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Solvabilité en zone rurale. Sebastien Heinz.

Solvabilite en zone rurale et télécentres ?

1.SOLVABILITE EN ZONE RURALE
1.1 / Télécentres : de bons indicateurs .
Des formes de "Téléboutiques" ou de "télécentres" se multiplient en Afrique Subsaharienne et plus particulièrement au Sénégal, au Mali, au Niger, au Burkina Faso ou en Côte d’Ivoire. Ces télécentres proposent des communications téléphoniques avec une surtarification variable selon les pays (au Mali, de 15 à 20% ; au Sénégal, de 30 à 70%).
Les télécentres sont intéressants pour étudier la solvabilité des populations, que ce soit en milieu rural ou en zone urbaine : les télécentres sont présents aussi bien en zone rurale qu’en zone urbaine, et la surtarification imposée permet de mesurer s’il existe une vraie demande solvable en télécommunications.
Le fort trafic généré par ces télécentres dans les zones rurales où ils se développent tend bien à démontrer que les populations sont disposées à payer (et même plus cher) pour disposer du téléphone ou pouvoir l’utiliser.

1.2 / Zones de forte émigration
Le fort trafic généré par les télécentres au Sénégal a amené la SONATEL à doubler ses capacités dans la région de St Louis, à Mattam sans réussir à résorber le problème de saturation du trafic et des listes d’attentes.
Le département de Battam, zone rurale, est une zone de fort commerce et de très forte émigration. La demande en téléphone est toujours croissante. Les télécentres de cette zone sont des points de rendez-vous téléphoniques habituels pour des villages entiers non desservis. Un village disposant d’un ou plusieurs télécentres permet ainsi a l’ensemble des villages environnants de disposer d’un accès téléphonique. La forte émigration caractéristique de cette zone explique l’intense trafic téléphonique, en particulier en fin de semaine, où le réseau sature (jusqu’à un appel sur trois mis en échec...). Dans cette zone, la demande est donc très forte et tout à fait solvable, comme le montre le volume du trafic (alors que le coût des communications n’est pas négligeable : environ 70% plus cher que la SONATEL).

1.3 / Zones à potentiel économique
Au Sénégal, dans la région de Thiès, les télécentres occupent là aussi une part importante du trafic. Sur l’ensemble de la région, les 807 télécentres (urbains et ruraux confondus) réalisent un trafic bimestriel de plus de 200 millions de FCFA, soit environ 250.000 FCFA par télécentre. Proportion que l’on retrouve dans un village de cette région.
On y compte 14 abonnés, dont deux télécentres qui réalisent à eux seuls le tiers (environ 500.000 FCFA pour le bimestre mars-avril 1998) du trafic des 14 abonnés. Preuve encore d’un réel marché en développement, alimenté par des populations solvables.
Dans cette même région, le déploiement est limité non pas par une solvabilité insuffisante mais par insuffisance technique : le réseau est en saturation de capacité. Des demandes de lignes ont été déposées, les cautions déjà versées dans certains cas, alors qu’aucune solution n’apparaît à court terme. C’est le cas au village de Pout (13 télécentres pour 46 abonnés), sans disponibilité pour de nouveaux abonnés : les télécentres n’ont qu’une seule ligne téléphonique attribuée, alors qu’ils ont tous demandé à en obtenir deux, sans compter les demandes de résidentiels non satisfaites.
Il existe en zones rurales de nombreuses zones d’échanges économiques (en particulier sur les zones frontalières ou côtières), dans lesquelles l’argent n’est pas un obstacle à l’accès à la téléphonie car il existe des enjeux économiques forts pour la plupart des communications. Outre les télécentres qui s’affirment comme des affaires très rentables, le développement du GSM dans certaines de ces zones prouve également (vu le caractère dissuasif en général des tarifs) qu’il existe des besoins et même certaines fortes solvabilités.

