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La "Société de l’Information" des précédents qui plaident pour la mise en place d’un Tribunal International par M. Pasquali

 


La "Société de l’Information"
des précédents qui plaident pour la mise en place d’un Tribunal International

par Antonio Pasquali Ancien Sous-Directeur Général de l’UNESCO, secteur de la Communication.

La "société de l’information" - issue de cet écheveau de bits, chips, fréquences, câbles, satellites, programmes et réseaux qui a unifié électroniquement tous les codes humains et a permis la croissance exponentielle de la messagerie et de l’"infosphère" dans laquelle nous baignons - sera élevée en décembre 2003 aux honneurs d’un Sommet Mondial que lui dédiera l’Organisation des Nations-Unies elle-même, avec l’Union Internationale des Télécommunications, l’UIT, dans le rôle de l’hôte principal.
D’ici là, avec trois Conférences préparatoires et les fabricants d’équipement, de programmes et de canaux qui s’en lèchent les babines d’avance, un déluge de panégyriques, hymnes, hosannas, apologies et autres éloges à ladite Société tombera sur nos têtes, plus abondant encore que celui qui déferla en 1998, quand on voulut nous faire croire qu’Internet viendrait rapidement à bout du sous-développement, de la pauvreté et de la faim dans le monde. Tout cela relève de la légende dorée de ce qui avait été baptisé, il n’y a pas si longtemps, the network age ; des éloges qui, si on regarde les choses de façon objective, sont en grande partie mérités. Car c’est à partir de la révolution technologique sous-jacente que les standards de production, de conservation et de diffusion des savoirs ont été élargis de façon radicale et, dans une certaine mesure, démocratisés.
Comme dans toute histoire digne de ce nom, ces images d’Épinal de la "société de l’information" cachent néanmoins par devers elles une légende noire que les protagonistes voudraient escamoter, mais qu’il faudra mettre en lumière au moment du Sommet. Cette légende noire est de nature économique et il faut la raconter ici, non pas dans l’intention manichéenne de salir ou de détruire la légende dorée, mais plutôt pour peser en toute connaissance de cause le pour et le contre, ce qui dans cette "société de l’information" est bon à garder et ce qui doit être dénoncé et jeté. Il s’agit, concrètement, de deux gigantesques spéculations économiques, en grande partie frauduleuses, menées par ceux qui ont déjà accaparé ladite "société de l’information", qui ont ruiné son développement naturel, appauvri des millions d’épargnants, hypothéqué les coûts futurs de ses services et déclenché une crise économique globale qui, selon certains analystes, pourrait être pire que celle de 1929. Car une chose est sûre : tout comme dans le cas du "global village ", la "société de l’information" est déjà propriété de quelques uns, et il existe un risque bien réel que le Sommet ne serve qu’à renforcer
-  derrière une façade de débats démocratiques
-  l’adaptation de l’univers des consommateurs au bon vouloir des grandes multinationales, cette fois-ci officiellement invitées (le verbe "adapter" figure dans les textes officiels de l’UIT).

* * *

La crise du secteur de l’information et de la communication
Le marché libre et autorégulé est, nous dit-on, parfaitement vertueux, il est l’expression suprême de ce que le XIXème siècle appelait "les harmonies économiques", sauf... quand il perd la tête en raison d’une surchauffe, ou qu’il présente un syndrome de priapisme spéculatif. Sa crise prolongée
-  qui a commencé en 2000 dans le segment hight-tech de l’information/communication, astucieusement promu au statut de "nouvelle économie" et d’"e-business" pour gonfler plus rapidement la bulle spéculative - continue aujourd’hui de menacer l’ancienne économie qui se portait relativement bien. Cette crise a éclaté, il est important de le rappeler, bien avant le 11 septembre 2001. Rien de très nouveau, écrivait Le Monde dans un éditorial : le développement des chemins de fer en 1840 et l’électrification universelle en 1920 engendrèrent des spéculations analogues. A ceci près que, dans ces époques plus modestes, l’immense majorité de l’humanité naissait et mourait sans savoir ce qu’était la Bourse (au moment du krach de 1929 seul 1 % des américains possédaient des actions, contre plus de 50 % aujourd’hui).

