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En Afrique, construire les alternatives aux privatisations

Cet article est extrait du livre "Télécommunications entre Bien Public et marchandises". La présentation du livre se trouve à l’adresse http://csdptt.org/article388.html. Vous trouvez aussi à l’adresse http://csdptt.org/article391.html, deux interviews sur la génèse du livre.


Alors que le mouvement de déréglementation et de privatisation semble avancer tel un rouleau compresseur, surtout dans les pays du Sud vulnérables aux pressions des institutions financières internationales, il lui arrive de rencontrer en Afrique des obstacles imprévus. D’une part certains services publics semblent insuffisamment juteux pour attirer les opérateurs habitués à de hauts taux de rentabilité. D’autre part, des syndicats nationaux peuvent faire la preuve de leur capacité de résistance et proposer des alternatives crédibles. À cet égard, la coopération-concertation avec les salariés des télécoms dans les pays du Nord peut s’avérer très bénéfique mais la participation des usagers reste indispensable pour que soit pris en compte leur besoin.


En Afrique, construire les alternatives aux privatisations

Bruno Jaffré

Plusieurs articles de cet ouvrage traitent de façon éloquente des dérives de la libéralisation dans les télécommunications et de ses effets destructeurs. Mais penser que le libéralisme s’installe triomphalement sans possibilité de retour en arrière reviendrait à rejoindre le camp des tenants de la “ fin de l’histoire ”. Après tout, une quinzaine d’années de déréglementation compte peu par rapport à 150 ans d’histoire de la télécommunication moderne et près de 80 ans de monopole, de l’Etat en règle générale, sur les réseaux de télécommunications. Cette histoire nous enseigne que des retournements ont déjà eu lieu dans le passé, même s’il doit s’agir plutôt aujourd’hui pour le mouvement social de s’atteler patiemment à refonder le service public plutôt que de revenir à la situation passée. Mais celle-ci a en tout cas permis, dans les pays développés, la construction de réseaux sur lesquels s’appuyer et permettant de connecter tous les usagers, quelles que soient leurs situations géographiques.

En Afrique, la problématique apparaît toute différente. Même s’il faut se garder d’uniformiser la situation du continent, force est de reconnaître que pour l’essentiel les réseaux ne sont pas développés et que dans la plupart des cas ils n’arrivent même pas à couvrir l’ensemble des préfectures. Il s’agit non seulement de satisfaire au droit à la communication pour tous, mais aussi de participer à la création des conditions minimales du développement économique. La communication à distance permet non seulement une perpétuation des liens sociaux dans un contexte de mobilité des populations accru par une économie de survie, mais peut aussi servir de support à d’autres “ biens publics ” tout aussi indispensables, comme la santé et l’éducation.

1. La libéralisation n’est pas la panacée

Blocage du processus de privatisation dans de nombreux pays

Dans la plupart des pays d’Afrique, le service public est loin d’avoir atteint son universalité. Pourtant, sous prétexte de primauté des lois du marché seules à même de favoriser le développement des télécommunications, les néolibéraux s’emploient à empêcher son essor pour la satisfaction du besoin essentiel de communication pour tous, à un prix abordable quel que soit le positionnement géographique. Privatisation, déréglementation et libéralisation, tel serait le dogme en forme de triptyque seul capable de lutter contre la “ fracture numérique ”. La réalité devrait pourtant inciter à une plus grande ouverture d’esprit.

Dans un précédent article [1], nous avons longuement tenté de procéder à un premier bilan des privatisations des télécommunications africaines. Et nous en avions conclu : “ Contrairement à ce qu’affirment les libéraux pour se justifier, la privatisation ne permet pas de développer les télécommunications des pays pauvres qui ont besoin de financement et ne sauraient donc en constituer l’unique solution. Elle permet par contre aux multinationales, souvent anciens opérateurs historiques, de s’installer dans des pays obligés de s’ouvrir par les accords de l’OMC, d’entrer dans le capital des opérateurs les plus rémunérateurs et de rapatrier ainsi une partie des bénéfices réalisés en position de monopole et de compenser ainsi les pertes subies sur leur marché d’origine.

