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Une petite histoire du téléphone à Markoye - Burkina Faso

Julien LILTI est un des fondateurs de l’association CAMERAS (Centre Audiovisuel et Multimédia d’Education Rurale et d’Animation du Sahel), dont l’objet est à Markoye, dans le Sahel burkinabé, de créer un lieu de sociabilité et de culture pour les jeunes (documentation, ciné-club, débats), dans une région qui en est dépourvue.

plus d’infos


Table des Matières

Introduction
-  Problématique
-  La socio-anthropologie comme approche
-  Choix du terrain et éléments d’autoscopie
-  Déroulement de l’enquête et difficultés rencontrées
-  Présentation du plan

Première partie : le téléphone a markoye, une innovation technologique et ses enjeux

I)markoye, une ville d’échange au sein d’une zone enclavée.

I.1. L’Oudalan, province enclavée au nord du Burkina Faso

-  le Burkina Faso
-  l’Oudalan
-  le poids de la désertification et de l’exode rural

I.2. Markoye, centre névralgique de toute une région

-  présentation de la ville
-  une zone d’échange
-  une organisation complexe

I.3. Markoye et son marché, lieu d’une circulation intense de l’information

-  « une véritable intégration par le bas »
-  le rôle primordial des acteurs de l’échange
-  quels enjeux pour le téléphone ?

II)le téléphone à markoye

-  II.1. Une petite histoire du téléphone à Markoye : des enjeux multiples

-  un enjeu stratégique
-  le développement des lignes domestiques
-  le téléphone privé, un enjeu de pouvoir

II.2. Le développement des télécentres privés
-  définition
-  l’ouverture des télécentres à Markoye
-  l’impact local des télécentres

II.3. Le téléphone : l’éclosion d’une véritable innovation
-  le prix, obstacle à une adhésion de la majorité ?
-  le rôle des exploitants
-  des motifs culturels et sociaux à l’appropriation populaire

Deuxième partie : le telephone a tokabangou, pour une pour une approche economique et culturelle

I)tokabangou, un village sahélien " traditionnel " ?

I.1. Un village typique du Sahel burkinabè

-  présentation du village et préalable méthodologique
-  l’organisation économique et sociale « traditionnelle »
-  l’importance de l’oralité

I.2. La réalité du changement social
-  une organisation économique et sociale en mouvement
-  les porteurs sociaux du changement

II) le telephone entre représentations et usages

II.1. Représentations
-  les besoins
-  les « lumières » de la modernité
-  « la parole du téléphone » : la question de l’oralité

II.2. Usages
-  « le coup de fil d’Illiassoum »
-  une sociabilité essentiellement économique
-  des modifications sociales médiatisées par le téléphone

conclusion

"Une Petite Histoire du téléphone à Markoye :
des enjeux multiples"
Mémoire de maitrise de Julien LILTI (2000)

introduction

"La moitié de l’humanité n’a jamais passé un coup de téléphone."
Thabo Mbeki, président de la république sud-africaine.

- Problématique

Dans le contexte de globalisation économique et de déréglementation du secteur des télécommunications, beaucoup d’interrogations, de débats et d’espoirs accompagnent aujourd’hui le développement mondial des technologies de la communication et de l’information. Les questions se posent en général en termes économiques, techniques ou politiques. On s’attarde moins souvent sur les nouvelles manières de communiquer que, par définition, la technologie autorise désormais.

 Cette démarche semble pourtant intéressante, appliquée, notamment, aux pays en voie de développement, espaces sociaux et culturels différents des nôtres, impliquant des usages particuliers des outils de communication. Elle ouvre la porte sur un champ d’investigation dont le souci est de replacer les avancées technologiques dans le contexte de leur application, de comprendre dans quels cadres culturels et mentaux s’enracinent les représentations qu’un groupe se fait des divers moyens de communication dont il dispose.

Il est difficile de faire l’économie de telles questions si l’on souhaite comprendre comment et à quelles fins des groupes particuliers utilisent tant la téléphonie (fixe ou mobile) que l’Internet, alors qu’ils évoluent dans des contextes culturels, sociaux, économiques ou de civilisation différents, si l’on souhaite savoir, enfin, comment les nouvelles technologies de communication peuvent réellement servir au développement de l’Afrique ?

Car, derrière cette question banale, mais peu traitée jusqu’à maintenant, se noue aujourd’hui un débat essentiel qui embrasse l’ensemble de la réflexion socio-économique sur le développement. A ceux qui auraient tendance à voir dans les nouvelles technologies de communication une solution universelle pour le développement des pays pauvres, entretenant ainsi une certaine mythologie de la technologie toute puissante, moteur du changement social et économique, s’opposent les tenants d’un relatif scepticisme qui stigmatisent notamment l’important retard en équipement et en éducation des pays de l’Afrique subsaharienne, le manque d’une réelle volonté politique tant locale qu’internationale pour y remédier et la frilosité des grandes firmes mondiales à investir.

 Ce débat, passionnant au demeurant, nous semble particulièrement intéressant pour le hiatus qu’il révèle, ouvrant la porte sur un champ d’investigation socio-anthropologique considérable où nous chercherions notamment à comprendre dans leur complexité les phénomènes d’appropriation (ou de refus) d’une nouvelle technologie par une population.

- La socio-anthropologie comme approche

« Toute société peut être vue sous deux aspects en apparence opposés. Selon que l’on considère ses invariants, ses facteurs de maintien, sa continuité ou, à l’inverse, ses forces de transformation, ses changements structurels, il est possible d’en construire des images fort différentes, et, pour une part, infidèles. Ces deux manières d’envisager la réalité sociale conduisent, dans leurs expressions extrêmes, à considérer principalement les processus qui déterminent sa modification et provoquent, à terme, une révolution ou une mutation. L’histoire de la pensée sociale révèle ce long affrontement de ces deux interprétations, le débat inachevé des « conservateurs » et des « radicaux ». En fait, les deux démarches sont justifiables, à des degrés inégaux ; la plus conservatrice se fonde, en dernier recours, sur l’observation que toutes les sociétés - même les plus ouvertes aux changements rapides et cumulés - manifestent une certaine continuité ; tout ne change pas, et ce qui change ne se modifie pas en « bloc ». C’est à un dépassement dialectique des deux modes de lecture de la société qu’il importe de parvenir ; homologue, au plan de la théorie, de celui qui opère au sein des systèmes sociaux et que G.Gurvitch considérait sous la forme d’une dialectique permanente entre tradition et révolution . » [1]

L’Afrique se situe, selon une vision globale et occidentale, aux marges d’un système mondialisé et mondialisant, à la queue du peloton dans tous les domaines liés à l’économie comptable. Cependant, à l’échelle du continent, une approche quantitative fait apparaître des situations beaucoup plus contrastées reflétant le phénomène d’une "modernisation paradoxale" où l’hétérogénéité des territoires et des sociétés est extrême et où l’économie dite "informelle" domine, mettant en question le rôle de l’Etat dans la gestion des territoires.

 La « télédensité » est globalement faible mais certains pays sont bien équipés en téléphones publics. Le téléphone cellulaire connaît un développement inattendu, sa mobilité est un atout. particulièrement précieux là où les réseaux filaires sont obsolètes. Internet est l’objet d’un véritable engouement ; quasiment tous les pays sont branchés et la progression des services est la plus forte jamais connue pour aucune autre activité économique sur ce continent. Paradoxalement, pour des outils aussi médiatiques, on connaît très mal leurs usages.

Il faut d’abord savoir interpréter les chiffres mais sans une bonne connaissance des réalités du terrain, les interprétations les plus multiples sont permises. Or, les chiffres sont en eux-mêmes un enjeu considérable : loin d’être anodins, ils servent à forger les opinions, à identifier les forces et les faiblesses, à orienter les choix et les investissements, à prévoir les évolutions.

Par exemple, l’Afrique se distingue par un niveau moyen du trafic international sortant, parmi les plus élevés du monde (75 mn par an et par abonné en France, 200 en Afrique) avec de profondes disparités. Ce phénomène peut être interprété de différentes manières. Il peut signifier l’importance de la demande non satisfaite, la rareté des lignes rendant leur utilisation plus intense, ou bien le choix d’équiper une clientèle solvable qui téléphone davantage à l’extérieur, comme des organismes internationaux ; mais il exprime sûrement, aussi, l’importance des migrations internationales et l’ouverture des économies. Il est malaisé de déterminer lesquels de ces facteurs sont prépondérants [2] .

Décidé à « enquêter sur le terrain », il est alors indispensable de réfléchir à une démarche pertinente par rapport aux propriétés même de notre sujet. La convergence des diverses traditions de l’ethnologie française a produit une approche des sociétés africaines centrée principalement sur une trilogie « société-culture-ethnie ». Les cultures africaines ont été dotées implicitement de trois grandes caractéristiques : elles seraient homogènes, elles résisteraient à l’histoire, elles constitueraient des univers autonomes. L’importance des diversités internes, des transformations socioculturelles, et des contraintes externes ont eu tendance à être minimiser.

La socio-anthropologie offre une problématique qui tranche nettement avec l’ethnologie classique, par son « approche globalisante » [3] et son souci de prendre en compte la complexité du social et la multitude des rationalités. Elle revendique, dans ce but, une approche locale où l’accent serait mis sur les acteurs sociaux ou les groupes d’acteurs sociaux, leurs stratégies, leurs enjeux et sur la marge de manœuvre dont disposent les individus et les groupes à l’intérieur des ensembles de contraintes définis par les structures. De plus elle n’exclut pas une démarche diachronique et permet la description des dispositifs sociaux ambivalents qui s’intercalent entre l’acteur et les ordres établis.

Ainsi, apparaît la pertinence de la démarche socio-anthropologique par rapport à notre question de départ. Elle tient aux propriétés même de notre sujet qui se situe aux points de convergence entre « communauté locale » et « globalité », entre niveaux macro et micro, entre logiques d’actions et contraintes, entre tradition et modernité.

- Choix du terrain et éléments d’autoscopie

« Et la lutte contre le sous-développement africain n’offre-t-elle pas en fait l’occasion de comportements, de démonstrations, de postures, d’engagements, d’analyses aux travers desquels se manifeste et s’exaspère le rapport fantasmatique de l’homme blanc au continent noir. (...) Ceux qui revendiquent ainsi la sincérité de l’activisme humanitaire ou le sérieux pluridisciplinaire de l’expertise sont-ils vraiment dégagés des imageries conventionnelles ? » [4]

On peut éventuellement s’interroger sur les motivations qui pousse un étudiant de sociologie à partir en Afrique dans le cadre d’un mémoire de maîtrise. C’est en effet aller chercher bien loin cet « autre », sur lequel il doit aiguiser son œil de chercheur, quand la société française contemporaine sécrète tant de groupes sociaux offrant d’intéressantes perspectives d’enquête. C’est exposer l’apprenti sociologue à des difficultés supplémentaires. Mais c’est aussi exposer l’homme jeune à d’édifiantes interrogations. Et c’est peut-être cette quête de sens et de construction personnelle qui constitue la réponse la plus sincère à la question : « Qu’êtes vous donc allé chercher en Afrique » ?