La plupart des innovations technologiques du secteur de l’information/communication dont nous profitons dans notre vie de tous les jours sont nées dans des laboratoires militaires, avant d’être commercialisées par les entreprises civiles une fois leur "déclassification" acquise. Ce fut le cas de l’Arpanet en service au Pentagone devenu ensuite Internet, de l’un des programmes reaganiens de la Guerre des Etoiles à l’origine du projet Iridium Motorola de téléphonie mobile satellitaire, ou encore du Global Positioning System, le GPS de l’armée américaine, aujourd’hui banalisé, entre autres applications, comme détecteur de voitures volées. La transformation commerciale d’inventions et de découvertes constitue souvent le seul moyen de mettre à la portée de tous des innovations qui sinon resteraient inexploitées. Mais cette fois-ci, l’auri sacra fames, l’exécrable faim d’argent suscitée par les nouvelles technologies de l’information et de la communication a dépassé toute commune mesure. Elle n’a cessé qu’avec les pertes colossales enregistrées (les plus grandes de l’histoire de l’économie mondiale) et la déception créée par maintes promesses non tenues : téléphonie banalisée et quasi gratuite pour tout le monde, télévision haute définition (TVHD) sur écran cinérama, commerce internet en croissance exponentielle, véritable inter activité multimédia, etc.

Le XXIème siècle a commencé et le tableau est d’une toute autre couleur. La téléphonie mobile a supplanté la téléphonie câblée, mais cette croissance s’est essentiellement traduite par la saturation des zones déjà équipées et peuplées de consommateurs solvables, laissant les favelas et barrios du monde entier dans une situation inchangée depuis des décennies ; les tarifs sont restés scandaleusement cartelisés et élevés dans les pays du Sud qui continuent de financer la croissance des multinationales qui disposent ainsi d’un cash-flow impressionnant leur permettant de s’acheter l’une l’autre ; Iridium a fait faillite en 474 jours, avec 5 milliards de dollars de dette et 55.000 abonnés au lieu des 1,6 millions prévus (c’est maintenant le Département de la Défense qui essaye de la remettre à flot), suivie quelques mois plus tard par Globalstar. La téléphonie mobile a fait l’objet d’une spéculation tellement scandaleuse qu’on lui consacrera la partie finale de ce texte. La TVHD et la numérisation des images sont restées pour l’instant dans les limbes, officiellement du fait de retards dans la technologie de la compression de l’image, avec une bonne moitié des opérateurs européens au bord de la faillite en raison d’investissements disproportionnés. Les énormes intérêts en jeu ont décidé, de toute évidence, que la "multimédialité" pouvait attendre, que les PC avec téléphonie vocale incorporée devaient mystérieusement disparaître des marchés, que le mariage du PC avec la TV était à différer. Grâce à sa partie utile, l’Internet a survécu à la voracité de ceux qui avaient essayé d’en faire la source de toutes les spéculations, même si le réseau est resté lourdement touché par la crise des indicateurs technologiques boursiers. La facture a été lourde : deux cent compagnies américaines parmi les plus performantes du secteur ont fait faillite entre 2000 et 2001, et les analystes ont prédit pour 2002 "une année catastrophique". Les avis en la matière sont unanimes : le malaise actuel de l’économie mondiale a jailli d’une colossale bulle spéculative de la "société de l’information", soutenue par plusieurs gouvernements et fondée sur deux réussites technologiques littéralement séquestrées par le marché : Internet et la Téléphonie mobile.
 

Le Crash Internet
A) la spéculation Internet a été un mélange de délire boursier jamais vu et d’une bonne dose de machiavélisme politique. Son origine : les États-Unis, pays propriétaire de facto du réseau (les treize principaux moteurs de recherche, le quasi-monopole Cisco sur les commutateurs ou "routers", la majeure partie des presque deux milliards de sites, 70 % de toutes les adresses électroniques réservées à l’avance disponibles sous le code IPv4, les bureaux d’attribution d’identification, les systèmes Échelon, Carnivore, Fluent et Oasis qui épient et contrôlent les contenus de tous les messages et - c’est dur à croire - les plates-formes de 95 % des liens intra-européens et intra-asiatiques, sont Nord américains). Le conglomérat industriel, gouvernemental, boursier et médiatique, président Clinton en tête, a lancé une grande offensive destinée à faire croire à l’humanité que le futur s’appelait Internet, que la plupart des investissements se déplaceraient vers le réseau et que seul subsisterait l’e-business en croissance exponentielle. Simultanément, une autre bonne nouvelle était répandue par le PNUD et la Banque Mondiale : même le salut des pauvres ne relevait quasiment plus de questions d’eau, de santé et de protéines, mais d’un bon branchement au réseau. L’ère d’un gigantisme sans précédent dans l’histoire de l’économie mondiale commençait. Entre 1998 et 1999 six des douze plus grandes fusions d’entreprises, totalisant 465,3 milliards de dollars, ont concerné des firmes liées à Internet. Microsoft a capitalisé 471 milliards de dollars en 1999, Intel 285, Lucent 211, Yahoo 188, AO 164, Oracle 85... ; en mars de cette même année, le capital de Cisco a atteint la somme monstrueuse (y a-t-il d’autres épithètes  ?) de 555 milliards de dollars, presque la moitié du PIB annuel de la France, face auquel les plus grandes entreprises de la old-economy 
-  dont on disait jadis qu’elles enrhumaient les États-Unis chaque fois qu’elles éternuaient - sont devenues dérisoires. Les magnats de la new-economy se sont vantés alors d’avoir multiplié par quatre la vitesse des mouvements boursiers dans le monde. L’un des grands mythes américains, celui d’un far-west toujours recommencé, de libertés encore inédites à conquérir, a resurgi. Il a été épaulé par une tentative politico-économique de satelliser définitivement l’économie mondiale autour de Wall Street.