Quant aux classes dirigeantes, et leurs nombreux “prédateurs”, des pays où les opérateurs étaient les plus prometteurs, la privatisation ne les empêche pas de continuer à toucher leur rente, soit par les dividendes qu’ils touchent en tant qu’actionnaires, soit en continuant à ponctionner le Trésor public nouvellement alimenté par les dividendes au titre des parts que conserve l’État dans l’opérateur.

Enfin, et ce n’est pas des moindres de l’utilité de privatisations imposées par le Fonds monétaire international, les énormes sommes versées lors des privatisations ne sont pas investies dans le développement des télécommunications, puisqu’elles sont versées au Trésor public. Elles sont ainsi disponibles ponctuellement pour les prédateurs les mieux organisés mais surtout elles permettent de rembourser une partie de la dette... ”

A peine entamé, puisqu’il ne date que de 1995, le schéma préétabli des libéraux, conçu depuis les pays développés et exporté sans nuance - à savoir la privatisation des opérateurs historiques en vue de préparer l’ouverture à la concurrence -, se heurte à de nombreuses difficultés. La période actuelle se caractérise en effet par l’absence de candidats fiables pour entrer dans le capital des opérateurs historiques, particulièrement dans les pays les plus pauvres.

Ainsi, sept ans après le lancement du processus appliqué par la plupart de pays, le plus souvent sous la contrainte, on comptait encore en 2002 trente pays dont l’opérateur historique conservait un statut public bénéficiant du monopole dans la téléphonie fixe, tandis que vingt-deux l’avaient partiellement privatisé [2]. Peu d’entre eux ont réussi depuis à ouvrir le téléphone fixe à la concurrence, alors que le processus est engagé presque partout. Il semble par ailleurs que dans plusieurs pays, les négociations directes avec des multinationales sont engagées pour une cession d’une partie du capital de gré à gré hors appel d’offres, ce qui laisserait la porte ouverte à toutes sortes de dérives. Pourtant, les besoins en matière de communications s’expriment de plus en plus ouvertement, notamment depuis le développement très rapide de la téléphonie mobile [3], alors que son usage reste hors de portée du plus grand nombre. Dans le cas contraire, il grève lourdement le budget familial des abonnés, au détriment sans doute d’autres besoins élémentaires en matière de santé, d’éducation des enfants, de logements ou d’habillement, et peut-être aussi de la solidarité familiale. Les développements récents ne viennent en rien infirmer cette analyse.

Bilan mitigé pour les privatisations effectuées et inquiétude pour l’avenir

D’autres privatisations constituent aujourd’hui de véritables filons pour les multinationales comme France Télécom, au Sénégal ou à l’Île Maurice, ou Vivendi au Maroc. La première date de 1996, et la dernière fut réalisée en 2000, alors que, dans ces trois pays, les opérateurs affichaient une relativement bonne santé au moment de l’ouverture du capital.

La déréglementation n’en est qu’à sa phase initiale, alors que de larges portions du territoire ne sont toujours pas couvertes par le réseau fixe. Si elles le sont parfois par le réseau mobile, c’est à des prix difficilement accessibles pour les populations rurales [4]. On ne peut que s’étonner à cet égard que ceux qui glorifient le développement rapide du réseau mobile sont les mêmes qui prônent tous azimuts le développement de l’Internet, ce que ne permettra pas le réseau mobile. Le service public n’est donc pas assuré alors que, dans un univers concurrentiel, les opérateurs historiques vont devoir, de la même façon que dans les pays développés, concentrer leurs investissements sur les services à forte valeur ajoutée et sur des segments du marché réservés aux entreprises ou aux populations les plus aisées. Tout porte à croire que les secteurs où s’exerce la concurrence sont extrêmement réduits, et que les anciens opérateurs historiques, privatisés au profit de multinationales, resteront en situation de monopole sur le reste du marché, en position d’imposer leurs conditions - notamment des prix de services de base élevés. Par ailleurs, il est peu probable de voir les agences de régulation s’opposer efficacement aux multinationales en cas de conflit, du fait de la faiblesse de leurs moyens.

