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« Escrocs » ou « Société Civile » : Le choix de l’UIT de JL Fullsack

« Escrocs » ou « Société Civile » : Le choix de l’UIT

La chronique des sociétés du secteur des télécommunications recoupe traditionnellement celle du secteur économique pour le meilleur et parfois -hélas- pour le pire. Ainsi se sont succédé pendant des décennies les bonnes nouvelles du développement des réseaux et de l’expansion des services pour aboutir à cette immense toile des télécommunications mondiales. Cette relative harmonie -relative, car elle a généré ou failli à supprimer les inégalités dans cette évolution entre pays industrialisés et pays dits en développement- a prévalu tant que les télécommunications ont été considérées conformément à leur nature comme des SERVICES par ce qu’on appelait alors la communauté internationale. Mieux, les Etats ayant généralement assumé leur rôle d’incitateur, ces services ont été compris par les communautés nationales, régionales voire mondiales (cf le rôle joué alors par l’UIT) comme une des composantes du « Service Public ».
L’avènement de l’ultra-libéralisme sous Reagan et son érection comme système de pensée unique par les institutions de Bretton Woods sous la pression des USA soutenue par le Royaume-Uni de Thatcher, a vite fait de tordre le cou à cette harmonie, et à ses principes porteurs -les services publics- obstacles irréductibles au déploiement libre du « marché  » et à l’affirmation de ses « règles » comme principes de gestion économique universels. Le démantèlement systématique des services publics de télécommunications par la déréglementation imposée1  si non acceptée2  a été la conséquence inéluctable de cette idéologie et de son expression : la pensée unique ultra-libérale. Les concepts qui la soutiennent ont changé le « paradigme » des télécommunications désormais proclamées MARCHANDISE avec la pression conjointe de l’OMC et -hélas- l’approbation voire la connivence de l’UIT.
Mais -au-delà de cette connivence et bien plus grave- l’UIT a largement ouvert ses portes aux gourous de cette «  pensée unique » pour analyser son organisation et son fonctionnement, mais aussi pour reformuler ses fonctions et ses activités principales. Sachant que l’UIT est une agence intergouvernementale on croit rêver, car voir les entreprises se substituer aux représentants des Etats est contraire à sa Constitution. Qu’importe : on fait approuver cette véritable révolution interne par une Conférence des Plénipotentiaires -précisément à Minneapolis- grâce à l’activisme et aux pressions de toutes sortes des Etats ultra-libéraux du « Nord » mais aussi -il faut bien se le mettre en tête- avec l’assentiment ou la passivité des Etats du « Sud » dont certains se découvrent soudain une vocation irréversible pour la pensée unique ultra-libérale. On s’interrogera encore longtemps sur cette véritable révolution des esprits ( ?) qui a conduit à des décisions aussi essentielles. La traduction en clair de ce qui précède a été la mise en place à l’UIT du Reform Advisory Panel (RAP) dont la dénomination indique le rôle et dont la présidence est assurée par Madame Livanos Cattaui, Secrétaire générale de la Chambre de Commerce International (Genève), probablement une « sommité du secteur télécoms » ignorée jusque là par tous les spécialistes du secteur .... Tout un programme, surtout si l’on ajoute que seuls les représentants de la pensée unique en font partie.
Conséquence de cette substitution entre services et marché et de son corollaire la substitution entre les instances d’Etat et l’entreprise privée : le rôle de plus en plus important des grandes sociétés aux premiers rangs desquels on trouvera les entreprises US et les protagonistes du « tout IP 3  » généralement les mêmes. Leurs mentors siègent au RAP comme l’immanquable John Chambers, PDG de Cisco, Michaël Armstrong, alors PDG d’AT&T ou John Roth, Vice-Président de Nortel. Dans leur sillage les grands « managers » de sociétés, des opérateurs « globaux » et d’autres entreprises alors particulièrement dynamiques -aux yeux des analystes et consultants patentés comme Arthur Andersen et consorts4
-  ont désormais leurs entrées à « la Tour », siège de l’UIT, et exercent leur influence dans ses commissions, groupes de travail ou simplement dans des rencontres informelles au plus haut niveau. Les Nouvelles de l’UIT, le journal officiel de l’Union, en relatent alors les échos publiables, insistant chaque fois sur la qualité et le rôle important -global est le maître mot- de ces hôtes célèbres qui « honorent l’UIT » par leur contribution
5  et leurs visites.
On ne citera pas tous ces « honorables visiteurs  » et on se bornera à en rappeler les plus « représentatifs  » comme l’ineffable Bernie Ebbers, ci-devant PDG de WorldCom, les PDG de Global Crossing, ou de Tyco. D’autres, moins connus du grand public, ont toujours leur espace réservé à l’UIT, ne serait-ce qu’en qualité de Membres des Secteurs et de sous-commission ou groupe de travail. En tant que tels ils contribuent à imprimer leur idéologie et leurs certitudes dans les réflexions sur l’évolution de l’UIT, sur l’évolution des réseaux mondiaux à travers les travaux de normalisation, ainsi que sur l’incontournable émergence des télécommunications mobiles de 3ème génération6 .
Or depuis la fin de 2001 et l’immense scandale Enron, ces « honorables visiteurs » défraient plus les chroniques judiciaires que les chroniques technologiques ou économiques. Outre Enron, qui a aussi une filiale télécoms aux USA (on l’oublie généralement) on trouve ainsi Adelphia, Qwest, Tyco, Global Crossing, GTS, WorldCom7 , Williams, Xerox, AOL Time Warner, et d’autres car la liste n’est pas close sur ces prédateurs, falsificateurs, mystificateurs, imposteurs et ... néanmoins Membres avec un M majuscule de l’UIT.
D’autres Membres du RAP ou des Secteurs de l’UIT ont entre temps peuplé la galerie toujours enrichie des PDG déchus pour incompétence ou imprévoyance dans l’exercice de leurs fonctions 8 ... mais ont gardé leur fonction à l’UIT, du moins si l’on se réfère à ses communications.
Ce privilège d’autres organisations aimeraient bien les partager : ce sont les ONG et autres associations composant ce que l’on a appelé « la Société Civile  ». Ils ont beau frapper à la porte. Elle reste désespérément fermée. Lors de la session du premier Comité Préparatoire
-  PrepCom 1- du « Sommet mondial de la société d’information  » (SMSI) en juillet dernier à Genève, ses honorables représentants -sans guillemets cette fois- ont à nouveau sollicité le Secrétaire général de l’UIT qui les a éconduits avec le sourire en leur proposant le titre de Membres (avec un m majuscule) ... du SMSI. Une sacrée promotion ... pour ce « Sommet » car ses débuts se sont avérés laborieux et auraient carrément été ternes et routiniers sans l’aiguillon et l’apport riche des ONG en particulier.