Ce gigantisme n’a duré que quelques mois. En janvier 2001 Walt Disney Co. - tout un symbole - ferme son portail Go.com qui regroupait toutes les activités de l’entreprise, après avoir comptabilisé une perte d’un milliard de dollars. Le 24 avril, pour faire passer l’amère pilule des douze mille licenciements imposés par la perte de 400 des 555 milliards de dollars capitalisés l’année précédente, John Chambers, manager de Cisco, réduit son salaire annuel de 157 millions de dollars à 1 dollar symbolique. Les actions de Lucent partent en fumée, 210 entreprises américaines "point.com" font faillite en quelques semaines, des entreprises strictement spéculatives dépouillent des millions d’épargnants de leur épargne. Un véritable e-krach titre Le Monde, en janvier 2001, dans l’un de ses éditos. La catastrophe ne s’arrête pas là et tend plutôt à s’aggraver. Teligent, 360 Network, PSInet, Covas, Exodus et Excite@Home vont devoir se soumettre au chapitre 11 de la loi américaine sur les faillites, et 2002 débute avec une tendance analogue pour Qwest, Carrier 1, Level 3, Viatel et Globalstar. Simultanément, Alcatel annonce des pertes de 4,96 milliards d’euros (les plus grandes de l’histoire de l’économie française), Vivendi Universal (le nouveau Pantagruel franco-américain) une dette cumulée de plus de 10 milliards d’euros fin avril 2002, et AOL/Times - le plus grand groupement médiatique du monde - des pertes pour le 1er trimestre 2002 de 54,2 milliards de dollars (le déficit le plus élevé de l’histoire des États-Unis). En juin 2002, les optimistes calculaient que mille milliards de dollars s’étaient déjà évaporés en spéculations nasdaq ; les pessimistes (comme Scientific American dans son numéro de mai) portaient cette somme déjà astronomique à quatre mille milliards de dollars... ces chiffres tellement hors du commun avalisent l’hypothèse selon laquelle le prochain Sommet de Genève aurait pour objectif, inter alia, d’aider ce secteur à refaire surface.
 