Réponse sincère mais incomplète à une question, qui derrière une apparente banalité est riche d’interrogations sous-jacentes. En effet, n’est-il pas un peu présomptueux et anachronique, pour un jeune homme blanc d’aller « faire l’ethnologue » en Afrique ? Les universités africaines ne forment-elles pas d’excellents chercheurs, susceptibles par leurs qualités et leur appartenance culturelle à réaliser des travaux bien plus significatifs ? Soit, mais avons-nous une autre prétention pour ce travail que celle d’enrichir l’homme et le sociologue qui l’ont réalisé ? Si, d’ailleurs, ce mémoire pouvait apporter une once de connaissance supplémentaire sur un sujet peu traiter jusqu’alors, le mérite en reviendrait, avant tout, aux enseignants, aux étudiants et à tous les autres interlocuteurs que nous avons eu sur place et qui par leur disponibilité intellectuelle, ont fait avancer nos idées.

On pourrait encore nous poser bien des questions ; sur la représentation que nous nous faisons de nous-même et des « autres » : les « Africains » ou sur d’éventuels fascinations, « à priori » ou préjugés. Nous n’en écartons aucunes tant ce travail autoscopique nous est indispensable mais l’est aussi pour le lecteur. Cependant il nous semble aussi utile de présenter un peu plus concrètement le parcours dont ce mémoire constitue, pour l’instant, l’aboutissement.

Notre premier voyage en Afrique Subsaharienne remonte à 1998. Dans le cadre d’un chantier de solidarité de deux mois dans le Sahel burkinabè, dans un village de l’Oudalan : Tokabangou (cf. carte en annexe), nous avions pu nous familiariser avec ce pays et établir un grand nombre de contacts. Au retour, notre intérêt et notre curiosité pour l’Afrique, toujours vifs, se doublèrent d’engagements plus concrets, dans des associations d’entraide notamment. Ce voyage laissa, surtout, en nous un goût d’inachevé et le profond désir de revenir, plus longtemps et seul. Peu à peu, le projet d’un voyage d’étude dans le cadre de la maîtrise s’imposa à nous.

A ce titre, il est important de souligner le rôle décisif qu’a joué M.Sibiri Badoun, le directeur d’une ONG burkinabèe, Opération Oasis Sahéliens. Ce docteur en géographie travaille depuis maintenant prés de quinze ans dans le Sahel. En collaboration avec les agriculteurs, il combat la désertification par diverses actions comme le développement du maraîchage, le reboisement, la formation de groupements villageois, la construction de dispensaires ou encore la création de « brigades vertes » destinées à l’assainissement des villages et créatrices d’emplois. Sa proposition de le suivre dans son travail pendant une durée qu’il me laissait libre de définir me décida définitivement à partir et à choisir, comme terrain d’enquête, le nord du Burkina et plus précisément la zone de Markoye et de Tokabangou (cf. carte en annexe).

Le choix, comme objet d’étude, du téléphone en milieu rural s’est fait moins directement. C’est, tout d’abord, la réalisation d’une enquête et d’un dossier sur la question des télécommunications entre des étudiants burkinabès à Paris et leurs familles au pays qui nous fit nous pencher sur ce sujet. La question des télécommunications dans un contexte de reconstruction à distance des réseaux traditionnels nous apparut alors comme une perspective d’enquête riche en problématiques.

Le choix d’enquêter sur le « téléphone en milieu rural » était, selon nous, le plus pertinent. En effet, à l’heure où l’internet se banalise en occident, l’actualité des télécoms en Afrique correspond encore principalement au développement du téléphone.

Enfin, il nous semblait qu’une enquête de terrain en zone rurale, relativement enclavée qui plus est, présentait des intérêts méthodologiques. Notre enquête de terrain s’est, en effet, divisé entre Markoye, une ville d’échange, véritable carrefour régional et équipée en téléphone et Tokabangou, un village d’agriculteurs, dépendant de Markoye sur de nombreux points, notamment l’accès aux télécommunications. C’était selon nous, un moyen de rendre compte de la cohérence globale du milieu où s’est déroulée notre enquête et d’appréhender notre sujet sous deux angles complémentaires.

- Déroulement de l’enquête et difficultés rencontrées

« C’est à partir de l’écoute de l’objet et sous les angles les plus variés que devrait pouvoir apparaître une lecture possible et significative de la nature des pratiques et des significations qu’elles suscitent. » [5]

Nous avons séjourné plus de trois mois dans la zone de Markoye. Le déroulement de notre enquête a été largement facilité par notre connaissance antérieure des lieux et des gens, surtout à Tokabangou où nous avions conservé des amitiés. Hors de Tokabangou, le fait d’être associé à l’ONG, Opération Oasis Sahéliens (O.O.S.) et à son directeur fut le moyen d’une découverte approfondie de la région. Ce fut l’occasion de nombreuses rencontres à différents niveaux spatiaux et sociaux, du préfet au berger.

A Markoye, notre enquête fut basée tout d’abord sur une observation distancée mais approfondie et sur des entretiens libres. L’éclairage apporté par M.Badoun, le directeur d’O.O.S., aux travers d’entretiens semi-directifs (cf. transcription en annexe) fut une source complémentaire d’information.

La communication fut bien sûr un problème, surtout à Tokabangou, car si le français est une langue couramment parlée, elle ne l’est pas par tous, notamment les femmes et les vieillards. Le fait d’apprendre la langue locale, le Songhaï, même imparfaitement, fut très souvent un moyen de se rapprocher des gens, de s’imposer à eux en douceur, de les mettre en confiance, en plus de leur offrir un divertissement comique.

Cependant, même avec ce média supplémentaire, les conversations, les « entretiens informels », que nous avons pu avoir l’ont toujours été en français et donc avec des individus relativement instruits et souvent « demandeurs » d’un échange avec nous. C’est pourquoi, par une petite enquête menée à Tokabangou sous forme d’un questionnaire sur le téléphone, nous avons parallèlement aux entretiens, essayé de prendre en compte un ensemble plus large d’individus. 

Conscient que toute recherche de terrain est une interaction entre le chercheur et la population, nous avons eu comme souci constant de minimiser ou du moins de contrôler les biais personnels et subjectifs que pouvait induire notre présence. Il nous a semblé que résidait en ce point, l’une des difficultés majeures de notre enquête.

Enfin, au moment d’écrire ce mémoire, deux questions essentiels se posent à nous : Comment articuler les niveaux « macro/structures » et « micro/stratégies sociales » ? Comment se représenter les interactions entre les systèmes de contraintes et les processus d’adaptation, d’innovation, de résistance ?

- Présentation du plan

Si notre plan se divise en deux parties, recouvrant respectivement les deux temps de notre enquête, Markoye et Tokabangou, c’est autant par souci de pertinence que de clarté. En effet, ces deux terrains qui présentent un certain nombre de similitudes, offrent à nos yeux deux aspects symétriques d’un même sujet : l’usage du téléphone dans cette zone rurale.

Dans une première partie, nous essaierons de décrire la ville de Markoye, centre névralgique de toute une zone enclavée, et de donner un aperçu des modes de circulation de l’information. A partir de là, dans une perspective diachronique, nous chercherons à comprendre les différents enjeux que véhicule le téléphone et en quoi il peut constituer une véritable innovation.

La seconde partie, centrée sur Tokabangou, nous permettra d’approfondir la question des motifs culturels et sociaux, des représentations, des usages, des stratégies et des enjeux qui accompagnent le développement du téléphone, dans le cadre d’une communauté rurale traditionnelle.

Première partie :

le téléphone a markoye, une innovation technologique et ses enjeux

I)markoye, une ville d’échange au sein d’une zone enclavée.

I.1. L’Oudalan, province enclavée au nord du Burkina Faso 

- le Burkina Faso

Le Burkina Faso est un pays d’Afrique de l’Ouest enclavé dans la « bande soudano-sahélienne » et dans la boucle du Niger, mais qui ne bénéficie d’aucun débouché, ni sur la mer, ni sur le fleuve. Il est classé par le PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement) parmi les trois pays les plus pauvres de la planète.

Pour une superficie de 275 000 km2 (exactement la moitié de la France), le Burkina Faso compte environ onze millions d’habitants (trois millions de burkinabés vivent à l’étranger, notamment en Côte-d’Ivoire et au Ghana) répartis en soixante ethnies. 50% de la population a moins de 15 ans, la mortalité infantile s’élève à 15°/°° et l’espérance de vie est de 47 ans. On y parle une quarantaine de langues mais la seule langue officielle est le français. La population est rurale à 90% et on ne compte que deux grandes villes : Ouagadougou, la capitale politique, et Bobo-Dioulasso, la capitale économique située sur l’axe d’échange avec la Côte-d’Ivoire. L’essentiel de l’activité du pays est donc l’agriculture (mil, maïs, riz, arachides) et l’élevage.

Comme les autres anciennes colonies de l’Afrique Occidentale Française, la Haute-Volta accéda à l’indépendance en 1960 et ce n’est qu’en 1984 qu’elle prit le nom de Burkina Faso signifiant « pays des hommes intègres ».

- l’Oudalan

L’Oudalan, province dont Markoye est un des départements, est aujourd’hui peuplé majoritairement de Peul, pasteurs nomades spécialisés dans l’élevage des bovins. Mais la province est foncièrement de culture Tamashek et Songhaï.

Les Tamashek, plutôt qu’une ethnie, sont un ensemble social regroupant les différents groupes sociaux endogamiques d’un ancien peuple du désert, des nobles Touareg aux anciens esclaves affranchis Bellah et aux forgerons Gargassa. Oudalan est d’ailleurs le nom d’une ethnie Tamashek qui dominait la région au XIXe siècle.

Les Songhaï sont des agriculteurs sédentaires peuplant les rives de tout le Moyen Niger. Premiers Noirs islamisés, ils ont fondé au XIVe siècle l’empire le plus vaste et le plus puissant qu’ait connu l’Afrique de l’Ouest. Le Burkina ne compte que 11 villages Songhaï dont Tokabangou.

L’Oudalan est une province essentiellement agricole (culture du mil et élevage) mais le travail artisanal de l’or reste une activité d’appoint très répandue. Conséquences des rudes conditions climatiques et des politiques agricoles désastreuses appliquées depuis les années 1970, les mauvaises récoltes y sont fréquentes, comme dans tout le Sahel.

- le poids de la désertification et de l’exode rural

Les problèmes rencontrés par la population sont de tous ordres : désertification rapide, assèchement des puits, mauvais accès à l’école et aux soins, malnutrition, exode rural, etc. L’Oudalan représente ainsi pour beaucoup de Burkinabès une sorte de zone dépourvue du minimum et proprement invivable. Pour les fonctionnaires, par exemple, être muté dans le Sahel représente une véritable punition.