Moralité (si l’on peut dire) : l’UIT préfère comme partenaires les escrocs et les prédateurs ou les mégalomanes incompétents du « secteur des télécommunications  » aux représentants des associations dont la grande majorité s’appuie sur la générosité, l’engagement, la solidarité, la compétence et le désintéressement de ses membres.

Nous exprimons donc avec fermeté notre réprobation résolue contre de telles connivences car elles sont à la limite du délit, et mettons sévèrement en garde l’UIT sur son « jeu dangereux », pour elle mais aussi pour tous ceux qui ont encore un restant d’espoir dans sa capacité de réaction, à savoir les Pays en Développement et une bonne partie des Associations de la Société Civile ! Dont CSDPTT, pour l’instant encore ...
Il est plus qu’urgent que l’UIT change radicalement et en profondeur ses choix, et revienne aux fonctions de base pour lesquelles ses fondateurs l’ont bâtie et ses plus fervents défenseurs l’ont soutenue jusqu’ici. Pour y parvenir elle doit impérativement choisir ses nouveaux partenaires. Et vite, car elle a déjà perdu beaucoup de temps ... et de crédit.

Jean-Louis FULLSACK
Ancien Expert principal UIT (1978 - 1998)
 

notes :
1 Notamment par la Banque Mondiale comme contrepartie et condition de ses prêts
2 On rappellera les réticences de quelques PeD en Afrique et en Amérique Latine notamment
3 Les réseaux entièrement réalisés selon la technologie primaire Internet et son protocole IP
4 Parmi lesquels on trouve aussi l’ « auditeur attitré » de l’UIT
5 Contributions exclusivement au plan des idées ... toutes faites et -évidemment- non financières
6 On en connaît surtout les flops à répétition et les échéances constamment repoussées pour cause d’immaturités et de difficultés non appréhendées
7 Dont le détournement frauduleux dépasse de loin celui d’Enron, puisqu’il atteint -pour l’instant- plus de 7 milliards de dollars
8 La liste est longue ; on ne citera donc que les plus « gros » : Armstrong, Bonfield (BT), North,...
 


 

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