Le scandale ENRON
Le cas Enron, superstar de la "new economy", la plus grande faillite frauduleuse de toute l’histoire des Etats-Unis, est exemplaire de ce qui s’est passé entre 2000 et 2002. Le scandale a été tellement retentissant qu’il a presque réussi à éclipser celui de Global Crossing, le géant des 165.000 kilomètres de fibres optiques sur 200 villes de 27 pays. Le krach de cette dernière entreprise reste, pour l’instant, le plus important des télécommunications américaines et le quatrième en importance de l’économie de ce pays. Fondé en 1997, ce météore spéculatif, c’est le cas de le dire, capitalisait déjà cinquante milliards de dollars en 2000 et était considéré comme l’un des protagonistes les plus respectables de la nouvelle économie. Le 28 janvier 2002, après avoir déclaré des pertes de 4,6 milliards de dollars et un endettement de plus de 12,4 milliards, ses actions qui étaient côtés à 65 dollars ne valaient plus que 30 centimes. Tous les scénarios de sauvetage - une leçon à tirer pour la "société de l’information" - prévoient que les actionnaires perdront la totalité de leurs investissements. Dans le cas Enron, c’est pire encore : les cadres supérieurs de l’entreprise, presque tous coupables de "délit d’initiés", ont encouragé les employés à acheter les actions de l’entreprise tandis qu’eux-mêmes vendaient les leurs. De la même façon, chez Global Crossing on a vu apparaître la figure d’un PDG, Gary Winnick, qui vend ses actions juste avant de déclarer la faillite, accompagné de l’audit Arthur Andersen, dont la passion pour le "délit d’initiés", l’évasion fiscale et la destruction massive de documents compromettants venait de faire la une des journaux quelques semaines auparavant dans le cadre du cas Enron. William Cohen, ancien Secrétaire d’État, était membre du Conseil d’Administration de Global Crossing, tandis que son vice-président, Joseph Perrone, avait été chef contrôleur des entreprises de télécommunication chez... Andersen. De plus, la plupart des grandes banques qui risquent de ne pas sortir indemnes étaient simultanément créancières, actionnaires et consultantes des entreprises qui ont fait faillite. Ces méga-scandales financiers et ces complicités entre contrôleurs et contrôlés ont fini par attirer l’attention du monde entier sur trois grands et très respectés groupes économico-financiers :
 a) les Banques d’Investissement  : Merril Lynch, première banque nord américaine d’investissement, a apporté 400 millions de dollars à la société Enron qu’elle savait en déconfiture. Dans ses mémos internes, Henry Blodget, l’une des vedettes de la banque, qualifiait de pieces of crap ("merde") les actions d’Excite@Home alors même qu’il recommandait à ses fidèles clients d’en acheter (Merril a essayé récemment de récupérer ne serait-ce qu’une partie de son prestige en recrutant en qualité de consultant l’ancien maire de New York, Rudolph Giuliani, et en mai 2002 - par le truchement d’une de ces transactions judiciaires où les américains sont passés maîtres - a réussi à se blanchir moyennant le paiement d’une amende de cent millions de dollars) ;
 b) les grands et très influents Analystes Financiers  ; 16 des 17 bureaux les plus importants des États-Unis recommandaient l’achat d’actions Enron en septembre 2001. Goldman Sachs, Lehman Brothers et d’autres persistaient à le faire même après que l’entreprise ait annoncé une première perte de 600 millions de dollars, et
 c) les non moins célèbres entreprises américaines d’Audit et de Conseil Financier. Les cinq géants, jusque là considérés au-dessus de tout soupçon : Pricewaterhouse Cooper (22,3 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2000), KMPG (13,5), Deloitte Touche Tohmatsu (12,4), Ernst&Young (9,9) et Arthur Andersen (9,3), ont tous été reconnus coupables de complicités délictueuses. Un ancien chef de la comptabilité de la Security Exchange Commission, la SEC, qui assure le rôle de gardienne de la bourse américaine, a récemment déclaré qu’il s’était agi là d’une véritable attaque à main armée, et qu’on pouvait estimer à deux cent milliards de dollars les sommes perdues en bourse du fait des irrégularités et des fraudes des grandes entreprises d’audit.

La banqueroute d’Enron, en particulier, menace de créer à terme un gigantesque tsunami financier aux conséquences effrayantes. Cette entreprise, qui facturait cent milliards de dollars par an pour la fourniture d’énergie et dont on sait maintenant qu’elle agissait de façon crapuleuse (elle créait des pénuries et des congestions artificielles sur les réseaux électriques pour manipuler les prix, exportait de Californie une énergie qu’elle ré-importait ensuite pour toucher la prime de transport, fermait des usines électriques pour simuler la pénurie), s’est effondrée en six semaines avec la complicité scandaleuse des banquiers, des audits et même de la SEC (pour ne rien dire des partis politiques qu’elle avait financés, ni de la Maison Blanche elle-même). Finalement, excusez du peu, il est apparu que 212 des 248 congressmen membres des huit commissions d’enquête du cas Enron avaient reçu de cette même compagnie, lorsque les affaires étaient florissantes, des aides financières pour leurs campagnes électorales, y compris le Secrétaire de la Justice, Ascroft, qui a déclaré avoir empoché 57.000 dollars.

Faute d’un tribunal international en mesure de juger les responsables des méga-spéculations qui ont frappé les nouvelles technologies, celles-ci ont donné naissance à une abondante littérature avec des ouvrages remarqués tels que : Boo-hoo, une histoire point.com de la conception à la catastrophe d’Ernst Malmsten, Milliardaires d’un jour, de Grégoire Biseau, ou Comment j’ai raté ma start-up, de Nicolas Roiu.
Reste deux faits indiscutables : 1° la "société de l’information" a engendré la plus grande spéculation boursière de toute l’histoire de l’économie, ruinant des millions de personnes, et 2° les usagers d’Internet, entre autres, devront payer de leur poche ces délires spéculatifs ; les prestataires de services jadis gratuits se verront obligés, l’un après l’autre, de les faire payer, et les prix ne baisseront pas avant plusieurs années. Les pauvres, une fois de plus, auront à patienter encore, au moins pour une génération, avant de pouvoir accéder librement au réseau.