Les paysans sont occupés par la culture du mil durant les trois mois d’hivernage. En saison sèche, aucune perspective d’activité ne s’offre à eux, c’est pourquoi la majorité des hommes partent dès la fin des récoltes, à la mi-octobre  ; pour gagner l’argent nécessaire à la famille, fût-ce loin du village. Les femmes ont une place bien définie dans les villages ; la société leur assigne un rôle domestique qu’elles peuvent remplir en toute saison : piler le mil, élever les enfants, laver le linge et assurer un peu de maraîchage tant que les puits ne sont pas taris, en général d’octobre à mars. La période dite de « soudure » à la fin de la saison sèche, est comprise entre le moment où les réserves en mil de la famille sont épuisées et la prochaine récolte, au mois d’octobre suivant. En une génération, sa durée a doublé. Dans les familles villageoises les plus défavorisées, la soudure commence parfois dès le mois de janvier. Ces familles sont très vite incapables d’acheter leur millet (petit mil) quotidien, alors elles achètent quand elles peuvent du sorgho (gros mil), moins cher mais aux moindres qualités nutritives, et elles réduisent dramatiquement la fréquence des repas, rendant les famines annuelles et la malnutrition permanente.

L’exode rural massif qui frappe le Sahel est un phénomène considérable et ses conséquences se perçoivent à des niveaux multiples. L’émigration des jeunes, qui représentent l’essentiel de la force de travail, est un facteur corrélatif de la désertification. Pour reboiser et cultiver la terre, il faut en effet des bras et des bonnes volontés. L’émigration pose également de lourds problèmes sanitaires puisque des hommes en reviennent parfois avec le virus du VIH.

Son impact sociologique et économique est considérable à tel point qu’il n’est pas abusif de dire que la majorité des villages du Sahel burkinabè survivent grâce à la « la rente migratoire » [6] . La migration tient, en premier lieu, aux impératifs économiques mais a aussi une forte vocation initiatique profondément inscrite dans la culture locale. Parfois, quand ils sont allés au collège, les migrants se rendent en ville pour occuper des postes de fonctionnaires ou d’employés, mais dans l’écrasante majorité des cas, ils partent exercer de menus travaux à Ouagadougou, Bobo-Dioulasso ou dans les bas quartiers d’Abidjan et autres métropoles côtières. La migration se fait parfois sur des périodes de plusieurs années vers le Gabon, le Cameroun, et parfois, mais plus rarement, vers l’Europe ou l’Amérique.

I.2. Markoye, centre névralgique de toute une région

- présentation de la ville

 Markoye est une ville de 9000 habitants, à 420 km de Ouagadougou. On y accède après une à trois journées de route, selon l’état des pistes et la hauteur des rivières à traverser. C’est un véritable creuset des populations de la région : Songhaï, Touareg, Bella, Peul mais aussi des commerçants Haoussa y cohabitent. La vieille ville se divise en quartiers qui recouvrent cette diversité ethnique, construits en étoile autour de la place centrale de la ville où se concentrent le marché, le marché au bétail, les commerces, la gare routière, l’ancienne préfecture et les télécentres. La zone lotie, de construction récente, se situe le long de la route principale, au sud de la ville, on y trouve les postes de police et de gendarmerie, la nouvelle préfecture, le collège, l’abattoir moderne, la banque de céréale mais, pour l’instant, très peu d’habitations si ce n’est celles de quelques fonctionnaires.

- une ville et son « territoire »

La ville de Markoye donne son nom au département dont elle est la préfecture,  et joue un rôle capital pour les villages environnants tant burkinabès que nigériens et ce dans un périmètre d’au moins vingt kilomètres. Markoye, au sein de l’Oudalan, se caractérise en effet comme une zone frontalière et enclavée par rapport à Ouagadougou ou Niamey mais où se réalise une part très importante des échanges de la région.

Les zones frontalières du Burkina avec le Mali et le Niger comptent un grand nombre de marchés plus ou moins importants et durables dont celui de Markoye, qui fonctionne toute l’année. C’est un marché hebdomadaire rural parmi les plus importants du Sahel Burkinabè avec celui de Gorom-Gorom et celui de Dori. Il a lieu le lundi mais son activité s’étend en fait du dimanche au mardi. Son expansion tient à sa situation géographique à l’extrémité de la route nationale (en latérite) venant du Sud du Burkina, à la conjonction des pistes venant du Mali et du Niger et à la rencontre de deux zones écologiques, le Sahel et le Sahara. Il a tendance à se développer et a de plus en plus de résonance au niveau régional.

- une zone d’échange

Alors que la population de Markoye est de 9000 personnes, on estime à 15000 la fréquentation du marché le lundi. C’est un lieu de rupture de charge pour les camions venant du Sud, entre 10 et 20 gros camions et plus de 60 « bachées » par semaine, qui y déposent leurs marchandises, reprises par des transports partant principalement vers Gao au Mali. Les marchandises sont acheminées par toutes sortes de moyens ; camions, camionnettes, cars, à bicyclette, à pied mais surtout en « 404 bâchées » ou « taxis-brousse » très utilisés par les commerçants. C’est un marché à la fois local pour les populations environnantes, régional pour les produits de tout le Sahel burkinabè, bétail, poisson séché, mil, sel, mais aussi international pour des produits agricoles exportés du Burkina et pour les produits manufacturés venus du Ghana ou de Côte d’Ivoire, principalement les cigarettes transportées clandestinement vers les pays du Maghreb.

- une organisation complexe

L’organisation des transactions est complexe, il existe toute une hiérarchie sociale entre les premiers arrivés et les autres et avec les habitants qui ne sont pas des commerçants mais qui disposent de droits sur le sol. Le commerce se fait à partir des « syndicats », plates-formes de rupture de charge où se rencontrent l’offre et la demande sous l’égide de courtiers, des négociants en gros, propriétaires de « cahutes » (lieux de stockage) et propriétaires de boutiques en dur. Ils sont une dizaine qui maîtriseraient à eux seuls 50 % des flux. Les relations sociales et les relations d’affaire sont imbriquées, plusieurs ethnies se côtoient : Peuls, Touaregs, Maures, Songhaï, Haoussas de plus en plus nombreux. Les cours des produits s’établissent et circulent de manière discrète par « le bouche à oreille ». Des femmes mènent aussi une part conséquente de l’activité, elles vont vendre des produits locaux à Ouagadougou, elles prennent les « bâchées » ou les cars et ramènent des objets en plastique, chaussures, bassines, nattes que l’on ne trouve pas à Markoye.

Nous pouvons donc dire que cette ville se situe, à plusieurs niveaux, dans une position intermédiaire. Charnière entre « localité » et « globalité », Markoye est tournée à l’intérieur de sa zone vers une organisation sociale et économique traditionnelle, basée sur les relations de parenté, sur la religion et l’autosubsistance. Dans le même temps, Markoye est tournée vers l’extérieur, vers la société marchande avec l’autonomisation par rapport à l’organisation sociale traditionnelle que cela implique.

Il y a peu de temps encore, le système essentiel de transmission de l’information était la voie routière, le déplacement des informateurs. L’introduction d’une technologie comme le téléphone a bouleversé cet état de fait en permettant de communiquer avec les parents de l’extérieur et, pour les commerçants, pour leurs affaires. Quelles nouvelles relations s’établissent alors dans un tissu social aussi complexe ?

I.3. Markoye et son marché, lieu d’une circulation intense de l’information

- « une véritable intégration par le bas »

Le marché est, en effet, le lieu d’une vie de relations et de circulation intense de l’information où, chaque lundi, se réalise « une véritable intégration par le bas ou informelle » [7] . Celle-ci s’appuie sur les réseaux de relations sociales des divers acteurs de l’échange, commerçants, transporteurs, migrants, paysans et nomades. La zone de Markoye se caractérise ainsi par son enclavement dû à la déficience des réseaux physiques et en même temps par un marché d’une taille considérable. Cette situation est toutefois moins paradoxale qu’il n’y paraît, si l’on considère la nécessité de la rencontre directe, étant donné la prééminence des relations de parenté ou de clientèle qui se conjugue avec l’insuffisance, à l’intérieur de cette zone, de moyens de communication à distance rapides et efficaces.

- le rôle primordial des acteurs de l’échange

Les commerçants et les transporteurs, situés au centre des dynamiques d’échanges, de par leurs activités, représentent une des sources primordiales d’émission et de propagation d’informations, non seulement économiques, mais également sociales et culturelles. En effet, leurs activités professionnelles et la forte mobilité qu’elles nécessitent les amènent à jouer le rôle d’intermédiaires entre zones limitrophes. Cette position, qui se perçoit souvent par la maîtrise de plusieurs langues, les désignent comme des acteurs privilégiés de la communication.

Les informations qu’ils véhiculent sont de plusieurs types. Elles concernent, tout d’abord, les contingences directement liées au commerce, qu’il s’agisse de la fluctuation des prix et des volumes de marchandises, de l’état des routes, de l’ouverture de pistes ou encore de la localisation des barrages routiers. A ces informations aux finalités mercantiles s’ajoutent la transmission de nouvelles d’ordre social, religieux ou politique, ayant trait notamment à la vie de famille, aux actions gouvernementales, à la tenue des fêtes musulmanes, etc.

Dans l’Oudalan, région excentrée, où la couverture et la qualité du réseau téléphonique sont encore relativement faibles et où la presse, quand elle est accessible, ne touche qu’une population réduite de lettrés, les axes routiers demeurent les principaux vecteurs d’informations lointaines. Dés lors, ceux qui les arpentent régulièrement, à savoir les transporteurs, les chauffeurs, les commerçants établis ou itinérants, produisent et colportent des informations orales, mais aussi, dans une moindre mesure, épistolaires. Quelles que soient les formes de ces informations, leur vitesse de circulation dépend donc de celle du déplacement des véhicules, des hommes et des marchandises, parfois direct, mais plus généralement fragmenté, au gré des haltes, par de multiples relais, tant sociaux que spatiaux.

- quels enjeux pour le téléphone ?

Ainsi, la gare routière et la place marchande de Markoye, implantées côte à côte, correspondent au point névralgique des réseaux d’échanges et de communications, sorte d’antenne où se concentre l’essentiel des informations du moment. Or, il apparaît clairement que ce qui s’apprend vite le long d’un axe lourd, densément fréquenté, sera communiqué tardivement et approximativement dans une zone enclavée, peu et mal desservie par les réseaux de transport. De telle sorte que l’isolement spatial et la sous-information vont généralement de pair.

A priori, l’extension du réseau téléphonique concurrence moins ces principes rudimentaires de communication, qu’il ne les complète. Par exemple, la mise en œuvre d’une relation d’affaire - essentiellement basée sur un contrat tacite - nécessite, dans un premier temps, une prise de contact de visu et une liaison verbale, seuls moyens de garantir le rapport de confiance unissant des opérateurs économiques. Ce n’est qu’ensuite, qu’il devient possible de traiter des affaires à distance ; autrement dit, qu’il n’est plus indispensable de se déplacer afin de s’entendre sur des prix, des quantités ou bien l’échéance d’une transaction.

Cependant, pour vérifier cette supposition ou éventuellement l’infirmer, il semble nécessaire d’en venir plus précisément à l’histoire de l’innovation  téléphonique à Markoye et des enjeux qu’elle a soulevé.

II)le téléphone à markoye

II.1. Une petite histoire du téléphone à Markoye : des enjeux multiples

- un enjeu stratégique

Le téléphone fut installé relativement tôt à Markoye puisque la première ligne fut inaugurée le 23 Juin 1988. Il faut remarquer qu’aujourd’hui encore de nombreuses préfectures pourtant plus proches de la capitale et plus développées que Markoye ne sont toujours pas équipées en téléphone. En effet, contrairement à l’exemple du Sénégal, la politique du service universel n’a pas survécu à la privatisation de l’Office National des Télécommunication du Burkina-Faso (ONATEL). Aujourd’hui, le développement du téléphone en milieu rural se fait soit par des ONG, soit dans un souci constant de rentabilité.

