels libres font une percée significative dans les entreprises, ils sont encore bien loin de représenter une part conséquente du parc installé. Ce constat est encore plus vrai dans les pays en voie de développement. La migration d’un système à un autre a un coût, et pas mineur.
Le pragmatisme que je prônais comme conclusion de mon premier texte reste valable.
S’adapter aux conditions existantes tout en travaillant à un changement de ces conditions, voilà une attitude qui me paraît efficace.
Encourager les formations organisées par les associations du sud, bien qu’elles soient basées sur des logiciels propriétaires, n’empêche pas de travailler à la promotion de leur équivalent libre.
Mais s’il vous plait, arrêtons de taper sur les acteurs du sud parce qu’ils travaillent au développement de leur pays.
L’utilisabilité des connaissances dans le domaine professionnel, et surtout la reconnaissance des compétences est un vrai frein aux LL. Il se met en place des certifications sur Linux (à lire), mais elles sont loin d’avoir la même renommée que leurs équivalent Microsoft, Cisco ou autres. C’est une question de temps.
A quoi me sert une formation Gimp, si les entreprises ne connaissent que Photoshop ?
On voit que loin d’être uniquement une question « politique », la promotion du libre est surtout une affaire de sensibilisation, de démonstration, à destination des décideurs, des chefs d’entreprises. Le travail des ONG au nord comme au sud, et avant tout l’excellent travail des communautés de développeurs quant à l’ergonomie et la reprise du look-and-feel microsoftien, commencent à payer.

Pour ce qui est du système d’exploitation, la complexité passée s’estompe et les « institutionnels » commencent à y trouver une vraie solution technique, applicable à très grande échelle (à lire).-1 Pour les équivalents libres des grands logiciels propriétaires (suites bureautiques, outils de PAO, CAO, graphisme, etc...), si des progrès restent à faire, l’écart de qualité est aujourd’hui extrêmement réduit, et pour de nombreux cas inversé.
Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes, et on se demande où est le raz de marée pinguinesque qui doit déferler sur les pays pauvres.

Reste un obstacle majeur, le plus difficile à solutionner, et dont tout le monde se fout. Des chantres de la bonne gouvernances aux hérauts du contenu, des défenseurs de la question des genres aux intégristes du GNU, cette question reste secondaire et techniciste (ah le vilain gros mot !!!).
Les pays du sud ne s’approprieront les logiciels libres qu’à condition d’en être réellement partie prenante, qu’à condition d’en être, de participer.
Rien de plus facile !!! Yaka...
Et bien non. Pour participer aux LL il faut être connecté, sinon, on est déconnecté des évolutions, des discussions, des forums, des listes de diffusion.
Et alors ?
Et alors, le Niger dans son ensemble dispose d’une bande passante inférieure à celle du rédacteur de cet article. (Lire l’intervention de Philippe Drouot au Forum Social Européen de Bobigny).
Le Sénégal, modèle africain après l’Afrique du Sud, dispose d’autant de capacité que 200 internautes ADSL. Dans de nombreux pays d’Afrique, le taux d’équipement en lignes téléphoniques fixes est inférieur à 5/1000 avec d’énorme disparités entre les principales villes et l’ensemble du territoire.
Comment télécharger la dernière Mandrake (3 CD) avec 56Kb/s (grand maximum très rare) facturés à la durée de communication téléphonique ?
Qui pourrait s’essayer à Knoppix quand il faut des dizaines heures pour avoir les 6 ou 700 méga du Live-CD ?
Quel est le coût de Linux quand une LS 64Kb/s se paye 4 ou 5 fois le salaire mensuel d’un employé bien payé ? Les LL manquent d’infrastructures télécoms pour se développer profondément dans les pays pauvres, qui ne peuvent participer à leur développement.
Intéressez vous au SMSI (Sommet Mondial sur la Société de l’Information), vous verrez que les infrastructures et leur financement sont le parent pauvre des discussions.

En conclusion, trois plus tard, la question du logiciel libre pour le développement est tranchée (référence).
C’est efficace, viable, durable. Pour ce qui concerne les systèmes d’exploitation, la bureautique, le graphisme, et tout l’éventail logiciel de ce qui est utilisé sur un serveur ou une station, les logiciels libres sont une véritable solution au sud, limitant la dépendance vis à vis de l’occident et des multinationales.
Mais sans les infrastructures adaptées, la colonisation continuera, parce que les développements se feront au nord.

Alain ROBLIN DEMONT Coopération Solidarité Développement aux PTT

PS : le texte de 2001 avait été rédigé avec Microsoft Word 2000 sur Windows NT 4.0 SP3.
Le présent a été écrit avec OpenOffice 1.1.3 sur Linux Mandrake 10.1, puis modifié avec OO1.1.3 sur Windows 2000 SP4.

PPS : merci à Benoit SIBAUD président de l’APRIL pour ses remarques.


[1] Sur la différence entre « Open source » (tel que défini par l’Open Source Initiative, au sens Open Source Definition) et logiciel libre :
-  l’avis de la FSF :
Pourquoi « Free Software » est-il meilleur que « Open Source » http://www.gnu.org/philosophy/free-software-for-freedom.fr.html
-  l’avis de l’OSI :
How is "open source" related to "free software" ? http://opensource.org/advocacy/faq.php

[2] ADULLACT : Association Des Utilisateurs des Logiciels Libres dans l’Administration et les Collectivités Territoriales. http://www.adullact.org

[3] ADEN : Appui au Désenclavement Numérique. Le projet a été annoncé officiellement en décembre 2003


 

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