Le scandale de la téléphonie mobile
B) Si la spéculation Internet a été un cocktail à l’américaine de mythomanie et d’hégémonisme, sa jumelle de la téléphonie est née de la pire des cupidités européennes.
L’Internet que nous connaissons n’existerait évidemment pas sans le boom des télécommunications. En 1990 il y avait dans le monde 530 millions de téléphones (fixes et mobiles confondus) ; en 2000 on en dénombrait 1.720 millions (une croissance de 325 % en dix ans) et nous approchons aujourd’hui les deux milliards. En dix ans, on a installé plus de câbles sous-marins qu’en un siècle, des centaines de millions de kilomètres de fibre optique et des centaines de satellites, chacun plus puissant que le précédent. Le PNUD soulignait dans son Rapport sur le Développement Humain 2001 qu’un câble de fibre de dernière génération transporte en une seconde l’équivalent de toute l’information qui circulait en un mois sur Internet en 1997... N’oublions pas cependant que, dans le même temps, une partie des sociétés déjà pauvres en communications, se sont paradoxalement appauvries encore plus  : alors que la Suisse a atteint une densité téléphonique de 99/100 hab., les cambodgiens descendaient à 0,07/100 hab., soit un rapport de 1 à plus de 1.400 !)
Cette fois-ci, les "cisco" de la téléphonie fixe et surtout mobile sont européens, une occasion pour le vieux continent d’imposer ses règles du jeu dans un des domaines important et rentable de la nouvelle économie. Les européens, avec leur standard numérique GMS, plus performant que les standards américains, s’octroient les marchés du sans fil en Asie, en Australie et en Amérique Latine. Les cours des actions de Nokia, Ericsson, Alcatel et Siemens s’envolent et les Bourses de Paris, Londres, Francfort et Milan créent leur propre nasdaq pour les titres technologiques. Tout comme les self-made-men de la mythologie saxonne, un modeste employé sarde crée à partir de rien le géant Tiscali, sur le point de devenir le deuxième pourvoyeur européen de téléphones mobiles et d’Internet. Sûre de sa supériorité téléphonique, avec une Silicon Valley endormie sur les lauriers de son Internet fixe, l’Europe planifie des conquêtes d’encore plus longue haleine. Son euphorie boursière va de pair avec celle de Wall Street.
En 1997, l’industrie du hardware téléphonique, principalement européenne, et qui à l’époque produit la bagatelle de 550 millions d’appareils par an (Nokia à elle seule contrôle 40 % des ventes mondiales), se trouve face à des marchés saturés, de pur remplacement. Il devient alors urgent d’inventer une nouvelle technologie capable de les relancer. Le "next step" est donc d’intégrer Internet dans les téléphones mobiles, un pas déjà franchi par le japonais DoMoCo NTT avec sa technologie I-mode aux résultats néanmoins décevants. L’Europe suit le même chemin en adoptant tout d’abord deux technologies intermédiaires, WAP et GPRS, qui lui laisseront le temps de mettre au point un Universal Mobile Telecommunications System, UMTS, susceptible de lui assurer une supériorité sans faille sur plusieurs années dans le domaine du multimédia nomade (une supériorité technologique aujourd’hui partiellement menacée, avant même de naître, par le standard WLAN d’accès hertzien à Internet). Après avoir échoué dans une première tentative de faire adopter le standard japonais par l’Union Européenne, le lobby Nokia/Ericsson obtient de Bruxelles que les quinze pays de l’Union mettent aux enchères des concessions nationales d’UMTS, comme si sa commercialisation était imminente. Deux pays vertueux, la Suède et la Finlande, les octroient gracieusement. Les gouvernements des autres pays, plus avides et flairant la bonne affaire, profitent de l’occasion en concédant l’usage des fréquences UMTS à des prix vertigineux. La somme délirante de 314 milliards de dollars est mise sur la table pour s’assurer des licences dites de troisième génération, et cela dans des pays parmi les plus saturés au monde en téléphonie. Le prix par habitant payé par les concessionnaires atteint 625 $ au Royaume-Uni, 620 $ en Allemagne, 361 $ en Espagne, 270 $ en France, 242 $ en Italie... (à titre de comparaison, le prix payé pour l’ensemble de la téléphonie fixe, plus un réseau mobile, plus le monopole garanti sur neuf ans dans un pays de 22 millions d’habitants avides de téléphones - comme c’est le cas du Vénézuéla
-   n’a été que de 75 $/hab.)