En ce sens, il est convient de souligner que Markoye constitue une véritable exception. La raison expliquant cette installation précoce est d’ordre stratégique. En effet, l’Oudalan, le département dont Markoye est la préfecture, se situe à l’extrême nord du pays, soit à la frontière avec le Mali à l’ouest et le Niger à l’est, à proximité de la zone aurifère. Dans le contexte des conflits frontaliers entre le Burkina et le Mali et de la montée en puissance des rebellions Touareg au Niger, dans les années quatre-vingts, la liaison avec Markoye apparut à Ouagadougou comme une priorité en matière de sécurité nationale. Ainsi, Markoye fut relié par un réseau de télécom rurale à la station hertzienne de Dori, chef-lieu du Séno (cf. carte ONATEL en annexe). Cette installation pionnière ne laissait cependant pas présager si la greffe prendrait ou pas, lors de l’ouverture de lignes domestiques.

- le développement des lignes domestiques

L’innovation technique mit du temps avant de sortir de la sphère administrative et militaire. Le téléphone resta, tout d’abord, cantonné au bureau du préfet, à la gendarmerie et à la police. Les premières lignes domestiques ne furent installées qu’au milieu des années quatre-vingt-dix. Quand l’ONATEL ouvrit le réseau aux particuliers, « les gens se sont précipités pour avoir le téléphone ».

Avec le développement de lignes privées, le téléphone a pris, en effet, une autre ampleur à Markoye et est devenu un enjeu tant de prestige que de pouvoir. A partir des années quatre-vingt-douze et quatre-vingt-treize, l’ONATEL a commencé à fournir à des particuliers, une ligne et un téléphone. Cette époque correspond à la fin de l’exploitation de grande envergure du site d’or d’Essakan (cf. carte en annexe) et à la libération d’une partie du réseau téléphonique. La nouveauté, la rareté et le prix de cet équipement en firent un signe de prestige. A ce titre, il est significatif que deux des premiers téléphones installés, le furent chez le député de l’époque et dans la boutique d’un des principaux commerçants.

Mais le nombre de demandes d’installations auprès de l’ONATEL fut considérable, car le téléphone apparut très vite aux personnes financièrement capables d’en assumer la charge comme bien plus qu’un simple signe extérieur de richesse venant s’associer à des signes de prestige plus classiques comme l’âge, l’aisance matérielle, le pouvoir politique, l’instruction ou la piété. Il fut pour les fonctionnaires, par exemple, qui sont très généralement originaires du sud du pays et dotés d’un bon niveau d’instruction, un moyen de se relier à la capitale, de resserrer le tissu de leurs relations et de renouer avec un espace cognitif plus large.

Mais ce fut surtout pour les commerçants, qu’il devint vite un outil utile, permettant de faire venir les denrées de la capitale au cours le plus intéressant et de gérer les stocks. A ce titre, les commerçants remplirent le rôle « d’innovateurs », dans le sens où ils furent les premiers à « s’approprier » l’outil téléphonique, à l’intégrer à un ensemble de moyens de communication par rapport auxquels, comme nous l’avons vu, ils tenaient déjà un rôle essentiel. De plus, et pour toutes ces raisons, le téléphone devint, pour ceux qui en étaient équipés, une source, bien que modeste, de revenus. En effet les capacités de l’ONATEL étant arrivées très vite à saturation, les propriétaires prirent l’habitude de louer à l’amiable leur ligne à qui en avait besoin. Ainsi, il semble qu’une partie de la population put se familiariser avec le téléphone et observer l’avantage relatif qu’il apportait par rapport aux autres moyens de communication, sa simplicité d’utilisation, et d’autres de ses qualités propres, aux premiers lieux desquelles : l’instantanéité de la parole.

Il semble qu’au vu des qualités inhérentes du téléphone et par le vecteur des commerçants et des utilisateurs occasionnels, cette innovation technologique et sa fonctionnalité fut très rapidement admise par une majorité. Il faut noter que tant les commerçants (les innovateurs) que les premiers utilisateurs (qu’on pourrait qualifier de « majorité précoce », généralement des chefs de famille) se trouvent, par leur position au sein de l’organisation sociale, au centre des réseaux de communications interpersonnelles. En d’autres termes, ils jouent le rôle de relais et de filtres dans la circulation de l’information. A travers eux, les avantages du téléphone apparurent au plus grand nombre puisque l’information circulait mieux et que le téléphone était même susceptible de rétablir la communication là où elle avait disparu, comme l’illustre l’anecdote qui nous a été racontée à Falagountou, chef-lieu du département éponyme dans la province du Séno, au Sud de l’Oudalan. Quand nous nous rendîmes dans cette ville dans le cadre d’un travail avec les paysans, le téléphone venait d’être installé. Les deux premiers télécentres venaient d’ouvrir leurs portes, en plus du téléphone de la préfecture et du dispensaire. Nous nous sommes entretenus, à propos du téléphone, avec un habitant, Monsieur Issa, qui sert de contact à l’ONG avec laquelle nous avons travaillé. Nous lui avons demandé notamment s’il avait déjà eu l’occasion d’utiliser le téléphone. Il nous raconta que dans les premiers jours, il fallait plusieurs dizaines de minutes de queue pour pouvoir téléphoner tant le téléphone était attendu depuis longtemps, cela l’avait quelque peu découragé au premier abord. Il apparut que la réelle nouveauté était moins de pouvoir téléphoner puisque cela était déjà possible à Essakan, ville minière se situant à sept kilomètres, mais bien d’être joignable. Ainsi le premier « coup de téléphone » de notre interlocuteur fut pour son frère aîné qui vit à Port-Gentil au Gabon. Cela faisait douze ans qu’ils ne s’étaient pas parlé car Issa n’avait jamais eu réellement besoin de lui téléphoner personnellement. Ainsi, il apparut que cet appel ne relevait pas à proprement parler de la nécessité mais plutôt de l’expérimentation. Il s’agissait d’expérimenter l’outil tout en ayant la joie de parler à un proche géographiquement très éloigné, mais surtout de communiquer le numéro de téléphone (celui du télécentre) où il était désormais joignable. Monsieur Issa nous fit part de son enthousiasme mais aussi de sa réserve quant au prix de la communication qui, selon lui, limiterait ce type de communication au domaine de l’exceptionnel.

Nous aurons l’occasion de développer tout le potentiel déductif de cet exemple mais la première observation est bien que le téléphone permet de rétablir des communications interpersonnelles qui avait été rompues du fait de la distance induite par la migration et la déficience en moyens de communication efficaces.

- le téléphone privé, un enjeu de pouvoir

 Nous avons donc pu constater que le téléphone est apparu très vite comme  une nouvelle et très performante source d’information sur le monde ce qui, dans un espace aussi enclavé que le Sahel burkinabè, en faisait un outil extrêmement précieux. Ainsi, les enjeux autour du téléphone s’accompagnèrent de stratégies clientélistes ou bureaucratiques pour l’acquérir. En effet, même si le développement des lignes privées n’a jamais été une source de tension, il ne s’est pas fait, non plus, selon une logique de l’intérêt commun, comme certains stéréotypes sociologiques sur l’Afrique rurale auraient pu le laisser penser à priori [8] .

En ce qui concerne des informations de nature économique, notamment le cours des céréales à Ouagadougou, il nous fut rapporté, que certains commerçants n’eurent de cesse de limiter leur diffusion pour conserver l’intérêt en termes commerciaux que leur apportait le téléphone. Ces plaintes qui émanent rétrospectivement de commerçants ou de clients qui ne purent accéder au téléphone que bien plus tard avec l’ouverture de nouvelles lignes et des télécentres, sont à considérer avec précaution. Nous pouvons, en effet, les lire comme la permanence de pratiques antérieures car, comme l’écrit Thibault Le Renard :

« Des informations connexes, venant conforter ou modifier les critères d’une opération marchande, seront toujours transmises par voix de route, c’est-à-dire par l’entremise d’un ou plusieurs tiers. Ces intermédiaires souvent nombreux ne se contentent pas uniquement de porter l’information. Il arrive généralement qu’ils l’utilisent à leur profit, en vue de mener parallèlement leur propre commerce ; et ce d’autant plus que les informations de nature économique s’apparentent à des ressources stratégiques aussi précieuses que rare. » [9]

 Cependant elles sont un exemple supplémentaire quant à la réalité des enjeux autour du téléphone. Il apparaît que le téléphone, si son accès n’est pas aisé, peut faire l’objet d’une privatisation exacerbée et est susceptible de renforcer la position stratégique de certains dans la circulation des informations, et d’entraîner diverses manœuvres de rétention, de brouillage et de distorsion. Le téléphone servirait alors presque exclusivement les intérêts de réseaux de clientèles basées sur des sous-divisions sociales, quelles soient économiques, familiales ou liées à l’appartenance culturelle. Seul le développement d’un accès public au téléphone peut permettre d’éviter ce biais et de réduire effectivement, pour une majorité d’utilisateurs, le nombre d’intermédiaires dans la circulation de l’information. C’est l’un des principaux enjeux qui résident dans le développement des télécentres.

II.2. Le développement des télécentres privés

- définition

A partir de l’année 1998 - date d’adoption de la nouvelle loi sur les télécommunications  -, l’approche de l’ONATEL fut d’accorder à des personnes physiques ou morales l’autorisation d’ouvrir et d’exploiter des centres de télécommunication. Un contrat d’exploitation de « Télécentre privé », assorti d’un numéro d’agrément lie ces personnes à l’ONATEL.

Le télécentre privé est un local, objet d’une occupation privative et spécialement aménagé pour vendre des services de télécommunications (définition de l’ONATEL). A cet effet, l’exploitant souscrit auprès de la compagnie, un abonnement à une ou plusieurs lignes téléphoniques et verse une caution non productible d’intérêt de 150 000 FCFA. Pour installer le télécentre, il faut un local de 12m2 et avoir un appareil pour la taxation ; celui qui est recommandé coûte 100 000 FCFA, cependant on en trouve de beaucoup moins chers au marché noir, mais ils ne sont pas fiables et engendrent de nombreux problèmes (pannes, inexactitude).

L’exploitant est autorisé à majorer les taxes de communication dans une limite maximale de 75% par rapport au tarif en vigueur de la taxe de base de l’ONATEL. La facturation est mensuelle et un délai maximum d’un mois est accordé à l’exploitant pour le règlement des sommes mises en recouvrement, sous peine de sanction.

Pour les communications téléphoniques (dont le prix de l’unité est en moyenne de 100 F CFA pour 3mn), le personnel peut assister les clients qui auraient des difficultés quant à l’utilisation des appareils. Chaque télécentre possède une ou deux lignes équipées d’un compteur, permettant au client de vérifier le nombre d’unités d’appel qui lui sont facturées et peut même, s’il le désire, demander à l’agent du télécentre de lui limiter la durée de sa communication selon le montant dont il dispose ou qu’il est prêt à dépenser.