Pour les pays où les conditions étaient favorables, le développement du réseau et des nouveaux services s’est poursuivi après les privatisations, alors le plus souvent réalisées avec le maintien du monopole sur le fixe. Mais la couverture totale du territoire, c’est-à-dire la connexion de tous les villages du pays qui apparaît comme un objectif minimum, est loin d’être atteinte. Ces pays s’apprêtent pourtant à poursuivre leur fuite en avant vers toujours plus de déréglementation en ouvrant totalement le marché, en particulier sur le fixe, comme l’impose l’AGCS [5]. La contradiction entre la réalisation de cet objectif de service public et cette nouvelle fuite en avant risque bien d’apparaître de plus en plus flagrante.

Au Sénégal par exemple, l’État vient d’affirmer son objectif de connecter tous les villages d’ici 2010, tout en ouvrant la concurrence sur le fixe et en mettant en vente les quelques 27 % qu’il détenait encore dans le capital de la Sonatel. Quels moyens aura-t-il à sa disposition pour contraindre les opérateurs à respecter cet engagement ? Si la Sonatel a largement atteint ses objectifs de développement du réseau fixe assignés au moment de la privatisation - et l’on ne peut manquer à cet égard de se demander s’ils étaient suffisamment ambitieux -, les exemples contraires sont nombreux comme au Niger, en Guinée ou en Tanzanie par exemple.

Pour d’autres pays, en plus mauvaise posture il y a quelques années, la situation a pourtant bien changé. Un certain nombre d’entre eux ont redressé l’état de leurs opérateurs historiques - comme le Mali ou le Burkina Faso - et se sont lancés dans d’importants programmes d’investissements [6]. Depuis le krach des télécoms, ils ne trouvent pourtant pas de “ repreneurs stratégiques ” acceptant d’entrer dans le capital à des prix qui prendraient réellement en compte ces améliorations, tout en acceptant des obligations à la mesure des besoins (développement des services de base, couverture nationale), en complément du développement des services à forte valeur ajoutée. Quant aux pays les plus pauvres tels la Guinée ou le Niger, où la privatisation a d’ores et déjà échoué, il paraît peu probable qu’ils retrouvent un autre opérateur stratégique apte à relever le défi du développement des télécoms locales, tout en satisfaisant les exigences de profit de la maison mère.

2. Pour d’autres pays, pas d’autre alternative que de compter sur ses propres forces

Dans une telle situation, il ne reste plus d’alternative pour les pays concernés que de reprendre les destinées de leurs opérateurs de télécommunications. Mais nous disons bien “ pays ”, et non “ Etats ” : l’État a un rôle déterminant à jouer en tant que superstructure, mais sans être l’unique acteur. Les résistances se font jour pour éviter que les opérateurs ne soient bradés à vil prix, sous prétexte de satisfaire aux obligations de privatisation imposées de l’extérieur [7].

Les syndicats impliqués dans l’avenir des opérateurs

Dans un certain nombre de pays, une forme de libéralisation politique, à laquelle ils ont souvent contribué, a permis aux syndicats de se libérer des tutelles des partis uniques pour mieux s’atteler à la défense des intérêts des salariés. De plus, les taux de syndicalisation sont bien plus élevés qu’en France [8], et lorsque les salariés se mettent en grève, celle-ci est largement suivie, ce qui en fait un instrument particulièrement efficace.

De façon quasi unanime, et jusqu’à une période récente, ils ne s’opposaient pas aux privatisations. Non qu’ils s’alignent sur les thèses libérales, mais plutôt ils considèrent que, jusqu’ici, les Etats ont exercé une tutelle trop lourde sur les opérateurs, parfois à des fins politiques, parfois pour investir dans d’autres secteurs. Les investissements sont soumis à de multiples contrôles de l’Etat, mais aussi des institutions de Bretton Woods qui veillent à la réduction des dépenses publiques et de la dette, alors que les opérateurs concurrents n’ont pas ce type de contrainte, d’où le développement parfois très rapide des opérateurs mobiles. En réalité, certains espèrent de la privatisation et de l’entrée d’un opérateur stratégique qu’il les libérera de ces tutelles et qu’il permettra aux opérateurs d’avoir un accès plus rapide à des financements.