A quelques mois de distance, l’Europe reproduisait la crise américaine, ajoutant à ses déboires dans les "nouvelles technologies" ceux de l’UMTS. Des centaines d’entreprises en faillite, Nokia décapitalisée à hauteur de 60 %, France Telecom de 72 %, Deutsche Telekom de 75 %, Ericsson affichant des pertes de presque deux milliards de dollars... Un scandale et des banqueroutes sur lesquels un silence embarrassé est vite tombé. Le 16 mars 2002, Deutsche Telekom annonçait le licenciement de 30.000 de ses 260.000 salariés. Ses actions, qui en mars 2000 valaient plus de 100 euros, s’étaient effondrées à 13,1 euros et ses pertes se montaient au premier trimestre 2002 à la somme pharaonique de 67,2 milliards d’euros, battant ainsi le record mondial, jusque là détenu par AOL-Time, du plus grand déficit de l’histoire économique... sauf à être rattrapée et surpassée par France Télécom qui annonce en juin 2002 des pertes proches de 70 milliards d’euros... Fin mai, l’anglais Vodaphone, le plus puissant opérateur de téléphonie mobile du monde, annonçait également un déficit de 19,7 milliards de dollars au cours de la dernière année fiscale. Comme par hasard, ce sont trois des pays qui ont payé le plus cher les licences UMTS, qui se retrouvent avec la téléphonie la plus endettée du monde.

Pour un Tribunal international
Que s’est-il passé au juste dans la partie européenne de la "société de l’information" ? Un Tribunal Economique International aujourd’hui hypothétique mais combien nécessaire, avec pouvoir de sanctionner les grands délits économiques contre l’humanité, aurait certainement condamné cette fuite en avant frauduleuse. En effet, ce que les scandinaves ont vendu en 1999 à la Communauté Européenne, la Communauté à ses quinze États membres et enfin les États aux opérateurs, c’était.... de la fumée, une technologie UMTS purement théorique, peut-être mi-opérationnelle en 2004, plus probablement en 2008, et de plus sans marché assuré (le bon sens indique que le véritable Internet, celui où nous consultons en pleine page l’Encyclopédie Britannique ou Le Monde, ne passera jamais sur le micro-écran d’un portable). Seules deux entreprises françaises ont senti la supercherie et se sont retiré à temps.

Il y a quelques années à peine, on pronostiquait qu’une heure de conversation téléphonique Europe/USA ne coûterait bientôt plus qu’un dollar, et que l’usage des câbles sous-marins par les grands opérateurs reviendrait à un dix-millième de dollar l’heure. Inutile de rêver, tout comme leurs collègues d’Internet, les opérateurs téléphoniques essaient maintenant de récupérer coûte que coûte les centaines de milliards perdus. Adieux donc le téléphone bon marché  ! Nous et nos enfants aurons à combler les pertes des deux spéculations les plus gigantesques de l’histoire de l’économie, et si nous sommes du tiers monde et de surcroît latino-américains, à un prix plus élevé que dans les pays du Nord, que nous finissons toujours par financer (d’après une étude conjointe Economist Intelligence Unit et Eurodata, le Vénézuéla, l’Argentine et le Mexique ont la téléphonie internationale la plus chère du monde, plus-values qui vont désormais dans les poches des multinationales propriétaires des réseaux locaux).
Ne serait-ce que dans ses aspects économiques, la "société de l’information" est très mal partie. Le catholique McLuhan avait rêvé d’un village global tissé de réciprocités, sans caciques et sans spéculateurs. Les choses ont tourné différemment. Des bulles spéculatives géantes du genre Internet ; des agissements franchement malhonnêtes du type UMTS, des faillites frauduleuses et hyper-corrompues modèle Enron ou Global Crossing, de sérieux conflits de compétence type Berlusconi avec abus flagrant de position dominante, des concentrations colossales et anti-pluralistes dans les domaines de la production, de l’émission et de l’espionnage des messages, etc. laissent planer des doutes tout à fait légitimes sur les chances qu’aura la "société de l’information" de devenir une vraie société, démocratique et plurielle.