- l’ouverture des télécentres à Markoye

L’implantation du premier télécentre à Markoye a eu lieu en décembre 1998, et son succès a rapidement pris une ampleur surprenante, comme en témoigne l’implantation de deux télécentres supplémentaires en 1999 et 2001. Le premier télécentre a été ouvert par l’un des principaux commerçants du village, Monsieur Abdinâh, à l’intérieur même de sa boutique. Les deux autres boutiques ont été ouvertes dans des locaux vierges d’une autre activité par des entrepreneurs locaux relativement jeunes et instruits. Aujourd’hui, un quatrième télécentre devrait prochainement ouvrir mais nous n’avons pas plus d’informations à ce sujet.

L’ouverture d’un télécentre est laissée à l’instigation de l’exploitant et l’ouverture de trois établissements à Markoye traduit non seulement le dynamisme des exploitants mais également et surtout une forte demande de la population en télécommunications. L’ouverture d’un télécentre est cependant fortement influencée par les facteurs suivants :

-  Contrainte pour l’exploitant de disposer des fonds nécessaires pour la caution,

-  Disponibilité pour l’exploitant d’un local adéquat et des frais d’aménagement,

-  Disponibilité du réseau téléphonique et développement de l’urbanisme.

- l’impact local des télécentres

En offrant un service qui ne comporte pas les inconvénients qui caractérisent les lignes domestiques, l’exploitant contribue fortement à modifier le style de vie des habitants de Markoye et de sa région en développant en chacun une nouvelle culture : celle du téléphone. Le réflexe du téléphone se développe d’autant plus que l’offre de service est permanente et accessible. De ce fait le prix d’une communication téléphonique étant moins élevé que celui d’un déplacement, même en transport collectif, le téléphone devient un facteur de maintien et de renforcement de la cohésion sociale (cohésion de la cellule familiale, de l’amitié) et, naturellement, du développement des affaires. La communication est, en effet, primordiale pour les commerçants. Avant l’accès au téléphone, la plupart des commerçants devaient se rendre à Ouagadougou tous les 15 jours pour se ravitailler. Or comme nous le disait Monsieur Amadou Boukary, l’un des principaux commerçants du marché :

 « De nos jours, avec le développement du téléphone, on peut passer commande et se faire livrer par un transporteur. On peut rester 3 mois sans avoir besoin de se déplacer, ce qui constitue un gain considérable de temps et d’argent. »

L’impact du développement des télécentres privés sur l’économie locale est loin d’être négligeable, car ils contribuent au développement du petit commerce, occasionnent des petits travaux aux artisans, et créent, directement ou indirectement de l’emploi. Ouvert généralement de 7h à 22h, chaque télécentre est géré généralement par deux employés qui se relaient. Ainsi les télécentres sont un frein au chômage et à l’exode rural des jeunes. Il est important de souligner, aussi, qu’outre ses emplois directs, les exploitants de télécentres privés réalisent des profits conséquents qui sont réinvestis dans d’autres secteurs créateurs d’emplois, notamment le petit commerce, les transports et l’élevage. Enfin, les télécentres après avoir rendu le téléphone populaire, pourraient servir dans l’avenir de points d’accès aux autoroutes de l’information.

Le développement des télécentres à Markoye présente beaucoup d’aspects positifs pour le développement local, mais leur exploitation n’est pas toujours sans danger et un contrôle rigoureux semble indispensable pour éviter une trop forte concentration de télécentres et le risque d’exploitation de lignes pirates.

II.3. Le téléphone : l’éclosion d’une véritable innovation

- le prix, obstacle à une adhésion de la majorité ?

En ce qui concerne le téléphone, son intérêt et son utilité sont réels et cela, pour tous les usagers à quelque niveau social ou spatial qu’ils se situent, comme nous le verrons dans un second temps. Il ne semble pas exagéré, alors, de conclure à l’éclosion d’une véritable innovation (dans le sens d’une appropriation réelle) en matière de technologie de l’information et de la communication. Pourtant, outre les conditions d’ordre culturel ou social d’une appropriation populaire, il semble que le coût des télécommunications pourrait constituer à lui seul et de façon définitive, une contradiction à l’utilisation du téléphone par le plus grand nombre (que l’on pourrait qualifier de « majorité tardive » par opposition à la « majorité précoce »). Car, comme nous l’avons vu dans le cas de notre interlocuteur de Falagountou, Monsieur Issa, le prix du téléphone semble trop élevé pour en permettre un usage régulier.

L’observation et l’enquête nous ont permis de comprendre comment, en quelque sorte, cette difficulté a été surmontée, dans une sorte d’ « interaction » entre les agents (télécentres et clients) débouchant sur un ensemble de conventions liées à l’usage du téléphone dans les télécentres. Comme nous l’avons déjà dit, le client peut demander à être interrompu par l’employé du télécentre quand le montant qu’il avait prévu de dépenser est atteint. Mais cette situation est finalement relativement rare tant l’usage le plus largement répandu fait du télécentre, à Markoye du moins, un lieu de réception d’appels plutôt qu’un lieu d’émission. Cela est dû à des procédés caractéristiques d’une appropriation populaire du téléphone et du télécentre ; le but est de minimiser les coûts et de rendre le téléphone accessible à la majorité des clients.

Examinons l’exemple du « rendez-vous téléphonique ». Il suffit de s’être préalablement entendu avec son correspondant d’une heure à laquelle ce dernier doit appeler et d’être à proximité du télécentre à l’heure dite. La communication se fait alors aux frais du correspondant qui en général possède une ligne privée ou a des moyens plus importants. Quand bien même l’appel serait inattendu et la personne demandée ne serait pas à proximité du téléphone, un enfant serait « commissionné » par l’employé du télécentre pour aller le « trouver rapidement ». Ces pratiques que l’on retrouve aussi dans le cas des lignes domestiques où très souvent, tout le voisinage « est joignable » sur l’unique téléphone du quartier, illustrent ce que l’on pourrait appeler « les usages populaires du téléphone ».

Dans le cas d’un commerce, il est d’autant plus remarquable de noter que, très souvent, l’utilisateur ne débourse rien. En effet, pour un appel reçu, la communication n’est pas facturée à l’utilisateur du télécentre. Si la communication atteint une durée manifestement inhabituelle, une petite contrepartie (100 ou 200FCFA) peut être alors demandée.

Le principe de l’appel en retour ou « call-back » est très semblable, l’utilisateur du télécentre appelle rapidement son correspondant pour lui communiquer le numéro du télécentre. Il attend ensuite qu’on le rappelle. Ce service aussi est très généralement gratuit si ce n’est l’unité consommée pour contacter son interlocuteur.

On peut à juste titre parler de convention, tant cette pratique est admise et même instituée par les employés des télécentres eux-mêmes ; au-dessus de chaque combiné, le numéro où l’on peut être rappelé figure distinctement, des chaises servent à attendre les appels, les employés jouent avec patience le rôle de standardistes. Il ne faut pas croire que ces conventions soient le fruit d’un consensus désintéressé qui relierait propriétaires et usagers par delà la quête du profit. Au contraire, il nous semble qu’elles sont plutôt le point de convergence de stratégies distinctes ; il ne fait pas l’ombre d’un doute pour les propriétaires des télécentres qu’ils y trouvent leur intérêt. Comme l’illustre bien cette phrase d’Aboubakar, employé au télécentre dit « de la Sogebaf » (du nom de la compagnie de transports dont les bureaux jouxtent le télécentre) :

« Si on fait payer les appels que les gens reçoivent, ils iront chez un parent ou un voisin qui a le téléphone, et, certains, ils ne téléphoneront plus. Parce que le téléphone, ça coûte cher. »

Il apparaît donc que face à une technique« exogène » et ses impératifs inhérents (le prix), deux groupes d’acteurs aux intérêts distincts mais convergents -les télécentres et les utilisateurs- aient interagi pour recréer un ensemble de pratiques « endogènes » rendant l’appropriation possible par le plus grand nombre.

- le rôle des exploitants

Si nous avons insisté sur la dimension économique des intérêts qui se jouent dans l’interaction entre ceux qui « apportent » le téléphone et ceux qui sont susceptibles de s’en servir, il serait peu pertinent de négliger les raisons sociales ou culturelles pour lesquelles le téléphone suscite l’adhésion générale.

En effet, nous ne pouvons pas dissocier l’innovation technologique et le contexte sociétal de son application, se limiter à expliquer le succès du téléphone par la pression de besoins économiques.

« Je me demande si ces interprétations ne sont pas trop simples, s’il n’existe pas d’autres raisons, tirées celles-ci de la considération du milieu social lui-même, qui explique tantôt le développement de l’esprit d’innovation, tantôt son ralentissement (...). Il conviendrait, je crois, de regarder vers la structure interne de la société et vers l’action des divers groupes qui la composent. » [10]

En ce sens, il semble impératif de s’interroger sur le statut social des exploitants des télécentres. Outre les particularités qui distinguent les propriétaires des trois télécentres, nous avons observé des traits communs quant à leur position dans l’espace sociétal de Markoye.

 Monsieur Abdinâh, après avoir été l’un des premiers possesseurs d’une ligne domestique à Markoye, a été le premier à ouvrir un télécentre, à l’intérieur de son commerce. Il est issu d’une riche famille de commerçants Songhaï. Il est notoirement considéré comme un homme très pieux et son aura dépasse largement les clivages d’ordre ethnique. Il dirige l’une des écoles coraniques de Markoye dont il est indéniablement l’un des principaux notables. Son parcours est quelque peu atypique puisqu’il a poursuivi sa scolarité jusqu’au brevet ce qui est rare pour un homme de sa génération. Il a travaillé pendant vingt ans à Ouagadougou comme fonctionnaire au ministère des finances avant de revenir « au pays » pour reprendre la suite de son père. Aujourd’hui encore, il partage sa vie entre Markoye et la capitale.

C’est un homme, qui du fait de son « statut » social, de son instruction et de « son parcours de vie », bénéficie aujourd’hui de ressources considérables. Ressources financières, bien sûr, mais aussi et surtout en termes de relations, au niveau local et national. D’ailleurs, lorsque nous lui demandions s’il n’avait jamais pensé à devenir député, il répondait avec humour et un plaisir qu’il ne pouvait dissimuler, qu’on l’avait déjà souvent sollicité mais qu’il ne voulait pas « se faire d’ennemis » et que surtout « l’Islam interdit le mensonge ».

Nous n’avons pas eu la possibilité de nous entretenir ni de vraiment côtoyer les exploitants des deux autres télécentres, contrairement à Monsieur Abdinâh. Les informations que nous avons recueillies par bribes nous permettent cependant de souligner certains faits qui nous semblent essentiels. S’ils sont plus jeunes, ils sont, à l’instar d’Abdinâh, issus de la notabilité locale, de familles de marchands qui possèdent d’importants réseaux de clientèle. En outre, ils sont tous deux bacheliers, donc relativement très instruits et en contact poussé avec l’extérieur. Ces deux traits, un « statut » social important et un « espace cognitif élargi », que l’on retrouve chez les trois exploitants, nous semblent très significatifs.