Mais, de même que la dérégulation est un phénomène évolutif dont la vitesse est différente suivant les pays, les positions des syndicats évoluent. Au Sénégal, l’intersyndicale de la Sonatel, d’abord opposée à la privatisation de cet opérateur historique, s’en félicite aujourd’hui [9]. Des mouvements de grève ont parfois éclaté, notamment lors des premières années, qui ont permis aux salariés d’obtenir des avantages. Et tout dernièrement, l’annonce de l’Etat sénégalais de vouloir vendre les 27 % de parts qui lui restaient dans l’opérateur a entraîné de fortes critiques de l’intersyndicale, qui parle à cette occasion de “ libéralisation sauvage ”.

Au Mali, le syndicat des salariés de la Sotelma a bloqué momentanément l’interconnexion de l’opérateur mobile concurrent Ikatel, filiale de la Sonatel sénégalaise. Il exigeait que la Sotelma se dote d’un analyseur de trafic capable de calculer les sommes dues par Ikatel pour l’usage de son réseau et que ce concurrent respecte le plan de numérotation. Le syndicat dénonçait également la partialité du Comité de régulation des télécommunications, qui avait autorisé Ikatel à utiliser un préfixe autre que celui prévu par ce plan [10]. Au Niger, l’intersyndicale a été la première à tirer la sonnette d’alarme [11] sur le non respect par le consortium sino-libyen de ses obligations en terme de développement du réseau. Cette alerte a entraîné un débat à l’Assemblée nationale, enjoignant l’Etat de contraindre l’opérateur à respecter ses engagements, sous peine de dénonciation du contrat.

Au Burkina Faso, le syndicat des salariés de l’Onatel, le Synatel, a appelé à la grève lorsqu’il estimait que l’interconnexion du réseau concurrent de téléphonie mobile se faisait au détriment de l’opérateur public. Alors que le processus de privatisation est engagé depuis plusieurs années, aucun candidat ne s’est présenté le 7 juin 2004, date du dépôt de candidature fixée par l’appel d’offres pour l’achat de 34 % du capital. [12] Pourtant, on peut y lire : “ Les candidats présents, conscients de cette situation du manque d’enthousiasme des grands opérateurs, posent des conditions qui tendent à modifier fondamentalement la stratégie et les conditions prévues dans le dossier d’appel d’offres ”.

Alors que les apports attendus du partenaire stratégique concernent essentiellement “ sa capacité financière permettant l’exécution des actions de développement retenues dans le plan stratégique ”, “ une expertise sur le plan commercial, marketing et dans le domaine des NTIC ”, et une bonne assise internationale permettant de défendre efficacement les intérêts de l’Onatel, le document constate “ qu’aucun des candidats ne remplit la condition d’opérateur de rang mondial ”. Par ailleurs, “ dans la plupart des cas, les cahiers des charges ne sont pas respectés ; très souvent, ils se contentent d’exploiter le réseau sans aucun apport en expertise et en capitaux. Financièrement, les partenaires font appel aux mêmes bailleurs de fonds pour le financement de la mise en place des infrastructures ”. Or c’est déjà ce qu’avait réussi à faire partiellement l’Onatel dans la période récente. Aussi le syndicat préconise-t-il un changement de stratégie : soit se passer d’un opérateur stratégique en ouvrant le capital aux privés nationaux, soit introduire des titres à la Bourse régionale des valeurs mobilières d’Abidjan (BRVM), soit les deux.

Ces exemples nous incitent à penser que les conditions pourraient être réunies pour que, dans la situation de crise que traversent les télécommunications, les syndicats puissent jouer un rôle bien plus important, et pourquoi pas participer à la cogestion de l’opérateur.

Au sein de la direction des opérateurs

Toujours au Burkina, la direction de l’Onatel s’exprime officiellement sur des positions voisines de celles du syndicat : “ Il est de plus en plus établi que le partenaire stratégique n’apporte plus l’expertise escomptée. Pour les capitaux, le partenaire stratégique viendra les rechercher sur le marché financier local et sous-régional. Ainsi l’Onatel qui regorge de compétences suffisantes pour assurer sa performance peut tout aussi aisément s’adresser aux même marchés pour ses besoins en capitaux et pérenniser son développement” [13]. La direction s’oppose à une négociation de gré à gré - “ cette option a l’inconvénient de mettre directement les opérateurs préalablement ciblés en position de force et le risque de voir un processus mené au gré de ceux-ci ” -, avant de préconiser l’ouverture aux opérateurs privés, en y incluant les régionaux, non pris en compte dans le document syndical.