En revanche, tout cela nous pousse à penser sérieusement la nécessité d’une sorte de Tribunal International de l’Information et de la Communication susceptible de juger les délits économiques et les atteintes au pluralisme et à la vie privée, qui ne manqueront pas de se reproduire à l’avenir dans ce domaine. Voilà une idée de celles qui n’aboutissent qu’en dix ou vingt ans. Beaucoup trop de tribunaux, se demandera-t-on ? Platon disait que la Justice pourrait bien être une invention des pauvres pour se défendre des riches. Qui sait ? Dans les faits, nous devons exiger de la globalisation qu’elle globalise également le pouvoir judiciaire, pour que personne ne puisse plus commettre d’injustices à l’échelle planétaire et obtenir ensuite d’être jugé par les seuls tribunaux de son propre pays.

Antonio Pasquali
Ancien Sous-Directeur Général de l’UNESCO, secteur de la Communication.
Source :: www.movimientos.org/foro_comunicación/
 
 
 


 

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SMSI : Compte rendu de la réunion informelle du Groupe de travail sur les mécanismes financiers (GTMF) du 16/11/2004 à Genève. 23 novembre 2004
SMSI : Compte rendu de la Réunion ouverte du Groupe des Amis du Président du 15/11/2004 à Genève 23 novembre 2004
SMSI : Réunion du 16/11/2004. Contributions de CSDPTT à l’ébauche du « Projet de Rapport » du 12 octobre 2004, soumis aux participants 23 novembre 2004
SMSI : Réunion DU 15/11/2004. Contribution de CSDPTT au « Document final de la seconde phase du SMSI » soumis aux participants 23 novembre 2004
Compte rendu réunion du collectif SMSI du 14 juin 2004 18 juin 2004
Déclaration du Conseil d’administration de CSDPTT à la veille de l’ouverture à Hammamet en Tunisie du PREPCOM1 de la deuxième phase du SMSI 17 juin 2004
LA SECONDE PHASE DU SMSI S’ANNONCE POUSSIVE 17 juin 2004
Récapitulatif des contributions de CSDPTT aux travaux et documents du SMSI 5 juin 2004
Compte rendu du SOMMET MONDIAL DE LA SOCIETE DE L’INFORMATION (SMSI). 1ère Phase GENEVE 10 - 12 décembre 2003 26 mars 2004
SMSI : Lettre ouverte à la direction générale de la Société de l’Information de la Commission Européenne 25 mars 2004
Financements et richesses, sujets tabous ? 17 mars 2004
Sommet Mondial de la Société de l’Information Genève 2003 : Quand les altermondialistes ratent le rendez-vous 23 février 2004
Sommet Mondial de la Société de l’Information : Compte rendu de PRECOM3 bis 2 -3 Décembre 2003 10 février 2004
Compte rendu Réunion Bilan de la participation de la Société Civile au SMSI organisée par le Ministères des Affaires Etrangères 30 janvier 2004
SMSI : Interview de Jean Louis Fullsack à l’issue de la phase 1 du processus 18 janvier 2004
SMSI. Jean Louis Fullsack interviewé sur RFI « Il faut des objectifs concrets de réduction de la fracture numérique » 12 décembre 2003
Compte rendu de la réunion du collectif SMSI France du 21/11/2003 24 novembre 2003
Forum Social Européen de Paris. Séminaire Sommet mondial sur la société de l’information, pour une alternative au dogme néo-libéral : compte rendu des débats 20 novembre 2003
Forum Social européen de Paris. Séminaire SMSI. La campagne CRIS pour le droit à la communication. Intervention de Myriam Horngren. 18 novembre 2003
Forum Social Européen de Paris. Séminaire SMSI. Vers un monde meilleur ou le " meilleur des mondes", intervention de Pascal Fortin. 17 novembre 2003
Forum Social Européen de Paris. Séminaire SMSI. Les enjeux du SMSI. Intervention de Djilali Benamrane (BPEM) 17 novembre 2003
Forum Social Européen de Paris. Séminaire SMSI. Financement des Infrastructures en Afrique » en vue de la réduction de la « Fracture Numérique », objectif essentiel du SMSI. Intervention de Jean Louis Fullsack (CSDPTT) 17 novembre 2003
SMSI (Sommet Mondial de la Société de l’Information) : Compte rendu de PREPCOM3 (Phase 1) 13 octobre 2003
Compte rendu réunion du collectif SMSI France du 9/09/2003 19 septembre 2003
Compte-rendu de la Réunion Intersessionnelle du SMSI à Paris (15 - 18 Juillet 2003) 1er août 2003
Financement des infrastructures de télécommunications en Afrique quelques pistes (SMSI - Réunion intersessionnelle - Paris 15-18 juillet 2003 . Intervention de Jean Louis Fullsack) 21 juillet 2003