En effet, comme nous l’avons dit, le téléphone et l’information en général font l’objet d’enjeux considérables, de même que l’exploitation d’un télécentre par les bénéfices qu’elle procure. De ce fait une position dominante dans l’organisation sociale et des ressources en termes de relations clientéliste sont des atouts considérables, si ce n’est indispensables, dans les stratégies qui accompagnent ces enjeux. Enfin, il est tout aussi important de mettre en perspective les caractéristiques du téléphone : outil de communication à distance innovant et moderne, avec le fait que, dans les trois cas, les exploitants sont instruits et se situent en quelque sorte à la charnière entre l’espace local et l’espace global.

- des motifs culturels et sociaux à l’appropriation populaire

 Sur le plan culturel, le succès du téléphone peut s’expliquer par la simplicité de la technique au niveau de l’usager, par le caractère oral de la communication, accessible aux analphabètes et par sa nature d’échange immédiat qui permet de donner des informations et d’en recevoir directement de son interlocuteur, ce qui au-delà de son efficacité confère une certaine chaleur humaine à la relation. A travers la forme d’accès originale et « populaire » que constitue le télécentre, il se développe une culture moderne de la communication tout en préservant la nature conviviale de la rencontre. Le télécentre n’est pas la cabine téléphonique anonyme de la rue ou du bureau de poste telle qu’elle existe en France ; c’est bien comme la cabine publique un lieu spécifique avec des cloisons mais qui comporte souvent une chaise et une table. Il se situe soit à l’intérieur d’un magasin soit à côté ; le télécentre peut même être associé à une buvette comme c’est le cas du télécentre de « la Sogebaf  ». Les employés sont toujours des jeunes de Markoye, les abords du télécentre sont souvent animés, on y « monte » le thé, on y discute beaucoup ; en à peine trois ans les télécentres sont devenus des lieux obligés de sociabilité.

L’observation des pratiques comme le recueil de données par l’enquête montrent donc, que tant les télécentres que le téléphone domestique font l’objet d’un engouement certain pour des motifs aussi bien économiques que sociaux et culturels. Il est remarquable de constater à quel point ce sont des outils qui traduisent les relations sociales existantes avec l’extérieur, dans une zone de forte émigration comme la région de Markoye, où l’émigré reste en relation avec sa famille et apporte une contribution décisive en terme d’innovation et de pouvoir économique à sa communauté.

Observant que le lundi, jour de marché, une forte proportion de la clientèle était constitué de paysans des villages voisins, il nous a semblé profitable de décaler de quelques kilomètres notre terrain d’enquête en nous penchant sur le cas de Tokabangou. Notre objectif sera d’approfondir ainsi les pistes précédemment ouvertes, notamment sur les questions de l’appropriation, des représentations, des usages, des stratégies économiques ou encore de l’indexation sociale du téléphone.

 

 

Deuxième partie :

le telephone a tokabangou, pour une approche economique et culturelle

L’immense majorité des zones rurales ne sont pas connectées aux services de télécommunications qui existent en ville. On aurait pourtant pu penser que les formes de sociabilité intraurbaines et interurbaines apparues avec l’utilisation du téléphone résidentiel, notamment la sociabilité externe en direction des parents restés au village, gagneraient les zones rurales : il n’en a point été ainsi, et le téléphone est resté un outil de communication  urbain !

Une telle situation peut contribuer à isoler davantage les populations rurales, en les confinant dans leurs expressions et dans leurs modes de communication toujours soumis aux conditions limitatives du temps et de l’espace. Mais ce qui hier fonctionnait dans l’organisation sociale traditionnelle d’une communauté rurale peut aujourd’hui apparaître comme une situation d’enclavement social.

D’où l’intérêt d’analyser à travers un exemple concret ‑ le village de Tokabangou ‑ l’impact sociologique que peut avoir " l’apparition " du téléphone dans une zone rurale. Dans un premier temps, nous tenterons de rendre compte de l’organisation économique et sociale du village tout en considérant certains aspects d’ordre culturel. Nous essaierons ensuite d’analyser la "parole du téléphone" et les représentations qui peuvent y être associées ; enfin, dans un troisième temps, nous chercherons à illustrer tous ces propos et toutes ces analyses par l’étude d’un cas concret qui nous permettra d’évaluer notamment les enjeux économiques.

I)tokabangou, un village sahélien " traditionnel " ?

I.1. Un village typique du Sahel burkinabè

- présentation du village et préalable méthodologique

Tokabangou est situé à la pointe nord du Burkina Faso à deux kilomètres du Niger et à quinze du Mali. Ce village de mille cinq cents habitants est peuplé très majoritairement d’agriculteurs sédentaires Songhaï qui voisinent avec des éleveurs nomades Peul et Touareg ainsi qu’avec des commerçants maures. Au sein du village, on rencontre, outre les Songhaï, deux groupes sociaux endogamiques minoritaires se distinguant par des métiers spécifiques ; il s’agit des éleveurs Bella et des forgerons Gargassa.

La ressource principale des agriculteurs est le mil, qui donne lieu à une seule récolte par an, au mois de septembre. Un certain nombre d’agriculteurs possèdent aussi du bétail. Ils confient alors leurs troupeaux à des bergers Bella. De véritables fortunes furent ainsi amassées. Cependant, lors des importantes sécheresses des années soixante-dix et quatre-vingts, la quasi-totalité du cheptel fut décimée et, depuis, l’élevage est resté une activité secondaire.

Le village se divise en trois quartiers mais qui tiennent chacun leur origine d’un ancêtre fondateur qui donne d’ailleurs son nom au quartier. Ainsi ils sont théoriquement constitués des membres d’un même lignage.

A deux heures de charrette de Markoye, soit douze kilomètres, Tokabangou est très dépendant de la préfecture comme tous les villages de la zone. Le marché est avant tout un lieu d’approvisionnement mais aussi d’écoulement des marchandises. On s’y rend également pour recueillir des nouvelles ou en envoyer en " commissionnant " quelqu’un. Enfin depuis peu, l’utilisation du téléphone s’est généralisée et l’on vient aussi à Markoye pour aller au télécentre.

L’enquête porte sur un échantillon de quarante-quatre individus représentatifs des différentes classes d’âge du village et des deux sexes. Nous nous sommes entretenus avec des personnes-ressources du village : des chefs de lignage, des migrants de retour, des membres de l’association des jeunes, mais aussi des individus originaires du village et installés en ville, soit au total douze personnes.

La procédure dans ce travail est donc une démarche à la fois quantitative et qualitative ; cependant nous avons plutôt privilégié les résultats de l’enquête qualitative, et donc ceux des entretiens et de l’observation, qui semblent mieux rendre compte de l’impact sociologique de " l’apparition " du téléphone dans le village et qui traduisent mieux la réalité des usages.

Nous tenterons en effet de faire non seulement la synthèse des besoins exprimés par les villageois, mais également de comprendre, au-delà de la " matérialité " de ces besoins, leurs significations réelles pour les espaces sociaux concernés et pour les individus qui y vivent. Il s’agit de nouvelles formes de représentations et d’usages qui se construisent à la faveur de l’éclatement des structures ancestrales ; l’évolution de ces nouvelles représentations traduisant une certaine dynamique d’adaptation à une situation nouvelle.

- l’organisation économique et sociale « traditionnelle »

Pour reprendre les termes définis par Karl Polanyi, nous pouvons dire que Tokabangou présente les caractéristiques d’une économie " encastrée ", c’est à dire insérée dans la structure sociale et où la parenté et la religion continuent à tenir un grand rôle [11] . Nous pourrions même rapprocher, sur certains points et avec prudence, l’organisation économique et sociale de Tokabangou qui conservent de nombreux traits traditionnels, de l’idéal type que Meillassoux établit dans son ouvrage sur les Gouro de Côte d’Ivoire [12] .

Il s’agit en effet d’une " économie agricole d’autosubsistance "  qui fonctionne selon le modèle de redistribution avec " des mouvements d’appropriation en direction d’un centre, puis de celui-ci vers l’extérieur ". De plus, la production agricole de Tokabangou fonctionne avec une technologie simple et peu différenciée et une division sexuelle du travail. Enfin, il s’agit d’une économie plutôt domestique, dominée par les relations de parenté, régissant la production et la répartition des biens de consommation. Le rendement des cultures est différé et aléatoire avec un grand risque de rareté (disette). Le produit est accumulé et dans le cas de l’agriculture, il est conservé dans des greniers en vue d’une redistribution dans le temps.

 Le contrôle des anciens sur les cadets, et aussi sur les femmes, est très étroit, grâce à un système hiérarchique fondé sur l’âge. La coopération dans le travail est durable, la famille domestique étendue (trois voir quatre générations) constitue le cadre social permanent et l’unité de production. La terre n’est accessible qu’aux Songhaï et sa répartition est sous le contrôle du chef du village. Tous les hommes de la famille travaillent en commun. La répartition des récoltes entre les travailleurs de la famille ou les ménages qui la constituent est le privilège du plus ancien, le chef de famille :  " le vieux ".

La figure du père de famille est prépondérante dans tous les systèmes de représentations ; les enfants s’installent tout autour de la concession parentale avec leurs familles respectives sous l’autorité du père. De plus, les Songhaï ne connaissent pas l’exercice d’un pouvoir centralisé fort, contrairement aux Mossi par exemple.

Les Songhaï pratiquent la polygamie dans un système matrimonial endogame. Ce qui veut dire que les familles peuvent être de très grande taille. Il s’agit d’une société nataliste où les enfants ont pour plusieurs raisons une grande importance et occupent une place précise dans la vie de tous les jours. Dans un tel système d’organisation, l’individu entretient une relation étroite avec le groupe familial ; il y reçoit sa première éducation avant de devenir l’enfant de la communauté villageoise.

L’autorité du chef de la concession est surtout d’ordre moral, de même que celle du chef de terre. Les processus de décision sont uniquement masculins. Les hommes se réunissent pour la " palabre ", afin de résoudre les problèmes sociaux, que ce soit la concession, le quartier ou le village. Cependant la parole du vieux a souvent une connotation d’ordre ou de commandement, même si son expression n’en prends pas la forme.

- l’importance de l’oralité

Nous avons conscience du caractère étroit et malhabile de ce tableau ethnographique un peu figé, mais nous le pensons nécessaire. Nous le concevons comme la toile de fond sur laquelle se dessine la situation actuelle que nous traiterons par la suite. C’est à la lumière de ces quelques considérations sur l’organisation sociale traditionnelle de Tokabangou que nous pourrons comprendre les représentations que peut y susciter le téléphone. Encore faut-il compléter ce portrait par un autre aspect primordial de la culture Songhaï : l’importance conférée à la parole.

Descendant d’un des plus grands empires précoloniaux, les Songhaï constituent en fait un ensemble de populations hétérogènes. Les trois principaux facteurs communs étant la langue qui structure la perception du monde et de la société, des conditions écologiques et économiques analogues, et enfin l’Islam. Avec l’Islam, l’écriture arabe donna, d’ailleurs naissance à une " culture écrite restreinte " [13] ainsi qu’à une écriture particulière du songhaï en graphie arabe ou ajami. Cependant cette pratique semble de plus en plus rare, à Tokabangou du moins, et l’arabe n’est pratiquement utilisé que dans le cadre religieux par les marabouts ou les élèves de l’école coranique.