Cette position constitue une très claire remise en cause de schéma de déréglementation imposé de l’extérieur, par le rejet nettement affirmé des multinationales, mais aussi et surtout par l’idée que ce schéma ne saurait constituer une réponse aux problèmes que rencontrent aujourd’hui certains opérateurs historiques. Il leur faut assurer leur développement, répondre aux besoins des populations, résister aux intrusions des concurrents externes et aux défis tels que l’introduction de la voie sur IP. Une telle position n’était guère imaginable au début du processus de privatisation. Si nous nous resituons dans un contexte dynamique, rien n’empêche de penser que les positions peuvent encore évoluer. Mais pour ce qui concerne notre propos, sans avoir la naïveté de penser que ce genre de position d’un opérateur est exempt de contradictions, l’exemple burkinabè montre qu’on peut trouver, jusqu’au sein des directions des opérateurs historiques, des éléments sur lesquels s’appuyer pour se réorienter vers une politique plus propice à la gestion d’un bien public.

Les usagers doivent aussi s’approprier les moyens de communication

Comme le souligne Philippe Pignarre, “ le public est souvent confondu avec ce qui relève de l’Etat. On a donc souvent affaire à de systèmes de gestion généralement très bureaucratiques dont le paradoxe est que le “public” en est, le plus souvent, totalement exclu ” [14]. Que l’opérateur demeure totalement public ou que le capital soit partiellement ouvert à des investisseurs privés, laisser la destinée de l’opérateur aux seules mains de sa direction en tête-à-tête avec les syndicats ne permettrait pas de lever ce paradoxe.

Par quelle voie introduire véritablement le public ? La première solution consisterait, à permettre le contrôle des députés de l’Assemblée nationale, mais aussi des collectivités locales [15], et notamment des mairies récemment reliées au réseau téléphonique. Dans un même ordre d’idée, la concertation entre les gestionnaires de télécentres - il en existe des milliers dans chaque pays - et la direction des opérateurs, pour ce qui concerne le règlement des litiges, constituerait aussi une intrusion dans la gestion bureaucratique. Mais les gestionnaires de télécentres ne sont pas non plus les mieux placés pour défendre les intérêts du public [16].

Le problème posé par les pays africains à propos du coton a mis en avant l’existence d’organisations de producteurs capables de porter leurs revendications [17]. Si l’on considère que l’une des priorités en matière de télécommunications est la connexion de tous les villages au réseau fixe, il existe des possibilités de collaboration entre ces organisations ou les communautés villageoises et l’opérateur national. Car, soit l’opérateur a les moyens de réaliser cet objectif de connexion [18] et alors il faut que les décideurs politiques lui imposent de le faire, soit il déclare ne pas les avoir [19] et il doit donc rechercher des financements. Il existe des possibilités dans certains villages ou pour certaines ONG [20] d’avancer une partie des sommes nécessaires à l’installation d’une ligne téléphonique. On pourrait imaginer par exemple que ces communautés villageoises ou ces ONG, selon le cas, avancent les sommes nécessaires quand elles le peuvent pour réaliser ces connexions, et qu’elles soient remboursées en ne payant pas leur abonnement ou leurs communications, ou seulement en partie jusqu’à hauteur des sommes avancées. De plus, cela pourrait permettre une collaboration avancée puisque, dans un tel schéma, ces nouveaux acteurs auraient sans doute la volonté de participer au choix des fournisseurs, principalement pour des raisons de coût, que ce soit pour les panneaux solaires ou pour le matériel de télécommunications. Avec un effort mutuel, une telle collaboration permettrait de lever les défiances qui existent de part et d’autre. Et si elle voyait le jour, elle créerait sans nul doute une forte dynamique et se rapprocherait d’une gestion de bien public avec participation active du “public”. Elle ne pourra cependant exister que par la création d’un rapport de forces se traduisant par des pressions en direction des hommes politiques et de la direction de l’opérateur, lui-même traversé de contradictions et d’intérêts divergents, mais aussi par la bonne compréhension mutuelle des intérêts de chacun et de leur convergence ponctuelle, en vue d’atteindre l’objectif pour le bénéfice de chacun des acteurs.