1.4 / Cercle vertueux
Sans pour autant affirmer que tout le monde en zone rurale pourra se payer un accès au téléphone, une forte majorité de la population est disposée à en payer le prix, au vu du succès des télécentres. C’est un cercle vertueux qui s’enclenche avec l’apport des télécommunications : les télécentres permettent la création de deux emplois de service pour une ligne téléphonique. C’est alors l’ensemble de l’économie locale qui est alimentée. En outre, les communications passées concernent pour une bonne part des informations de type économique (prix de telle denrée sur les différents marchés, par exemple), qui à terme permettent de développer les échanges et donc l’économie locale. Tout ceci permet de développer peu à peu la solvabilité de toute une région.

2. TELECENTRES EN AFRIQUE
Les télécentres constituent un phénomène encore relativement limité au Sénégal, et qui est intéressant en terme de connectivité offerte aussi bien en milieu urbain qu’en milieu rural. En milieu rural, son rôle est souvent d’autant plus prépondérant. L’importance prise par les télécentres démontre l’existence à la fois d’une demande et d’une solvabilité en zone rurale.
2.1 / Définition d’un télécentre (cas du Sénégal)
Il s’agit d’accorder une autorisation à des personnes physiques ou morales d’ouvrir et d’exploiter des centres de télécommunication (comprenant une ou plusieurs lignes téléphoniques, des services de télécopie, de photocopie, etc.). Un contrat d’exploitation de " Télécentre privé ", assorti d’un numéro d’agrément lie ces personnes à la SONATEL.
La SONATEL a encadré par un cahier des charges le développement des télécentres. Officiellement, le télécentre privé est un local, objet d’une occupation privative et spécialement aménagé pour vendre des services de télécommunications (Définition de la SONATEL). Le local doit faire 12 m² au minimum et comprendre un dispositif de taxation. Dans les faits, la stricte observance de ce cahier des charges n’est pas toujours évidente, que ce soit en ville ou en zone rurale.

2.2 / Frais d’établissement et exploitation
Au Sénégal, les tarifs sont en nette augmentation (la caution demandée a plus que doublé en 1998 pare rapport à 1997, voir plus bas), et les frais de raccordement sont demeurés inchangés alors qu’ils baissaient pour les particuliers.
Le télécentre est autorisé au Sénégal à majorer les taxes de communication dans une limite maximale de 75% par rapport au tarif de la taxe de base de la SONATEL en vigueur (60FCFA). Le maximum légal autorisé est donc de 105 FCFA T.T.C. par unité actuellement.
La facturation est mensuelle et un délai maximum d’un mois est accordé à l’exploitant pour le règlement des sommes dues.
Les frais au Sénégal en juin 1968 étaient les suivants Frais de raccordement : 67.200 FCFA Appareil de taxation recommandé par la SONATEL : 100.000 FCFA .
Caution immobilisée :
500 000 FCFA par ligne à Dakar,
300 000 FCFA par ligne dans les régions.
Au Cameroun, l’impulsion de base de l’opérateur public est de 40 FCFA, et comme au Sénégal les téléboutiques sont libres de fixer le tarif de vente (sans plafond par contre). Cette approche, devant normalement susciter une concurrence et une modération des prix, a abouti à une entente implicite des téléboutiques sur un tarif de 100 FCFA l’unité de base En août 1998, les Frais d’établissement au Cameroun étaient les suivants :
Frais de raccordement : 60.000 FCFA
Taxes de raccordement : 40.000 FCFA

2.3 / Services offerts
Au Sénégal, chaque télécentre possède généralement deux lignes téléphoniques, et certains télécentres offrent la possibilité d’émission et réception de fax. La SONATEL a loué à certains d’entre eux des terminaux Minitel pour consulter l’annuaire électronique. Au Cameroun, comme au Sénégal, plusieurs téléboutiques offrent en ville outre le service fax, des services de photocopie et informatiques, et également la messagerie électronique et l’accès à Internet (cf. tarifs pratiqués plus bas). Les exploitants du télécentres assistent les clients analphabètes, et ceux qui auraient des difficultés quant à l’utilisation des appareils.
Le dispositif de taxation est visible du client (en général sur le bureau du gérant, qui le remet à zéro sous ses yeux) et permet au client de vérifier le nombre d’unités d’appel qui lui sont facturées. Le client peut demander à ce que soit limité le temps de sa communication en fonction de ce qu’il peut ou veut dépenser.
Certains télécentres sont beaucoup utilisés non pas pour appeler mais pour être appelé : le correspondant appelle au télécentre et le gérant va chercher la personne demandée chez elle. Cette pratique n’est pas complètement généralisée. Certains télécentres la tolèrent juste, comme moyen de faire crédit : si un client n’a pas assez pour payer une communication longue, le gérant, comme geste commercial, autorise le client à se faire appeler pour continuer sa communication.
Tarifs pratiqués au Cameroun (août 1998)
Fax émission : outre le tarif de connexion téléphonique, 3 FF par page.
E-mail émission : < 5 lignes : 3,50 FF
> 5 lignes : 6,00 FF
fichier 0 à 50 ko 10,00 FF/fichier
chaque 50 ko supplémentaire : 5,00 FF
E-mail réception : texte N/B 8,00 FF / page
Texte couleur 12,00 FF /page
fichier 0 à 50 ko : 15,00 FF
Navigation sur le web : 18,50 FF pour 7 mn, augmenté d’une communication locale