 Les Songhaï de Tokabangou appartiennent à la sous-division ethnique des Kaado bi (Kaado noirs) qui ont fui la domination marocaine. Leur installation daterait donc du XVIIe siècle ou XVIIIe siècle. La société Songhaï accorde donc, à cause notamment de son histoire spécifique, une très grande place à la parole. Elle est au cœur de l’organisation sociale ; elle fonde non seulement les relations à autrui, notamment en fonction de l’âge, comme nous l’avons dit, mais également révèle l’individu et le groupe. Les Zarma auxquels sont apparentés les Songhaï ne disent-ils pas :

" L’Homme n’a ni queue, ni crinière par lesquelles il puisse être attrapé. C’est par sa parole qu’on l’attrape... "

C’est tout dire sur la signification de la parole : la parole dite, la parole donnée, la parole répétée, la parole ritualisée, la parole sacrée et la parole consacrée. On parle à la fête, au décès, lors des funérailles, dans toutes les relations sociales, c’est pourquoi il existe une éducation à la parole ; les veillées de conte, par exemple sont des occasions d’apprentissage du " savoir dire ".

 La parole a un rôle essentiel dans la reproduction sociale. A ce titre, l’importance des salutations est très significative. Elles sont extrêmement fréquentes dans la vie familiale et constituent un des indicateurs de l’identité individuelle et de l’appartenance à un lignage. Le matin après s’être " lavé les yeux ", l’on va saluer l’aîné de la famille, s’enquérir de sa santé, savoir s’il a passé une bonne nuit. Il s’agit de longues litanies répétitives dont l’objectif n’est pas franchement informationnel. Le but est d’entretenir les bonnes relations familiales, avec ces séries de salutations, de bénédictions et de souhaits. Le rituel s’étend ensuite jusqu’aux belles-familles à côté de la concession puis dans d’autres quartiers du village.

Et selon l’expression consacrée, pour dire qu’il s’est écoulé un long temps entre deux visites, on commence toujours par une phrase stéréotypée : " salut à toi...il y a deux jours ! ". Il s’agit d’une sorte de métaphore pour souligner la longue durée entre les visites, et pour exprimer l’idée que l’on a dû manquer l’un à l’autre ; deux jours étant le maximum tolérable pour des parents vivant dans le même espace social !

S’ouvre alors devant nous une série d’interrogations car, face aux traditions et modes d’organisations ancestraux, se réalisent aujourd’hui de profonds changements sociaux dont l’accès au téléphone n’est qu’un aspect.

I.2. La réalité du changement social

- une organisation économique et sociale en mouvement

Loin de nous, en effet, l’idée d’entretenir une mauvaise représentation de " l’Afrique des villages ", communauté chaleureuse et paradis en danger. A ce titre il est primordial d’adopter une perspective contradictoire s’efforçant de rendre compte des profonds changements sociaux qui s’accomplissent corrélativement aux permanences " traditionnelles ". En effet, les sociétés paysannes d’Afrique de l’Ouest ont connu une histoire rapide et mouvementée depuis au moins trois siècles : islamisation, colonisation, décolonisation...

Comme l’a montré Jean-Pierre Olivier de Sardan [14] l’organisation économique des communautés villageoises Songhaï a été, ainsi, en mutation permanente, que ce soit au XIXe siècle, à l’époque coloniale ou après les indépendances. L’analyse de cet auteur s’inscrit dans une visée bien plus large et générale que la nôtre, elle peut cependant nous être utile par le tableau qu’elle peint de " la modernité paysanne " au Sahel. Elle nous montre que la rupture avec les structures sociales " traditionnelles " se manifestait déjà avant la seconde guerre mondiale, notamment par l’érosion des rapports aînés/cadets, par la réduction de l’unité de production au ménage, par l’individualisation des stratégies économiques ou encore par l’émergence de " nouveaux modes de production paysans ".

De la description très précise que l’auteur nous donne de " l’éventail des rapports de production ruraux ", il n’est pas forcément aisé, pour l’observateur novice, d’en lire toutes les manifestations dans la vie quotidienne des paysans. A ce titre, nous nous permettons de tirer quelques remarques d’un corpus bien plus large ; remarques qui nous semblent particulièrement pertinentes dans le cas de Tokabangou et par rapport à notre problématique.

On se doit de remarquer tout d’abord que la petite production agricole ne se limite pas à " l’autosubsistance " et y associe, en fait, la vente d’excédents agricoles ou de bétail sur le marché. Guidé par une " logique de subsistance " (autosubsistance et subsistance marchande), le paysan cherche à se frayer un chemin parmi les contraintes qui pèsent sur lui.

Enfin, il faut souligner que l’ensemble des rapports de production ruraux, organisés autour de la production paysanne domestique se combine à son tour aux divers rapports de production urbains dans lesquels entrent les paysans par le biais des migrations. La " logique de la subsistance " comme mode d’action économique paysan et le besoin de diversifier les sources de revenus semblent expliquer la permanence de flux migratoires importants dans une région aux fortes contraintes. " On va chercher l’argent ", comme l’exprime l’expression consacrée chez les jeunes migrants.

 Cependant, certaines interprétations mettent aussi l’accent sur les causes " culturelles " [15] des migrations, sur la quête de prestige ou l’émancipation des cadets. La migration apparaît donc comme un phénomène complexe, on y voit à l’œuvre aussi bien des moyens de pourvoir aux besoins familiaux ou individuels que des modes de reconnaissance sociale ou l’accès à de nouveaux réseaux de sociabilité...

- les porteurs sociaux du changement

Les populations rurales semblent donc engagées dans un processus de changement social et d’échanges avec la société globale. L’adaptation à ce phénomène s’exprime alors notamment en termes d’ouverture sur l’extérieur avec les contradictions que cela implique. Les traditions de solidarité se modifient dans ce contexte-là et les pratiques dites " communautaires " évoluent vers d’autres significations et portées.

Les émissaires du phénomène d’ouverture ont pour noms " téléphone ", " radio ", " télévision ", " nouveaux rythmes de danse et de musique " et les migrants, les collégiens ou lycéens, les fonctionnaires en sont les porteurs sociaux. Que devient alors cette fameuse « Afrique des villages » ? Dans le moindre petit village du Burkina Faso, comme Tokabangou, l’on peut rencontrer des jeunes, (souvent de retour d’un séjour en ville ou en Côte d’Ivoire), portant un walkman sur les oreilles et dansant au son d’une musique qu’eux seuls apprécient. Ils se font alors envier des autres qui ne rêvent souvent que de cela.

La présence d’ONG, de projets divers et multiformes de développement, de la radio rurale, et maintenant du téléphone, dans l’espace de production socioéconomique des Songhaï de Tokabangou, participe aussi à cette évolution.

 L’" école des blancs ", comme elle est encore appelée parfois par opposition aux écoles coraniques, procure une certaine émancipation par rapport au village. On peut penser que l’instruction secondaire, surtout, peut pour la minorité de jeunes qui y ont accès, participer à une individualisation plus grande des éléments du groupe, au détriment du groupe social lui-même et de son système d’organisation familiale. Comme les collèges sont éloignés, les élèves doivent quitter le village pendant l’année scolaire. Mais l’éloignement géographique n’est pas le seul facteur ; les élèves, par le contenu culturellement occidental de l’éducation qu’ils reçoivent, acquièrent des procédés " intellectuels " qui ne leurs seraient pas transmis dans le cadre familial, en premier lieu desquels, l’écriture. Ainsi, si presque tous les jeunes de Tokabangou qui ont suivi une formation secondaire quittent le village à l’âge adulte, c’est certainement que l’école élargit considérablement leurs horizons concrets en les faisant voyager. Mais c’est surtout, et c’est corrélatif, qu’elle leur permet de rendre extensible à l’infini leur espace cognitif.

L’impact des anciens élèves du secondaire devenus fonctionnaires ou employés en ville est important ; la plupart des lignages en possèdent au moins un. Leur position intermédiaire entre la communauté rurale et la société globale, font d’eux au même titre que les migrants ou les élèves, des porteurs sociaux du changement. Cela est déterminant dans les rapports du plus grand nombre au téléphone, au niveau élémentaire de la sociabilité familiale (" la quête de la parenté " n’ayant pas de limite) et au niveau économique, étant donné l’importance de leurs revenus monétaires, eu égard aux normes villageoises.

Quel rôle spécifique peut alors jouer le téléphone dans ce contexte avec ses effets à la fois verticaux et horizontaux ? En effet, avec lui, on peut recevoir des nouvelles de l’extérieur mais on peut aussi en envoyer, ce qui est une nouveauté d’importance. Ainsi, par rapport au téléphone, il se produit et se produira sûrement des reconstructions comportementales et organisationnelles.

 

II) le telephone entre représentations et usages

II.1. Représentations

- les besoins

Si le téléphone peut être, pour les habitants de Tokabangou, un moyen d’échapper aux conditions limitatives du temps et de l’espace dans leur effort de communication orale, comment la population accueille-t-elle cette nouvelle technologie ? Nous devons tout d’abord essayer de mesurer si les villageois ont une connaissance réelle de l’outil téléphonique, s’ils en usent concrètement ou bien s’ils raisonnent plutôt à partir des idées qu’ils s’en font. 

 Comme nous l’avons déjà dit, Tokabangou ne possède pas le téléphone sur place, cependant cet outil, se développant à Markoye depuis plusieurs années, est présent dans l’espace socioéconomique du village. Il faut signaler ainsi que plus de 77% des personnes interrogées disent savoir ce qu’est le téléphone. Seul un homme sur vingt-deux a répondu négativement à cette question. Il est d’un âge intermédiaire, entre quarante et cinquante ans et n’appartient pas à la partie de la population masculine la plus « instruite » ; notre échange, forcément en Songhaï, réalisé grâce à son fils qui fit fonction d’interprète, nous permit d’estimer que ses contacts avec l’extérieur étaient quasiment nuls. D’ailleurs, comme nous le disait son fils, « il n’a jamais vu un téléphone et de toute façon il n’est pas sorti du village depuis au moins dix ans. ». Ce cas n’est certainement pas unique, cependant il semble beaucoup plus rare chez les hommes que chez les femmes. En effet, 55% des femmes interrogées (soit douze personnes sur vingt-deux) déclarent qu’elles n’ont aucune connaissance du téléphone. Dans tous les cas, la connaissance de l’outil n’implique pas la maîtrise de celui-ci.

A ce titre, au cours du même questionnaire, nous avons donc tenté d’évaluer le nombre de personnes ayant déjà utilisé effectivement le téléphone. A ce niveau là, le nombre de réponses positives est bien plus maigre : sept hommes et aucune femme sur le total des quarante-quatre personnes interrogées. Le téléphone est encore quelque chose de rare à Tokabangou.

Comment donc des villageois qui n’ont pas d’expérience directe du téléphone conçoivent-ils leurs besoins en terme de télécommunication ? Dés que nous avons posé la question de savoir à quelles fins le téléphone pourrait être utile, trois types de besoins se sont immédiatement distingués :

-  pouvoir communiquer avec l’hôpital le plus proche en cas d’urgence médicale. Ce besoin fut illustré par des récits d’accouchements difficiles, parfois suivis de décès.

-  diffuser les nouvelles propres à la vie du village  : naissance, mariage, décès. Ce qui, en l’absence de téléphone, exige un déplacement physique dans les villages alentour.