Reconstruire la coopération publique

Par ailleurs, les opérateurs ne doivent pas se laisser distancer par les rapides avancées technologiques et doivent aussi être en mesure de répondre aux besoins spécifiques des secteurs les plus “modernes” de la société. Ils ne doivent pas non plus perdre pied dans les rapports interdépendants entre opérateurs, particulièrement au niveau international, car les niches les plus rémunératrices ne doivent pas leur échapper sous peine de ne pas avoir les moyens de financer leurs missions élargies de service public.

Ainsi, pour ce qui est du Burkina Faso, le document de l’Onatel déjà cité assigne à la privatisation, entre autres objectifs, de “ s’appuyer sur l’expertise d’un opérateur de télécommunications de rang mondial pour développer le réseau et pour s’adapter au nouvel environnement ” [21] , tandis que le document du Synatel évoque “ un apport en expertise sur le plan commercial, marketing et dans le domaine des NTIC ” précisant que “ le partenaire assurera le transfert de connaissance et de savoir-faire par une formation conséquente du personnel ”. Le document de l’Onatel escompte “ l’apport en ressources financières nécessaires à la mise ne place des infrastructures de service ” tandis que celui du Synatel évoque “ une assise financière suffisamment forte pour couvrir les besoins de financement ou des capacités d’endettement auprès des établissements financiers ”.

Direction et syndicats de cet opérateur expriment très clairement, à quelques nuances près, deux besoins essentiels, un apport de financement et une expertise technique. Pour ce qui est du financement, l’achat d’une part de capital par un partenaire stratégique ne se traduit concrètement que par un versement au Trésor public, et non par un apport d’argent frais. Celui-ci cherche alors les financements sur les marchés financiers ou auprès des banques, ce que réussissent d’ailleurs aussi à faire les opérateurs restés publics notamment par les financements de la BAD (Banque africaine de développement). Enfin, compte tenu de l’endettement considérable de la plupart des gros opérateurs, on ne voit pas quelle garantie financière ils apportent alors que les dettes de nombreux opérateurs africains restés publics ont fortement baissé ces dernières années.

Une augmentation substantielle de l’aide au développement, à laquelle se sont d’ailleurs engagés de nombreux pays occidentaux, permettrait de dégager les fonds nécessaires alors que l’avènement du libéralisme a déjà produit des gâchis financiers dont l’économie aurait permis de financer ces développements.

D’autres propositions ont émergé grâce au mouvement altermondialiste, comme la taxation des transactions financières qui est désormais discutée dans les instances internationales. Précisons, d’autre part, qu’à quelques rares exceptions près, cette aide pourrait n’être que des prêts si la dette des pays pauvres est effectivement annulée, du fait du retour assez rapide sur investissement. Mais les taux restent à préciser selon les cas et devraient rester en deçà de ceux proposés par les marchés financiers, compte tenu des retombées sociales attendues. Les mécanismes de financement public ne manquent pas, qui peuvent être rénovés.

Quant à l’expertise technique et commerciale, la coopération publique bilatérale ou multilatérale pourrait être réactivée si la volonté politique se manifestait.

Nous avons déjà longuement évoqué les contradictions de la coopération publique française passée [22], mêlant intérêts politiques par le maintien de la présence française et le contrôle sur ses anciennes colonies, intérêts économiques et spoliation, mais aussi parfois engagement des coopérants sur le terrain.

Paradoxalement, la disparition de cette coopération institutionnelle a permis qu’un nouveau type de coopération se reconstruise, en toute indépendance et sur de toutes nouvelles bases, comme le montre l’action de CSDPTT. Cette coopération est plus proche des besoins locaux des populations, mais elle repose aussi sur des bases de solidarité et surtout de respect mutuel et de construction collective, par delà les frontières, d’une collaboration fructueuse entre les personnels des opérateurs du Sud et du Nord.