2.4 / Développement des télécentres
Initié par l’implantation de 4 télécentres pilotes en 1992, le projet a rapidement pris une certaine ampleur, puisque à présent (mi 1998), on compte environ 6.500 télécentres au Sénégal. Il est très simple de créer un télécentre, et c’est pourquoi on assiste en ville à une véritable guerre commerciale. Plusieurs télécentres peuvent se côtoyer (alors que la loi l’interdit normalement) en proposant des tarifs particulièrement bas (jusqu’à 65 FCFA T.T.C. la taxe de base alors que la SONATEL la facture déjà 60 FCFA T.T.C.).
Le très fort développement de ces commerces commence à poser problème, le marché devenant peu à peu saturé en ville. Il semble en effet que les situations d’un télécentre à un autre puissent être très variées ;
certains récolteront jusqu’à 200 unités par jour (zone marchande) tandis que d’autre mal placés resteront à une vingtaine.

2.4. / Impact en milieu rural
60 à 70% des 6500 télécentres sénégalais se trouvent à Dakar, les 700 télécentres privés répartis en milieu rural (723 répertoriés en mai 1998) développent quant à eux une intense activité.
La région de Thiès donne un échantillon représentatif. Il y a 8251 abonnés au total, dont 597 en milieu rural (données de juin 1998). Pour 807 télécentres au total, 135 sont en zone rurale. Comme au niveau national, on trouve donc une proportion d’environ 12% de télécentres en zone rurale.
Leur marché est loin d’être saturé, il est au contraire en pleine croissance. Les télécentres ruraux représentent parfois le seul abonné d’un village. En moyenne, environ 25% des abonnés dans ces zones sont en fait des télécentres, contre 4 à 6% seulement au niveau national. Le volume de trafic généré par les télécentres en milieu rural est grandissant ; à titre d’exemple le cas du village de la région de Thiès évoqué plus haut est assez caractéristique.
La part très importante des télécentres dans le trafic global des zones rurales prouve l’existence d’une demande grandissante en plus d’une réelle solvabilité des populations.
L’impact des télécentres apparaît incontournable tant sur le plan de la connectivité télécom (pouvoir appeler, et assez souvent être appelé), que sur le plan économique (développement d’un commerce et création d’emplois). Sur le plan télécom, il amène à relativiser les indicateurs de télédensités, ne décrivant pas l’accessibilité au téléphone fournie par les télécentres.

2.5. / Expériences similaires ailleurs
L’expérience sénégalaise en matière de télécentre a incité d’autres pays à en favoriser l’émergence, en particulier au Mali, au Burkina Faso ou au Niger. Le rôle des télécentres ruraux dans ces pays, quoique grandissant, demeure à ce jour encore limité.
Au Burkina Faso, il est possible d’ouvrir un télécentre depuis septembre 1996. La caution est fixée à 300.000 FCFA pour 26.600 FCFA de taxes de raccordement. Au Niger, une trentaine environ de télécentres est exploitée. Mais la caution demandée est plutôt décourageante : 1.000.000 FCFA, pour 36.000 FCFA de frais de raccordement.