-  pouvoir communiquer avec l’extérieur, notamment avec les villageois qui ont émigré ou les jeunes qui sont partis en ville suivre leurs études.

Les résultats de l’enquête font donc ressortir une attente effective principalement en terme de sociabilité familiale. Cette attente suffit-elle à expliquer l’enthousiasme qui accompagne une hypothétique arrivée du téléphone à Tokabangou ?

- les « lumières » de la modernité 

Dans les premiers entretiens « informels » que nous avons eu avec des habitants de Tokabangou au sujet du téléphone, il revient souvent, qu’à court terme, le téléphone serait installé à Tokabangou. Ce bel optimisme nous semble pourtant contredire tout ce que nous croyons savoir de la politique commerciale de l’ONATEL. Certains de nos interlocuteurs nous affirmaient que le téléphone pourrait « arriver dans cinq ans » et cela « grâce aux Japonais » (une ONG japonaise travaille dans plusieurs villages de la zone, dont Tokabangou). Outre le caractère anecdotique mais significatif sur les attentes qu’une ONG peut susciter dans un village, cette impatience nous semble illustrer parfaitement l’a priori très positif dont bénéficie le téléphone.

D’ailleurs, à la question « Souhaitez-vous la venue du téléphone à Tokabangou ? », sur quarante-quatre personnes interrogées, nous n’avons recueilli qu’une seule réponse négative. Notons qu’elle émane d’un adolescent que ses amis s’amusent à surnommer « Ben Laden » pour stigmatiser son esprit de contradiction, cependant ses arguments ne manquent pas d’intérêt puisqu’il invoque d’autres besoins qu’il juge prioritaires pour le village, dans le domaine de la santé notamment. Sept femmes ne se sont pas prononcées. Enfin, trente-six personnes interrogées ont répondu favorablement.

Partons du postulat suivant : par leur façon de s’approprier et de se représenter le téléphone, comme toute autre technologie, les individus mettent en scène leur identité culturelle et sociale. Comment doit-on interpréter alors cette perception positive du téléphone même chez des individus n’ayant que peu de contacts avec l’extérieur et connaissant finalement très mal ou même pas du tout l’outil en question ?

 En grande majorité, les gens le voient comme un progrés au niveau du bien-être et considèrent ses avantages nombreux. Mais cette notion de bien-être qui est associée au téléphone, se retrouve également pour d’autres technologies. L’électricité, la télévision, l’adduction d’eau ou le téléphone, que l’on trouve couramment en ville mais qui sont absents de Tokabangou, symbolisent une certaine « modernité » à laquelle des villageois sont loin d’être insensibles. Cette vision de la « modernité » est construite en référence permanente à la Côte d’Ivoire et au Ghana racontés par les migrants et même à l’Europe ou l’Amérique racontées par la télévision. Comme l’écrivait Jean Rouch [16] , la curiosité pour « les lumières de la ville » est un facteur causal secondaire de l’émigration sahélienne et ce phénomène d’attirance semble perdurer aujourd’hui. Le téléphone permet d’être en contact avec ceux que nous avons qualifiés de « porteurs sociaux du changement », de plus, il est, comme nous allons le voir, un outil associé au pouvoir et à la décision. Ce phénomène ne correspond pas simplement à une sorte de « fascination pour le progrès ». Il reflète plutôt, selon nous, l’idée que la population de Tokabangou se fait des nouvelles contraintes qui pèsent sur elle et du besoin de s’y adapter, et témoigne ainsi de l’accélération des processus d’ouverture de la communauté villageoise « traditionnelle ».

Cependant, à l’heure qu’il est, très peu de villageois utilisent effectivement cet outil à Tokabangou. Et de nombreuses questions restent encore en suspens. La présence du téléphone modifiera-t-elle leurs habitudes de gestion, leurs comportements, leur rapport au temps et à l’espace ? Quelles significations prendront désormais leurs relations sociales, leurs liens de parenté ? Quelles sont les éventuelles modifications que le téléphone est susceptible d’engendrer dans la vie quotidienne des habitants ?

- « la parole du téléphone » : la question de l’oralité

Pour répondre à ce type de questions, nous ne pouvons bien sûr nous limiter à des données quantitatives car les besoins ainsi exprimés ne peuvent représenter qu’un premier niveau de réponse.

Sur les sept hommes questionnés ayant déjà téléphoné, cinq l’ont fait en situation de voyage ou de migration, de l’extérieur vers Markoye ; les deux autres ont utilisé le téléphone dans le cas d’une réception d’appels provenant de parents « en exode ». Ils sont tous des hommes, d’âge adulte, possédant ainsi une place relativement élevée dans la hiérarchie familiale et sociale.

Comme nous l’expliquait un de ces villageois lorsque nous lui demandions quel pouvait être le contenu d’un appel :

« Celui qui est en exode a plus (d’argent) que celui qui est resté au village et c’est lui qui paie la communication. Sinon c’est trop cher, les appels sont très longs parce que l’on fait le tour du village, on cause trop longtemps. ça sert à avoir des nouvelles. »

Mais le courrier ne remplit-il pas déjà la fonction de média dans ce besoin de sociabilité familiale ? Le courrier présente en fait un certain nombre d’inconvénients absolus : le système postal est loin d’être infaillible et Markoye ne possède pas de poste. Les plis doivent donc êtres transportés physiquement jusqu’à Gorom-gorom à cinquante kilomètres ou même jusqu’à Ouagadougou. La réception pose le même type de problème.

Mais la différence fondamentale entre le téléphone et le courrier réside sûrement dans la forme de communication qu’ils impliquent. Par rapport au courrier, le téléphone présente plusieurs avantages :

 « Le courrier c’est pas pratique. Avec le téléphone, on se parle dans la langue, pas avec le courrier où il faut écrire en français. »

Du fait du taux d’analphabétisme, le courrier n’est en effet pas directement accessible à tous. On a alors recours à un proche ayant « fait l’école » pour écrire ou déchiffrer. Grâce à nos contacts auprès de certaines « personnes-ressources », nous avons pu consulter leur correspondance ; cependant il ne s’agit peut-être pas d’un corpus documentaire assez large et diversifié, pour en tirer autre chose que des remarques particulières. Les lettres sont généralement courtes et très concises ; elles tiennent sur une feuille de cahier petit format. Les lettres envoyées depuis le village contenaient une salutation d’usage ainsi qu’une question sur la santé du ou des destinataires, l’expression toujours positive de l’état général du village, de la famille ou de l’auteur et, parfois, une demande d’ordre matériel, toujours simplement exprimée. Les lettres reçues étaient parfois un peu plus longues car on y prenait souvent le temps d’informer sur la santé et la vie quotidienne de l’expéditeur et des autres villageois côtoyés « en exode ». La situation du village et de la famille étaient toujours au centre des préoccupations. Enfin, la lettre pouvait contenir un ou plusieurs billets de banque, et s’accompagnait alors souvent de consignes quant à leur utilisation.

Le besoin d’un intermédiaire faisant office d’écrivain public, semble cependant constituer un frein à l’utilisation du courrier et la question de la confidentialité est souvent évoquée par les personnes interrogées :

« Si vous avez des choses à vous dire, par exemple, pour de l’argent, c’est pas bon si les autres l’apprennent. »

Est-ce dans ce but que s’est développé parallèlement au courrier le système des cassettes enregistrées ? Le principe en est le suivant : l’émigré s’enregistre sur une cassette audio puis l’envoie par la poste. Tous les sujets sont alors abordés, en Songhaï et sur un ton beaucoup plus libre que dans la forme écrite du courrier. Les propos sont parfois même accompagnés de plages musicales. Elles sont souvent enregistrées collectivement et l’on y entend plusieurs interlocuteurs. Celui qui reçoit la cassette, peut l’écouter en privé. Cependant, comme nous avons pu le constater, au moins à la seconde écoute, les cassettes sont diffusées dans un cadre collectif, en famille ou entre amis. C’est l’occasion d’une véritable « cérémonie » : tous assis autour du poste, la concentration règne et chaque phrase suscite la réaction de l’assemblée. Lorsque change l’identité du locuteur enregistré, ce dernier commence par se présenter et procède ensuite à de longues salutations comme celles que l’on rencontre dans la vie quotidienne du village. Mais l’assistance a en général reconnu l’intéressé à sa voix avant même qu’il se présente !

La recherche de confidentialité est-elle bien le réel moteur de telles pratiques ? En effet, pour les cassettes et pour le téléphone comme nous le verrons, les communications sont très souvent « semi-publiques », peuvent nécessiter aussi des intermédiaires et alimenter les conversations de l’entourage. 

Le point primordial est l’oralité. Ce point revient toujours indirectement dans les entretiens lorsque l’on interroge sur les autres moyens de communiquer avec l’extérieur :

« Le téléphone c’est immédiat, c’est direct, on est sûr que le message est passé. »

La spécificité même du téléphone est d’offrir un échange immédiat qui permet de donner des informations et d’en recevoir directement de son interlocuteur. Ce qui est en jeu ici, « c’est plutôt l’immédiateté du contact personnel » [17] , le rôle de « l’intonation qui sont le propre de la communication orale et donc des procédés culturellement les plus ancrés »2.

Cependant, on ne peut se contenter des opinions des usagers potentiels. Nous avons donc, dans un effort ethnométhodologique, recueilli des traces réelles de leur activité communicante.

II.2. Usages

- « le coup de fil d’Illiassoum » 

Chaque lundi, jour de marché à Markoye, dans la boutique de Monsieur Abdinâh, plusieurs habitants de Tokabangou utilisent le téléphone pour communiquer avec Ouagadougou. Leur interlocuteur est toujours le même, il s’agit d’Illiassoum un homme d’une trentaine d’années originaire du village. Ce jeune homme, issu de l’une des familles les plus importantes et riches du village, titulaire du brevet, travaille depuis dix ans, à Ouagadougou, pour l’ONG japonaise, Action for Greening Sahel (A.G.S.), très implantée dans la région de Markoye et menant des projets à Tokabangou notamment. Citadin, il conserve un pied au village où il possède une concession et des bêtes. A plusieurs niveaux, nous pouvons dire qu’il cumule des capitaux culturels, familiaux, économiques qui font de lui une sorte de paysan d’élite.

L’emploi formel d’Illiassoum confond les fonctions de commis, interprète, coordinateur au sein de l’ONG mais, de façon informelle, il joue aussi un rôle essentiel de relais dans la circulation de l’information entre Tokabangou et sa « diaspora ». Chaque lundi, de façon instituée, à dix heures précisément, il appelle du bureau de Ouagadougou, le télécentre de Monsieur Abdinâh. Là, Illias est censé recueillir pour AGS les informations utiles sur le village. Cependant le contenu des conversations dépasse largement ce cadre comme nous allons le voir.

Qui sont ses interlocuteurs à Markoye ? De façon générale, la communication téléphonique du lundi rassemble au télécentre entre trois et six individus, parmi ceux du village que le langage courant qualifie de « vieux » ou de « sages ».

Comment se déroule alors concrètement la communication ? Le père d’Illias répond en premier, procède aux salutations d’usage et amorce la conversation ; son fils, de l’autre côté, lui répond sur le même registre. Cependant les salutations formelles sont relativement brèves, d