Une telle coopération, issue des personnels et collant aux besoins, montre déjà sa capacité à attirer des salariés issus de tous les niveaux hiérarchiques. Une telle association est certes jalouse de son indépendance, mais pourrait encore attirer et encadrer plus de monde, et multiplier ses capacités d’intervention si elle bénéficiait d’un soutien institutionnel. Ajoutons qu’elle n’est pas la seule, et que si les ONG sont assez rares dans le domaine des télécommunications, elles sont nombreuses dans le domaine des NTIC. Il s’agit bien là d’un processus d’appropriation de la coopération basé sur la solidarité internationale et fondé sur la satisfaction des besoins.

Conclusion

Il reste que l’objectif de satisfaction du besoin essentiel de communication pour tous, à un prix abordable quelle que soit la position géographique - qui passe selon nous, dans un premier temps, par un accès communautaire -, est loin d’être atteint. C’est pourtant l’objectif premier à assigner à un service public des télécommunications en Afrique. Libéralisation et déréglementation ont déjà montré leurs limites, et il faut sans attendre construire des alternatives, en s’appuyant aussi bien sur le personnel des opérateurs, les usagers que le mouvement social en construction aux niveaux nationaux et international.

Nous avons montré avec quelques exemples que des voies sont actuellement expérimentées, en partant de besoins concrets à satisfaire. Elles s’appuient sur des forces locales à différents niveaux et diversement engagées, mais aussi sur une coopération en reconstruction, basée sur la solidarité internationale et centrée sur les besoins à satisfaire. Celle-ci permet de jeter les bases de luttes communes pour une alternative aux privatisations et le renforcement au niveau international de l’opposition aux privatisations et au libéralisme, par une conjonction bien comprise entre lutte locale et lutte globale.


[1] “ Éléments pour un bilan des privatisations des Télécommunications africaines ”, dans Société numérique et développement en Afrique, sous la direction de Jean-Jacques Gabas, Karthala, janvier 2005 ; cf. aussi http://www.csdptt.org/article270.html.

[2] José Do Nascimento, “ La déréglementation du marché africain des télécommunications ”, in Société numérique et développement en Afrique, op. cit., p. 139.

[3] Les observateurs mettent souvent en avant la formidable capacité des opérateurs du téléphone mobile à étendre le marché et permettre l’accès du téléphone à ceux qui n’ont pas les moyens d’avancer des sommes importantes, mais cela se traduit en réalité par une surtaxe sur le prix de la minute.

[4] On s’extasie beaucoup sur l’ingéniosité des opérateurs à offrir des services adaptés, mais ils ne font que renchérir les prix pour les plus pauvres.

[5] Accord général sur le commerce des services, mis en place par l’Organisation mondiale du commerce.

[6] Au Cameroun, l’État a autorisé la Camtel à investir, ce qui devrait amener des améliorations qui ne sont pour l’instant pas encore sensibles.

[7] Les engagements de privatisation et de déréglementation des télécommunications sont souvent parmi les premières conditionnalités imposées aux Etats pour obtenir les prêts dans le cadre des programmes d’ajustement structurel.

[8] Lors d’un entretien en novembre 2004, le Président du Synatel (syndicat des salariés de l’Onatel) au Burkina Faso, M. Valentin Sawadogo, déclarait compter 1 100 syndiqués sur 1 400 salariés de l’entreprise, ajoutant qu’ils n’avaient pas encore sollicité les nouveaux embauchés.

[9] M. Cheriff Younouss Dianté, responsable des relations extérieures du SYTS (Syndicat national des travailleurs de la Sonatel) mais aussi agent de maîtrise supérieur de l’entreprise, a déclaré que la Sonatel était une entreprise “ patriote ”, que les décisions de développement, notamment en zone rurale, étaient prises en interne sans que ne se ressente la pression de France Télécom.

[10] Pour une analyse plus complète de la déréglementation dans ce pays, lire l’article d’Antonio Mele intitulé “ Pour une analyse critique de la déréglementation au Mali ”, à l’adresse http://www.csdptt.org/article315.html

[11] Voir le document intitulé “ Mémorandum du collectif des syndicats du secteur des télécommunications ” (Synatel-Syntratel-Synapostel-Synpostel) à l’adresse http://www.csdptt.org/article284.html.