3. MICRO-FINANCEMENTS DE TELE-CENTRES : Exemple de la Grameen Bank
En milieu rural, les télécentres (raccordés à l’opérateur historique) se heurtent le plus souvent à des problèmes de financement initial. Il est nécessaire de trouver un mode de micro-financement pour des télécentres éventuellement basés sur d’autres technologies (satellitaires par exemple). C’est la démarche de la Grameen Bank.

3.1 Principes fondamentaux
3.1.1 Historique de la Grameen Bank
Fondée suite à la famine de 1974 au Bangladesh, la Grameen Bank réalise des micro-crédits auprès des femmes du Bangladesh pour de petits projets le plus souvent dans le domaine agricole. 94% des actions soutenues concernent des femmes du Bangladesh. Aujourd’hui, plus de 2 millions de micro-crédit ont été accordés, pour un montant total de plus d’un milliard de dollars de prêt.
La démarche de la Grameen Bank est d’intervenir là où le marché ne le fera pas et donc ainsi d’en corriger les insuffisances, tout en restant rentable. De fait, cet objectif est atteint. Au cours de ces 5 dernières années, la Grameen Bank a vécu en total autofinancement, sans aucun subside extérieur.

3.1.2 / Le domaine des télécommunications au Bangladesh
En 1996, la Grameen Bank s’est penchée sur la question du marché de l’information. Au Bangladesh, 90% de la population est en zone rurale, ce qui représente environ 100 millions de personnes vivant en villages isolés. Le revenu par habitant est d’environ 150 US$, alors que l’installation d’une cabine téléphonique nécessite 500US$ de dépôt.
En Inde, il existe des cabines publiques partout dans le pays, y compris dans les petits villages ; ce n’est absolument pas le cas au Bangladesh.
L’objectif de la Grameen Bank est de permettre la couverture de tous les villages par du téléphone, étant entendu qu’il y a de réelles possibilités d’en tirer des revenus. Jusqu’alors, le monopole ne permettait pas à Grameen Bank d’intervenir. Le changement de gouvernement en 1996 a permis l’attribution d’une licence et l’apparition de deux filiales : Grameen Telecom et de Grameen Phone, la première louant les services de la seconde aux villages.

3.2 / Micro-financements proposés
L’installation d’un téléphone en village coûte 470US$. Cette somme est prêtée par Grameen Bank aux femmes intéressées, avec des remboursements hebdomadaires échelonnés sur deux ans ; au terme de ces deux ans de remboursements, les femmes deviennent propriétaire de l’installation téléphonique. Celle-ci, qui auparavant était seulement un symbole de réussite et de statut social, devient de plus en plus un outil popularisé et généralisé.
Il existe aujourd’hui 63 opérateurs de villages, et d’ici fin 1998, ils devraient se compter en centaines. L’ambition de Grameen Bank et de ses filiales télécom est de permettre de financer et de déployer le téléphone dans 40.000 villages sur 5 ans.
Les femmes qui prennent en charge l’exploitation de ces mini télécentres assurent là une activité rentable. Elles peuvent appliquer une surtaxation faible (de l’ordre de quelques centimes) qui, sans pénaliser ou décourager trop fortement les utilisateurs potentiels, permet de dégager des bénéfices et donc de pérenniser l’installation.

3.3 / Résultats attendus et constatés
L’expérience montre que 30 à 40% des communications sont le fait de femmes, en particulier à destination de centres de santé, de centres vétérinaires, de parents. L’accès téléphonique est primordial dans une société comme le Bangladesh, patriarcale et musulmane, car il permet aux femmes de garder un contact plus fort et plus soutenu avec leur famille.
Pour les petits producteurs, le téléphone permet de gagner du temps et de l’argent. Ils évitent ainsi de se déplacer sur des marchés où le prix de leurs marchandises est trop bas pour que cela en vaille la peine. Cela permet également de réduire les intermédiaires au strict minimum. Il est prévu de développer la panoplie de services offerts par Grameen Phone. En particulier, sont à l’étude des transferts sécurisés d’argent via les liaisons téléphoniques déployées progressivement. Cela permettrait là encore d’économiser du temps et de l’argent pour un grand nombre de villages.

Sébastien Heintz


CSDPTT coopération Solidarité Développement aux PTT BP8 75261 Paris Cedex 06


 

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