SMSI : Compte rendu de la réunion du 10/07/2003 convoquée par le ministère des affaires étrangères 21 juillet 2003
Compte rendu de la réunion en vue de la constitution en France d’un collectif pour préparer le SMSI 15 juillet 2003
Contribution de CSDPTT au (projet de) plan d’action du SMSI (mai 2003) 2 juillet 2003
Contribution de CSDPTT au Projet de Déclaration des Principes du SMSI (mai 2003) 2 juillet 2003
Sommet Mondial de la Société de I’Information Un projet de plan d’action libéral et sécuritaire en contradiction avec l’objectif affiché de réduction de la fracture numérique 10 juin 2003
SMSI : Compte rendu synthétique et partiel de PREPCOM2 (Phase 1) 7 mars 2003
La Conférence des Plénipotentiaires 2002 de l’UIT (PP02) à Marrakech : Des résultats décevants 7 mars 2003
Texte soumis à la discussion des ONGs de France en vue d’une plateforme ou d’un collectif de préparation en France du Sommet Mondial de la Société de l’Information 1er mars 2003
SMSI : Compte rendu de la réunion à Paris MAE (Ministère des Affaires Etrangères) - Société Civile du 13 février 2003 14 février 2003
Déclaration de CSDPTT avant l’ouverture de la deuxième conférence préparatoire (PREPCOM2) du Sommet Mondial de la Société de l’Information (SMSI) 13 février 2003
La "Société de l’Information" des précédents qui plaident pour la mise en place d’un Tribunal International par M. Pasquali 20 décembre 2002
Marginalisation de l’Afrique dans la société de l’information, dépêche de l’agence PANA à la suite d’une interview de JL Fullsack 16 octobre 2002
Sommet Mondial De La Société De L’information, deux précautions à prendre de Antonio Pasquali 10 octobre 2002
SMSI : Compte rendu détaillé des réunions des 16 et 17 septembre 2002 à Genève 2 octobre 2002
SMSI : Compte rendu synthétique des réunions informelles à Genève des 16 et 17 septembre 2002 2 octobre 2002
SMSI : Contribution de JL Fullsack (CSDPTT) à la réunion informelle de Genève du 16 septembre 2002 16 septembre 2002
SMSI : Compte rendu de la PREPCOM 1 (première phase). Genève du 5 au 10 juillet 2002 12 août 2002
SMSI : Compte rendu de la réunion de concertation des ONGs françaises (juin 2002) 2 août 2002
Compte rendu de la conférence Webforce 08 juin 2002 9 juin 2002
Adresse aux participants de la réunion de Bamako de préparation du SMSI 7 mai 2002 9 juin 2002
Info-riches » ou « Info-pauvres » ! Et si l’on questionnait la mondialisation marchande ? Et si l’on repensait l’économie et la politique ? juin 2002
Réunion de concertation avec les ONG dans le cadre de la préparation du sommet mondial de l’information (SMSI), Paris les 21 et 22 avril 2002 6 mai 2002
Bamako 2002 Conference Consultation des Organisations non gouvernementales mai 2002
Fractures mondiales : Pour une économie politique de la société de l’information (de Philippe Quéau) avril 2002
Sommet mondial de l’information 2003 : Ne ratons pas le Rendez-Vous février 2002
 
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Sur ce thème : UIT (Union Internationale des Télécommunications)
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Les télécoms et le service public au Mali 10 octobre 2006
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SMSI : Réunion sur les modérateurs/facilitateurs des lignes d’action du SMSI 22 mars 2006
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Compte-rendu du PrepCom-2 de la 2ème phase du SMSI 5 avril 2005
SMSI : Contribution de CSDPTT au projet de Document final (24/12/2004) 4 janvier 2005
SMSI : Réunion DU 15/11/2004. Contribution de CSDPTT au « Document final de la seconde phase du SMSI » soumis aux participants 23 novembre 2004
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Sommet Mondial de la Société de l’Information : Compte rendu de PRECOM3 bis 2 -3 Décembre 2003 10 février 2004
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La "Société de l’Information" des précédents qui plaident pour la mise en place d’un Tribunal International par M. Pasquali 20 décembre 2002
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Point de vue : Pour connecter tous les villages, construire le réseau, Investir l’UIT, Taxer les transactions financières sur les Télécoms janvier 2001
"Les ONG à l’ère de l’information : octobre 1999
 
 
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