[12] Le Synatel a donc publié un important document “ Mémorandum du Synatel (Syndicat national des télécommunications) sur le processus de privatisation partielle de l’Onatel (Office national des télécommunications) au Burkina Faso ”, http://www.csdptt.org/article306.html dans lequel il souligne les atouts de l’Onatel.

[13] Burkina Faso : “ Contribution de l’Onatel à la réflexion sur le processus de privatisation partielle après la phase infructueuse de recrutement d’un partenaire stratégique par appel d’offres ”, juin 2004, http://www.csdptt.org/article307.html

[14] “ Le privé est-il plus efficace que le public ? ” in La santé mondiale, entre racket et bien public, livre collectif coordonné par François-Xavier Verschave, Editions Charles Léopold Mayer, novembre 2004.

[15] Un des projets de CSDPTT consiste à déployer un réseau de téléphonie rurale dans le Guidimakha, en partenariat avec l’ADER (Association pour le développement économique régional) dirigée par des immigrés maliens. Le projet étant bloqué, une délégation des maires de la région est allée à la demande de l’ADER réclamer des comptes à la direction régionale de la Sotelma, qui a promis qu’une ligne de crédit serait débloquée l’année prochaine.

[16] Les télécentres facturent 100 FCFA les réceptions d’appel, sous prétexte que pendant ce temps de réception, la ligne est occupée et ne peut donc servir à appeler, d’où une perte si la réception n’est pas facturée.

[17] Avec ses limites aussi, car lors de la victoire obtenue par le Brésil sur les États-Unis, les médias ont bien souligné que les pays africains n’avaient pas les moyens de se payer les avocats dont ils auraient eu besoin.

[18] Le directeur de l’Onatel au Burkina a récemment déclaré que le réseau ne serait pas saturé si chaque habitant demandait une ligne téléphonique.

[19] La connexion de la boucle locale, la partie proche des clients finaux, est considérée dans un réseau comme la plus onéreuse.

[20] Au Burkina Faso, CSDPTT, en collaboration avec une ONG locale, la Sodeptel, essaye de monter un projet de raccordement d’une centaine de villages. Lors de la recherche de partenaires, il s’est avéré que d’importantes ONG qui travaillaient sur des programmes de développement pluriannuels n’intégraient pas un projet de connexion au réseau. Elles n’osaient même pas imaginer cette possibilité du fait de la défiance envers l’opérateur et d’une surestimation du coût de cette connexion.

[21] “ Mémorandum du Synatel... ” cité plus haut, http://www.csdptt.org/article306.html

[22] “ Pour la refondation de la coopération publique bilatérale française dans le domaine des télécommunications ”, de Bruno Jaffré et Jean Louis Fullsack, in Société numérique et développement en Afrique, op. cit. ; cf. aussi http://www.csdptt.org/article288.html.


 

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Les ressortissants de Sérékéni (Burkina Faso) dotent le télécentre d’une structure communautaire de gestion 14 mai 2005
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Séjour au Burkina du 11 au 26/10/2004. Visite de Sérékéni récemment muni d’un télécentre communautaire, rencontres de partenaires (SODEPTEL, ONATEL, ressortissants de Sérékéni...) et rencontres de personnalités. 15 novembre 2004
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Compte rendu journalier de la mission de téléphonie rurale au Burkina en décembre 2003. Raccordement de Sérékéni et étude pour 3 villages dans la région de Bokin. Visite des villages munis de téléphones communataires dans la région de Toma 29 mai 2004
Partenariat Yam Pukri-CSDPTT : Formation PHP-MySQL 12 février 2004
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Une petite histoire du téléphone à Markoye - Burkina Faso 29 novembre 2003
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Compte rendu de séjour au Burkina du 25/11 au 9/12/2002 : rencontre à l’ONATEL, rencontre avec l’ONG SODEPOSTEL et visite de villages du Nayala bénéficiaires d’un projet de téléphonie rurale 20 décembre 2002
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